NdT — Cali porte depuis 2021 le nom de « ville de la résistance ». C’est là, plus qu’ailleurs en Colombie, que le Paro Nacional (Grève nationale) contre la réforme fiscale de Duque s’était mué en soulèvement urbain durable : barricades tenues par la « première ligne », points de résistance rebaptisés par les manifestants eux-mêmes (Puerto Rellena devenant Puerto Resistencia), répression meurtrière de l’État (l’« Opération Siloé » du 3 mai 2021), mais aussi ollas comunitarias (soupes populaires), veillées, université populaire improvisée sur le campus d’Univalle. De ce moment est né, construit à mains nues par la communauté, le Monument à la Résistance, poing de béton de 9,5 mètres de haut que Cali a depuis défendu à plusieurs reprises contre les tentatives de démolition, la dernière en date émanant du gouvernement d’extrême droite d’Abelardo de la Espriella, investi en août 2026. Ce n’est pas un hasard si ce dernier a d’ailleurs choisi Cali pour sa cérémonie d’investiture, mi-religieuse, mi-militaire.

Introduction. Quand la terre révèle ce qui existait déjà
Les séismes ne se contentent pas de faire s’effondrer des immeubles ; ils mettent aussi à l’épreuve les récits, les institutions et les certitudes sur lesquelles une société se tient. Quand la terre tremble, on découvre qui organise, qui prend soin, qui arrive le premier et qui arrive en retard. La catastrophe rompt la normalité et met à nu la véritable infrastructure d’un peuple.
Cette infrastructure n’est faite ni de ciment ni de protocoles institutionnels. Elle est faite de relations, de confiances accumulées, de savoirs qui n’apparaissent dans aucun manuel d’urgence mais qui s’activent à une vitesse qu’aucune bureaucratie ne peut égaler. La question qu’un séisme laisse en suspens porte moins sur le nombre d’immeubles qui ont résisté que sur le tissu social qui se trouvait là avant l’effondrement. Ce qui se produit après la catastrophe est l’apparition visible d’une trame qui existait déjà.
Le 10 août 2026, à 7 h 34 du matin, un séisme de magnitude 7,4 a secoué l’ouest de la Colombie. En quelques secondes, Cali est devenue l’épicentre de la douleur : morts, blessés, disparus, immeubles effondrés. Mais aussi de quelque chose qu’aucun sismographe ne peut mesurer : la vitesse à laquelle un peuple qui savait déjà s’organiser s’est remis debout. Pendant que les institutions activaient protocoles, décrets et dispositifs de contrôle, des milliers de personnes cuisinaient déjà, secouraient, triaient les dons et organisaient des réseaux d’entraide. La ville a réagi avec une rapidité qui ne s’explique pas par la seule solidarité spontanée.
Cali a répondu ainsi parce qu’elle avait déjà appris à s’organiser. L’estallido social (explosion sociale) de 2021 a laissé une mémoire organisationnelle autant que politique : des capacités collectives, des réseaux de confiance, des infrastructures populaires et des formes de coordination territoriale, demeurées latentes, que le séisme a réactivées. Ce que nous avons vu est l’apparition visible d’une autonomie qui existait déjà.

I. La mémoire organisationnelle : l’estallido resté sous les décombres
La première image que laisse le séisme est celle de l’organisation qui s’est mise en marche en quelques heures : ollas [marmites = soupes] communautaires, cantines de quartier, brigades de secours, points de collecte, postes de santé improvisés, chaînes de distribution de nourriture, d’outils, de carburant, de groupes électrogènes et de médicaments.
Toute société possède deux infrastructures : la visible, faite de ciment, de budget et de hiérarchies ; et l’invisible, faite de confiance, de mémoire et de coopération. Les séismes détruisent la première et révèlent la seconde.
Ce qui fut extraordinaire, c’est la coordination autant que l’aide elle-même. Les anciens points de résistance se sont transformés en points critiques d’assistance. Les cuisines collectives qui avaient nourri la protestation ont nourri les sinistrés et les bénévoles. Les quartiers qui, pendant l’estallido, avaient appris à s’approvisionner, à communiquer et à se protéger mutuellement, ont reproduit ces mêmes logiques au cœur de l’urgence.
Les communautés n’improvisent pas à partir de rien. Elles se souviennent, dans leur corps, de la manière d’organiser une olla, de trier un don, de distribuer des ressources rares, de faire confiance au voisin, d’agir sans attendre d’autorisation. Cette mémoire pratique constitue une infrastructure invisible qui ne devient évidente que lorsque tout le reste s’effondre.
