Chili: « Plutôt que le moindre mal, je choisis le plus grand bien »

En d’autres termes, Washington a déjà indiqué à Boric la tâche de diviser l’Amérique latine, au moment où la renaissance de la CELAC annonce de bonnes nouvelles pour la région dans l’avenir

Une fois célébrée la  « fête de la démocratie », qui a ramené la joie au Chili pour la deuxième fois et dans laquelle il a également élu son nouveau président, il est nécessaire de faire quelques réflexions pour l’avenir.

Il me semble que la question à débattre est liée à l’autocritique que devrait faire la gauche en raison de son incapacité à construire une alternative de contenu populaire qui favorise les intérêts de la majorité. Dans cette mesure, le peuple est invité à accepter le « moindre mal » perpétuant ainsi l’aveu de Patrick Aylwin qu’il n’y avait que “la vérité et la justice dans la mesure du possible ».” Cette proposition est devenue une doctrine qui réduit l’esprit révolutionnaire du peuple, limite la lutte pour ses intérêts en médiant ses objectifs stratégiques et subordonne la lutte quotidienne à l’aspect strictement électoral dans lequel se jouent les règles de la démocratie représentative.

Rencontre « franche » du candidat Boric en novembre avec des représentants des six branches de la Confédération de la Production et du Commerce (CPC) – Chambre Nationale de Commerce (NBC); Société Minière Nationale (Sonami); Sociedad de Fomento Fabril (Sofofa); Chambre Chilienne de la Construction (CChC); Association des Banques et Institutions Financières (Abif); Société Nationale d’Agriculture (SNA) : « Il est clair pour que pour construire un Chili meilleur, nous avons le devoir de parler à tout le monde et de réunir tout le monde et dans ce cas, les grandes entreprises, qui fournissent la moitié de l’emploi au Chili, doivent faire partie de ce processus ».

Dans cette mesure, le “moindre mal” est l’expression de la facilité avec laquelle la gauche renonce à la poursuite de ses objectifs historiques, alors qu’au Chili plus de 50% de la population ne s’identifie pas à ce système et le rejette non seulement du point de vue électoral, mais surtout dans la pratique quotidienne de sa lutte. Le soulèvement populaire du 18 octobre 2019 est l’expression de la capacité du peuple à construire une alternative en dehors du statu quo, au-delà du fait que “pour le moment” (comme l’a dit le Commandant Chávez après l’échec de la rébellion du 4 février 1992), les objectifs n’ont pas pu être atteints. L’incapacité des partis de la gauche traditionnelle à diriger ce mouvement ne peut pas être comprise comme une soumission du peuple au système.

Le soulèvement populaire de secteurs importants de la société chilienne d’octobre 2019 a montré, malgré les insuffisances organisationnelles et de leadership, l’esprit et la volonté d’un peuple qui a subi la perte de 34 de ses enfants, en plus d’environ 12 547 blessés qui ont été hospitalisés d’urgence, parmi lesquels 440 cas de citoyens ayant subi un traumatisme oculaire selon les chiffres donnés par le Bureau du Procureur et l’Institut national des droits humains.

Un peuple abandonné qui accepte le système auquel il est subordonné, n’est pas capable de jouer en ces jours héroïques qui ne pouvaient être paralysés que par la pandémie d’une part, et d’autre part, par l’accord des élites auquel l’actuel président élu a pris une part notable. La manœuvre visait à empêcher que le peuple décide dans la rue pour l’amener dans les espaces de la démocratie représentative, où il a tout à perdre, compte tenu d’un système dans lequel à l’unanimité, des secteurs fascistes à la gauche, on se limite à l’élaboration de politiques « dans la mesure du possible », ils ont squeezé la volonté du peuple pour faire croire qu’elle s’exerce dans les élections.

Rien de plus faux que l’idée que le nouveau président ait été le plus voté de l’histoire, cela fait partie de la rhétorique construite pour planter l’idée de majorité. Le président démocrate-chrétien Frei (le père] avait remporté 56,09% des suffrages lors de l’élection à un tour de 1964. En comparaison, Boric n’a recueilli que 25, 3%. C’est sa base réelle. Les autres sont venus voter pour d’autres raisons : les partis de la Concertación et Marcos Enríquez-Ominami en raison de l’opportunisme naturel dont ils font preuve depuis plus de trois décennies, lorsqu’ils ont appris que brandir le drapeau du “moindre mal” les conduirait à gérer le pouvoir pour leur propre bénéfice, en obtenant d’énormes gains personnels, en utilisant la politique à cette fin. Bien sûr, ils fondent leur doctrine sur l’hypothèse que les gens sont idiots, facilement dupés si bien qu’ils pensent pouvoir miser sur l’éternité de cet artifice.

