1519-2019, une leçon pour l’Europe
500 ans après la conquête du Mexique

Le demi-millénaire depuis la conquête du Mexique par les Espagnols devrait être commémoré globalement, cet événement marque le début de l’occidentalisation du monde.

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À la fin du mois dernier, les présidents du Brésil et du Mexique se lançaient dans deux proclamations retentissantes : le 23 mars, à Brasília, Jair Bolsonaro enjoignait aux forces armées de commémorer le coup d’Etat militaire de 1964 tandis qu’à Mexico, deux jours plus tard, le 25 mars, Andrés Manuel López Obrador (Amlo) adressait une lettre au roi d’Espagne exigeant des excuses pour les crimes commis au cours de la conquête. Rien de mieux pour comprendre ce qui sépare aujourd’hui les deux géants de l’Amérique latine, l’un, engagé sur une voie ultraconservatrice, l’autre, dans une politique de centre gauche, en rupture avec la droite libérale qui tenait le pays. Même si, assez étrangement, certains registres semblent communs aux deux hommes d’Etat : l’expression d’un populisme assorti d’autoritarisme, la volonté de s’approprier la lecture du passé proche ou lointain et de l’imposer au reste de la société, l’alliance ou le rapprochement avec les sectes évangéliques réputées pour leur fondamentalisme et leur conservatisme.

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Diego Rivera, La conquête du Mexique, fresque murale, Palais national, Mexico

Reste que ces deux discours manifestent des choix contraires dans un domaine brûlant des Amériques : le sort des populations autochtones. Le président mexicain réclame des excuses au nom des «peuples originaires», son homologue brésilien se dispose à s’en prendre au SUS, le système de sécurité sociale, qui garantit aux indigènes une assistance minimale mais efficace contre les pathologies dont est porteur le reste de la population. On devine à terme les conséquences de pareilles mesures.

Est-il besoin de dire que l’on n’a pas à balancer entre les deux prises de position, et donc qu’on préférera le Mexique d’Amlo au Brésil que dessine la politique de Bolsonaro ? Pas plus que nous n’avons à juger une décision qui relève de la politique intérieure et extérieure du Mexique. En revanche, c’est là que le bât blesse, d’un point de vue historique, l’analyse est moins convaincante et elle a allumé la polémique au sein de l’intelligentsia mexicaine. La lettre du président mexicain s’inscrit dans le cadre de la commémoration des 500 ans de la conquête du Mexique par les Espagnols. Elle a donc conduit à remettre sur la table le sens à donner à cette invasion et à ses répercussions. Or, en 2019, à cinq siècles de distance, on est en droit d’attendre que l’on dépasse les clichés nationalistes forgés au XIXe siècle et les faux-semblants d’une idéalisation du passé indigène. Celle-ci ne sert qu’à dissimuler la misère des descendants des «peuples originaires» et à escamoter la nature irrémédiablement métisse de la société mexicaine.

Bataille de Metztitlan, détail du Lienzo de Tlaxcala (1552)

La conquête du Mexique n’est pas le premier western de l’histoire de l’Occident avec ses cow-boys conquistadors – sur leurs étranges montures – et ses Indiens à jamais victimisés. La violence du conflit renvoie aux cruautés des guerres du XVIe siècle qui ont partout pratiqué le massacre des impies, y compris en France. Les responsables de la conquête ? Rappelons que Charles Quint n’a jamais eu le projet de s’emparer du Mexique, et que Cortés n’a été qu’un électron libre assez heureux pour échapper à la décapitation qui le menaçait pour avoir désobéi à ses supérieurs ; à quoi s’ajoute que les conquérants n’auraient jamais pris Mexico sans l’aide décisive des puissances indigènes avides d’en finir avec l’hégémonie mexica (nos Aztèques).

Alors faut-il oublier la conquête du Mexique ? On peut aujourd’hui proposer un autre bilan en troquant la loupe nationale contre des lunettes globales.

D’abord, en explorant le contexte planétaire de l’invasion du Mexique. En rappelant que 1519 est la date de la fondation de Panamá, mais aussi du départ du couple Magellan-El Cano pour ce qui finira en tour du monde. En cette année-là également, une expédition portugaise fait antichambre à Canton dans l’attente d’un départ pour Pékin. Tous ces événements sont synchrones et connectés. Les Espagnols sont vainqueurs au Mexique mais la Chine des Ming écrase les Portugais. On en vit encore les retombées de nos jours. On observe aussi qu’avec la conquête du Mexique, c’est la notion même d’Occident qui prend forme, et que la colonisation espagnole pose les prémisses d’une occidentalisation du monde qui culmine aujourd’hui. En même temps, la christianisation de la quatrième partie du monde – les Amériques – sonne le coup d’arrêt de l’expansion de l’islam : la mondialisation devient européenne et abandonne le camp des puissances musulmanes.

Bataille de Chiyametlan, détail du Lienzo de Tlaxcala

La conquête du Mexique n’est donc pas qu’une affaire espagnole, à mettre sur le dos de nos «sanguinaires» voisins. Elle implique tous les Européens. Un épisode de la conquête, la tuerie des Indiens de Cholula, inaugure la stratégie du massacre préventif qui accompagnera dorénavant toutes les étapes de l’expansion européenne dans le reste du monde et qui s’apparente à ce que le philosophe allemand Peter Sloterdijk a baptisé «l’heure du crime». Des Européens se livrent à des actions monstrueuses, puis en revendiquent l’entière responsabilité. La liste en est longue jusqu’au XXIe siècle.

Autrement dit, ce qui s’est passé au Mexique en 1519 constitue un événement majeur de l’histoire de l’Europe occidentale et du globe. C’est l’occasion de réfléchir sur la façon dont cette région s’est acharnée à dominer le monde pour le meilleur et pour le pire.

Serge Gruzinski

Source: Tlaxcala, le 2 mai 2019

Publie en Libération