Cette infrastructure ne ressemble pas aux infrastructures de l’État. Elle n’a ni plans, ni budget, ni hiérarchies définies. Mais elle possède ce que l’État n’a pas : la capillarité. Elle est collée au territoire, ancrée dans les quartiers, incarnée par des personnes qui se connaissent entre elles. Quand survient l’urgence, cette capillarité se convertit en rapidité : pendant que les institutions délibèrent, les réseaux opèrent déjà ; pendant que les protocoles s’activent, les ollas bouillent déjà. Ce qui, vu de l’extérieur, ressemble au chaos, est, de l’intérieur, la logique d’une organisation qui n’a besoin d’aucune permission pour fonctionner.
L’estallido social a produit des institutions populaires informelles, des compétences collectives, une technologie du soin. Le séisme n’a fait que retirer le voile et montrer que cette infrastructure était toujours là, disponible, prête à s’activer.
Cette forme d’organisation a commencé à rayonner vers d’autres villes et d’autres secteurs sociaux. Ce qui était né comme une expérience localisée de résistance a commencé à devenir un langage national de solidarité : une manière d’organiser la vie, plus qu’une émotion qui se propage.
La solidarité ne s’explique pas par la commotion émotionnelle, mais par l’existence d’un savoir préalable, pratique plus que théorique : savoir distribuer des ressources rares, coordonner sans chef, décider collectivement dans l’urgence. Ce savoir n’est pas né du séisme, qui n’a fait que le rendre visible et, ce faisant, en a fait un modèle que d’autres territoires peuvent reproduire, parce qu’ils y reconnaissent une technologie sociale qui fonctionne.
La rationalité de l’ordre n’est pas illégitime en soi ; toute société a besoin de coordination, de normes et de capacité institutionnelle. Ce que le séisme remet en question, c’est sa prétention à l’autosuffisance : l’ordre découvre qu’il ne peut soutenir la vie à lui seul. Il a besoin de ce qu’il ne produit pas : la confiance, le voisinage, la réciprocité et le soin.
II. La bataille du sens : le récit des élites et le récit du peuple
Toute catastrophe est aussi une bataille narrative. Là où les uns décrivent une catastrophe naturelle et parlent d’ordre public, d’autres reconnaissent un événement politique et parlent de soin collectif.
Les élites ont tendance à présenter la solidarité comme un élan moral, une vertu privée, un geste humanitaire. Dans ce récit, les ollas communautaires relèvent de la charité, les centres de collecte de la philanthropie, et le bénévolat de la simple bonne volonté.
L’expérience populaire dit autre chose. Là où une communauté organise l’alimentation, la santé, la logistique, la distribution et la protection, apparaît une forme de pouvoir social qui démontre l’existence de capacités collectives capables de soutenir la vie sans attendre en permanence l’autorisation de l’État.
La dispute est symbolique autant qu’administrative : l’uniforme, le décret, le couvre-feu, le contrôle territorial et la hiérarchie s’opposent au tablier de cuisine, à la pelle, à l’accolade, à la brigade de quartier, à la coopération et à la confiance.
Le conflit oppose moins un maire à des citoyens que deux rationalités distinctes : celle de l’ordre et celle du soin.
La rationalité de l’ordre croit que le contrôle est la condition de la sécurité ; la rationalité du soin croit que la relation est la condition de la vie. La première fonctionne par la hiérarchie et la coercition, la seconde par la confiance et la réciprocité. Le séisme n’a pas inventé cette opposition, il l’a rendue explicite : la réponse de l’État a été le couvre-feu et le déploiement militaire, celle du peuple l’olla communautaire et l’accolade, deux conceptions différentes de ce que signifie protéger la vie.
Le maire Alejandro Eder échoue moins à cause de ses décisions particulières que parce qu’il incarne une rationalité que la ville a déjà dépassée. Son gouvernement fonctionne avec la boussole du gestionnaire : il conçoit le territoire comme un problème à optimiser, la citoyenneté comme un ensemble de comportements à réguler, et l’autorité comme une distance technique. La ville, elle, se meut désormais avec une autre sensibilité, celle du soin, forgée dans la douleur partagée de l’estallido social et dans la mémoire d’une autonomie qui a appris à s’organiser sans demander de permission.
Eder a tenté de se montrer proche, d’esquisser des gestes de sensibilité et d’occuper la place du protecteur. Mais cette mise en scène est si calculée, si médiatisée, qu’elle sonne faux. Sa véritable défaite est une perte de synchronie historique plus qu’une erreur de gestion : sa grammaire politique ne coïncide plus avec le climat culturel de la ville qu’il gouverne. Cali attend désormais des gouvernants capables d’accompagner la vie, plus que des gestionnaires de l’ordre. Depuis 2021 et le séisme, la ville a appris que la légitimité naît du lien plutôt que du protocole, de la présence plutôt que du dispositif, de la capacité à prendre soin plutôt que de la seule capacité à contrôler.