Dans son discours de victoire, le président élu a déclaré que « L’espoir a triomphé de la peur », un autre mensonge. Un bon nombre d’électeurs estimés à un million deux cent mille ne l’ont pas fait pour une quelconque espérance suscitée par Boric, mais pour empêcher le pinochétisme de reprendre le pouvoir. S’ils avaient mis leur espérance en Boric, ils auraient voté pour lui dès le premier tour.

La plupart des électeurs ont voté contre Kast, pas pour Boric. On ne peut pas mentir et falsifier des faits avec une telle légèreté. Bien que cela reste dans le domaine de la spéculation, il me semble que ces votes seraient également allés à Provoste, voire à Parisi ou à Sichel s’ils avaient été ceux qui auraient affronté Kast au second tour. Le spectre de Pinochet hante le théâtre politique, il serait faux de penser que la figure du dictateur n’insuffle pas la terreur parmi les citoyens. C’est cette panique qui a conduit Boric à la présidence. Elle aurait pu porter quiconque s’opposait à l’acolyte du tyran.

Le président doit savoir qu’il ne va pas gouverner avec 55,87% de soutien, mais avec 25,3% plus l’opportunisme traditionnel qui, comme me l’a dit un ami, consiste à « toujours voir comment mieux grimper dans le bus de la victoire ». Parmi ces derniers, le parti socialiste – et tous ses adhérents intéressés – décroche la timbale, comme toujours depuis plus de 50 ans. Après avoir été au gouvernement avec Allende, ses principaux dirigeants ont continué à l’être, en adoptant la nuance de gauche la plus commode: si l’exil était à Cuba, en République démocratique allemande ou dans un autre pays socialiste qui couvrait leurs dépenses, ils adoptaient un langage révolutionnaire et anti-impérialiste, mais de la même manière, s’ils étaient en France, en Italie, en Espagne ou en Allemagne fédérale, la rhétorique social-démocrate garantissait leur bon standing de vie, tandis qu’avec leurs compères européens, ils organisaient la “transition”. Une fois le dictateur vaincu, pendant 32 ans, ils ont été capables de toutes sortes d’acrobaties politiques pour emberlificoter le peuple. Maintenant, ils ont de nouveau fait un saut de trampoline pour s’insérer victorieux à la dernière minute dans la campagne de Boric pour commencer à ourdir les moyens de dégager les communistes et conduire Boric vers le néolibéralisme et la fausse démocratie dans laquelle ils pataugent depuis de nombreuses années.

Le Parti communiste (PC), de son côté, après avoir inexplicablement “brûlé” son candidat Daniel Jadue sur le bûcher d’une primaire inutile, s’est plié avec toute la force de sa discipline et de sa tradition pour soutenir Boric. Mais celui-ci, qui les méprise avec toute la force de son anticommunisme tantôt débridé, tantôt enveloppé, selon les convenances du moment, ne reconnaît que ses petites amies de l’époque étudiante. En ce sens, il a joué pour les diviser, utilisant ses alliées dont l’ambition excessive me rappelle Orlando Millas quand à Moscou il redoublait d’efforts pour discréditer Luis Corvalán et Volodia Teiltelboim pour tenter de conduire le PC à renoncer à la rébellion populaire et à se soumettre à la sortie négociée [de la dictature] qui a finalement eu bien lieu.

Aujourd’hui, douloureusement, les communistes s’accrochent bec et ongles à la dernière voiture du train gouvernemental. Ils devront décider de se transformer en une organisation social-démocrate pour soutenir leur “partenaire” de coalition ou de rester le parti qui a maintenu la tradition de lutte la plus ancienne, la plus droite et la plus inébranlable aux côtés de la classe ouvrière et des travailleurs chiliens jusqu’à ce qu’ils succombent dans leur soutien au gouvernement néolibéral et répressif de Bachelet. Cette dernière n’est ni plus ni moins que la tutrice de Boric. C’est la même chose. Pour cette raison, la dame de Genève est venue lui apporter son soutien, violant même l’éthique qui devrait caractériser un fonctionnaire des Nations Unies, accordant ainsi un chèque en blanc à Boric pour que son gouvernement viole les droits humains.

Je dois dire que je ne parle pas sur l’échec de Boric, comme un ami me l’a laissé entendre. J’essaie juste d’être cohérent avec la vie et l’histoire. Il y a 33 ans, la première fois que la joie a éclaté, nous avons dénoncé ce qui arrivait sans que cela nous conduise à rejeter la décision populaire. Malheureusement, la vie nous a donné raison. Aujourd’hui, quand la joie est revenue dans le « champ brodé de fleurs » – comme le dit Luis Casado – en respectant la décision populaire qui a été prise dans les cadres étroits de la fausse démocratie dite représentative (qui ne représente d’ailleurs qu’une minorité), je veux juste dire que nous devons être attentifs aux mensonges, aux fausses promesses et aux tromperies qui commencent déjà à apparaître. J’espère qu’il ne faudra pas attendre encore 30 ans pour découvrir ce nouvel acte de magie financé par George Soros, entre autres.

Je ne suis pas encore en mesure d’augurer de ce qui pourrait arriver. Il est très tôt et le président élu n’a pas encore nommé ses ministres, ce qui donnera sans aucun doute des indices sur son comportement en tant que dirigeant. Mais l’extrême droite yankee, par la voix du « journaliste » Andrés Oppenheimer, l’un de ses porte-parole les plus en vue, a déjà commencé à confier des tâches au nouveau président. Il lui a demandé d’être le responsable d’une « nouvelle gauche latino-américaine » et de « rester à l’écart des dictatures de Cuba, du Venezuela et du Nicaragua ».

En d’autres termes, Washington a déjà indiqué à Boric la tâche de diviser l’Amérique latine, au moment où la renaissance de la CELAC annonce de bonnes nouvelles pour la région dans l’avenir. Selon Oppenheimer, de telles conceptions peuvent être appliquées selon ce que lui a dit Heraldo Muñoz, ministre des Affaires étrangères du Chili sous l’administration Bachelet, bien que contrairement à elle, qui serait attachée au Pentagone, ce héraut travaille – avec Arturo Valenzuela – au service du Parti démocrate des USA.

Avec cela, il est clair que républicains et démocrates s’accordent sur le rôle que le nouveau gouvernement chilien doit jouer dans un avenir immédiat afin d’empêcher la nouvelle vague d’intégration dans la région.

L’attitude de Boric est devenue évidente lorsqu’il a affirmé qu’il avait « … une norme unique en ce qui concerne les violations des droits de l’homme, et c’est qu’elles sont inacceptables ». Encore une fois, il ment et trompe. Face aux félicitations tardives du président brésilien Jair Bolsonaro après sa victoire électorale, Boric a déclaré avec une lâcheté politique éclatante : « Je ne ferai pas de déclarations intempestives, je pense que dans les politiques de l’État et les relations extérieures, nous devons être un peu plus prudents. Nous sommes clairement très différents ».

Bien sûr, il ne lésine pas sur les critiques ou la qualification de dictatures de Cuba, du Nicaragua et du Venezuela, dont les gouvernements ont très vite salué sa victoire, mais il ne fait pas de « déclarations intempestives » sur le Brésil, dont le gouvernement est universellement répudié et met toutes sortes de subterfuges pour retarder le protocole de salutation des pays avec lesquels il entretient des relations. C’est quoi la règle standard ?

Est-il en train montrer son côté obscur ? On ne sait pas. Il faut aussi reconnaître qu’il a répondu de manière impeccable au piège tendu par Piñera lorsqu’il l’a invité en Colombie, tentant de l’impliquer dans une rencontre bilatérale avec Iván Duque et un supposé sommet des droites latino-américains regroupées dans une machin bidon appelé Prosur.

Quel Boric aurons-nous à l’avenir ? Celui qui a peur de répondre à Bolsonaro tout en attaquant Cuba, le Nicaragua et le Venezuela ? Ou celui qui refuse de participer à une rencontre avec l’ultra-droite de la région ? Cela reste à voir. Seul le temps le dira. En tout cas je m’en tiens à la phrase de mon ami Carlos Jiles : « Plutôt que le moindre mal, je choisis le plus grand bien ».

Sergio Rodríguez Gelfenstein

Original: Chile: “Ante el mal menor, yo elijo el bien mayor”

Traduit par Fausto Giudice

Source: Tlaxcala, le 29 décembre 2021