Le séisme a aussi transformé la sensibilité collective. Au milieu des décombres a émergé une conviction profonde : toute vie compte. Le vieillard, l’enfant, le migrant, le voisin inconnu, le secouriste bénévole, la femme qui cuisine, le jeune qui porte l’eau. Mais aussi l’animal domestique resté piégé sous les décombres, dont la recherche fut, pour beaucoup de familles, aussi urgente que celle d’un proche. Le séisme n’a pas distingué entre les espèces ; la solidarité non plus.
La solidarité élargit le cercle de ceux qui méritent d’être soignés. Cet élargissement est un changement culturel d’une profondeur immense, car il rompt la vieille habitude qui consiste à accepter que certaines vies soient sacrifiables et d’autres non.
La catastrophe a cette vertu : elle bouleverse les hiérarchies de valeur. Dans la normalité, les vies s’ordonnent selon des critères que l’on tient pour naturels : classe, origine, âge, statut. Dans l’urgence, cette hiérarchie se dissout. Le corps enseveli ne demande pas quelle carte bancaire possédait son propriétaire. La main qui secourt ne distingue pas le voisin de l’inconnu. Ce qui émerge est une égalité pratique, non déclarée, qui s’éprouve dans le geste concret de soutenir l’autre. Cette égalité ne dure pas plus longtemps que l’urgence, mais elle laisse une trace politique : la mémoire d’un monde qui pourrait exister.
III. Ce que les séismes enseignent : quand le béton tombe et que les relations demeurent
Les grands séismes latino-américains montrent une constante : quand l’État se révèle insuffisant, lent ou débordé, les communautés activent leurs propres formes d’organisation.
Le Mexique a enseigné qu’une citoyenneté organisée peut devenir une force de secours, de coordination et de reconstruction¹. L’Eje Cafetero² colombien a montré que la reconstruction exige bien plus que des ressources matérielles : elle a besoin d’un tissu social maintenu dans la durée. Le Venezuela a rappelé le coût humain que produit l’érosion des capacités institutionnelles lorsque la population doit assumer seule des tâches de survie.
L’enseignement commun est plus profond que chaque cas particulier. Les séismes fonctionnent comme des expériences extrêmes sur la structure réelle d’une société : quand les immeubles tombent, les relations demeurent ; quand les bureaux s’effondrent, les réseaux apparaissent ; quand l’administration défaille, les liens survivent.
Les séismes enseignent que la vulnérabilité ne se distribue pas de manière égale. Les immeubles tombent, mais pas tous ; les corps meurent, mais pas tous. La classe, la race, le quartier et l’accès aux ressources déterminent qui vit, qui meurt et qui est secouru en premier.
Mais ils enseignent aussi qu’il existe une réponse qui n’est pas déterminée par ces hiérarchies. La solidarité populaire est l’antidote contre la distribution inégale de la mort. Quand une communauté s’organise pour secourir tout le monde, sans distinction, elle dit : la vie ne se négocie pas.
Les villes ont l’habitude de mesurer leur solidité à leurs ponts, leurs hôpitaux, leurs voies et leurs immeubles. Le séisme oblige à mesurer autre chose : l’infrastructure sociale du soin. Cette infrastructure est faite de confiance, de coopération, de mémoire organisationnelle, de réciprocité et de capacité d’action collective. Elle est moins visible que le ciment, mais bien plus résistante quand le ciment se brise.
Cali arrive à ce séisme avec un avantage historique singulier : elle avait déjà entraîné collectivement ces capacités pendant l’estallido social. L’urgence a pris appui sur une expérience déjà accumulée.
Cet avantage est le résultat d’une histoire récente d’organisation territoriale, que ni la répression ni le temps n’ont réussi à détruire ou à désactiver. Elle est restée latente, comme un muscle entraîné qui attend la contraction suivante. L’estallido social fut un laboratoire d’autonomie, et les laboratoires laissent des équipements, subjectifs plus que matériels : capacité de décision collective, habitude de l’assemblée, adresse logistique, confiance horizontale. Cet équipement n’apparaît dans aucun inventaire de l’État, car il n’appartient pas à l’État. Il appartient au peuple qui a appris à survivre en s’organisant.
La différence entre une communauté qui réagit et une communauté qui répond, c’est la mémoire organisationnelle.
IV. Le symbole final : la caserne et la Terre Mère
Le nouveau gouvernement d’extrême droite tente d’imposer un récit fondé sur l’ordre, la discipline, l’autorité verticale et la militarisation du territoire. Le symbole en est la caserne. Le pouvoir apparaît comme commandement, contrôle et obéissance.
Le séisme introduit un symbole entièrement différent : la Terre Mère.
La Terre rappelle quelque chose qu’aucun décret ne peut contrôler. Elle nous rappelle que nous sommes vulnérables, interdépendants, habitants d’un même corps commun. La caserne organise par la hiérarchie, la Terre par la relation ; à la guerre répond le soin, à l’ennemi intérieur le voisin qui cherche l’autre sous les décombres.
La Terre Mère est une interpellation, non un symbole décoratif. Elle nous dit que notre relation au monde relève de l’appartenance plus que de la domination, que la terre est un corps dont nous faisons partie plus qu’une ressource à exploiter. Lorsque ce corps est secoué, ce qui nous secoue est une vérité politique : il n’y a pas de souveraineté sans soin, pas de contrôle qui vaille quand la terre parle. La caserne peut organiser la répression ; seul le tissu social peut organiser la vie.
Vue depuis une perspective profondément latino-américaine et indigène, la Terre Mère est une pédagogie politique plus qu’une métaphore romantique. Elle nous enseigne que la survie dépend du tissu plus que de la domination, des liens plus que de la séparation, de la communauté plus que de l’isolement.
Le séisme réveille un organisme social autant qu’il renverse des immeubles. Il active une intelligence collective, une vigilance mutuelle, une disposition à prendre soin et à être soigné. Cet organisme demeure après l’urgence, attentif, disponible, organisé : cette permanence est la forme la plus profonde de l’autonomie populaire.
V. La ville qui s’est sauvée avant l’État
Ce qui s’est produit à Cali ne peut se réduire à une réaction solidaire face à une catastrophe. Ce fut la manifestation visible d’une capacité historique construite au fil d’années d’organisation territoriale, de protestation, de résistance et de soin mutuel.
Le séisme a fait tomber des immeubles, mais aussi le récit selon lequel le salut viendrait toujours d’en haut. Cali n’a pas attendu de permission pour s’organiser, ni d’autorisation pour cuisiner, secourir, distribuer, prendre soin : le véritable séisme culturel de ces journées.
La solidarité élargie est une forme d’autonomie plus que de charité : l’affirmation qu’un peuple qui a appris à s’organiser possède une infrastructure politique et morale capable de soutenir la vie même lorsque les institutions vacillent.
La Terre Mère nous a rappelé qu’aucune société ne se sauve seulement par ses armées, ses décrets ou ses immeubles. Elle se sauve par la qualité de ses relations, par la force de ses tissus, par la profondeur de ses liens.
C’est peut-être là la leçon la plus importante que Cali laisse à la Colombie : un pays commence à se transformer lorsqu’il comprend que prendre soin de l’autre est la forme la plus profonde de construction d’un pouvoir collectif, bien plus qu’un acte de compassion. Toute vie compte, pendant le séisme et la reconstruction comme dans la lutte quotidienne pour un pays pour tous.
Aucun gouvernement, aussi militarisé soit-il, ne peut remplacer le lien. Aucune extrême droite, quels que soient les symboles d’ordre qu’elle déploie, ne peut clore la mémoire organisationnelle d’un peuple. La Terre Mère ne demande pas la permission de nous rappeler que nous sommes des corps partagés, des destins entrelacés, des fragilités communes. Les peuples qui ont appris à prendre soin les uns des autres n’oublient pas cette leçon. Ils en font un muscle, un territoire, une vie.
Quizquiz, août 2026, Puerto Resistencia
Notes du traducteur
1. Le tremblement de terre du 19 septembre 1985 au Mexique a marqué le début de l’effondrement politique du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), au pouvoir depuis 70 ans. L’absence de réaction et la lenteur du gouvernement de Miguel de la Madrid ont mis en évidence l’inefficacité du système, obligeant la société civile à s’organiser par elle-même et éveillant une conscience démocratique qui a brisé le pouvoir absolu du parti.
2. L’Eje Cafetero (littéralement axe caféier), également appelé Triangle du Café, est une région géographique, culturelle, économique et écologique de Colombie, située dans les départements de Caldas, Risaralda, Quindío, la région nord-est du Valle del Cauca, la région sud-est de l’Antioquia et le nord-ouest du Tolima, et comprenant les villes chefs-lieux des trois premiers départements cités : Manizales, Pereira et Armenia. Cette région fut un centre notable de production du caoutchouc au début du XXᵉ siècle avant de se dédier à la production du café.
Tlaxcala, 20 août 2026
Original : Cali: el terremoto que disputa el relato del orden y revela la autonomía popular