Répercussions régionales et mondiales de la défaite usaméricaine en Afghanistan

Sur le plan intérieur, aux USA, la popularité de Biden a atteint son point le plus bas depuis le début de son mandat, tombant à moins de 50 %.

L’arrivée au pouvoir des talibans en Afghanistan marque non seulement la défaite des USA dans la plus longue guerre de leur histoire, mais surtout, elle met officiellement fin à la tentative usaméricaine d’établir un système international unipolaire après les attentats terroristes perpétrés dans ce pays le 11 septembre 2001.

Afghanistan, cimetière des empires

 Cela a incité l’administration usaméricaine à déclarer la guerre au terrorisme et à tous les pays abritant des terroristes dans le cadre de ce qu’elle a appelé l’ « opération Liberté immuable », désignant Oussama ben Laden comme le principal suspect des attentats et le gouvernement taliban en Afghanistan comme son protecteur. Une telle décision a créé le risque que l’agression usaméricaine s’étende (comme elle l’a fait) à d’autres pays d’Asie centrale, d’Asie occidentale et même d’Afrique du Nord en utilisant le subterfuge du « terrorisme islamique » comme outil.

Une telle décision a entraîné des changements profonds dans le système international. En arrière-plan, Washington tentait de définir en sa faveur le compromis entre un monde multipolaire et unipolaire, qui a été résolu en faveur de ce dernier. Les USA sont apparus comme la seule puissance mondiale bénéficiant du soutien de tous pour lutter contre le nouveau « communisme » , appelé désormais « terrorisme ». Les déclarations de Bush des 11 et 12 septembre 2001 et surtout celle du 20 septembre 2001 sont – comme la Déclaration Monroe et la Destinée Manifeste au 19ème siècle et les 14 étapes de Wilson au 20ème siècle – l’élément ordonnateur et de principe de la politique étrangère usaméricaine pour le siècle actuel.

Ce que l’on pourrait appeler la Doctrine Bush de politique étrangère usaméricaine se caractérise, entre autres, par les définitions suivantes : l’utilisation de toutes les armes de guerre nécessaires ; la prolongation dans le temps des opérations militaires ; l’obligation pour les pays de prendre position face à la décision usaméricaine qui ne laisse aucune place à des positions alternatives : « Toute nation, où qu’elle soit, doit maintenant faire un choix : soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec le terrorisme », avait déclaré Bush. C’était la définition d’un monde faussement bipolaire. Les nouveaux pôles seraient les USA et le terrorisme. Face à l’impossibilité d’être avec le terrorisme, ce qu’il a fait, c’est imposer un monde unipolaire pour la première fois dans l’histoire.

La doctrine Bush se caractérise également par l’exacerbation des sentiments nationalistes et militaristes et par l’implication de tous les pays et de tous les peuples dans le conflit, en déclarant: « C’est une lutte du monde entier, c’est une lutte de civilisation ». De même, il fallait accepter que, dans le cadre d’un monde unipolaire, les USA soient le leader incontesté : « Les réalisations de notre époque et l’espoir de tous les temps dépendent de nous », dixit Bush. Enfin, la nécessaire inspiration divine incarnée également par les USA : « Nous ne savons pas comment se déroulera ce conflit, mais nous savons quelle en sera l’issue […] et nous savons que Dieu n’est pas neutre ».

Ce nouveau paradigme a entraîné un changement radical de l’ordre du jour politique international, l’attention des nations s’étant d’abord concentrée sur les expressions de soutien et de solidarité avec le gouvernement usaméricain et sur le soutien à sa proposition de former une coalition pour faire face au terrorisme, avant de se tourner vers la sécurité nationale.

C’est ce qui a brusquement disparu le 15 août lorsque les talibans sont entrés dans Kaboul. On pourrait dire beaucoup de choses sur ce qui s’est passé au cours des 20 dernières années, des rivières d’encre ont été déversées pour trouver une explication aux événements vertigineux qui ont commencé le 6 août avec la prise de la ville de Zaranj, capitale de la province de Nimroz dans le sud-ouest du pays, près de la frontière avec l’Iran, première capitale provinciale que les talibans ont occupée dans leur marche ininterrompue vers Kaboul, conquise dimanche à la stupéfaction des forces d’occupation et des gouvernements occidentaux.

D’une certaine manière, la victoire des talibans est également un coup dur pour la doctrine du pivot asiatique d’Obama, qui a déclaré en 2011 que les USA seraient une puissance dans les océans Indien et Pacifique et qui a depuis déployé des efforts gigantesques – sans grand succès – pour constituer un bloc de pays asiatiques contre la Chine.

Trop peu de jours se sont écoulés pour que l’on puisse essayer d’esquisser avec certitude les scénarios qui pourraient se dérouler en Afghanistan dans un avenir immédiat et à plus long terme. Dans une large mesure, cela dépendra du comportement des dirigeants talibans, à savoir s’ils montrent ou non des signes de changement par rapport à leurs actions lorsqu’ils étaient au pouvoir entre 1996 et 2001. Paradoxalement, il est plus facile d’évaluer l’impact des événements dans une perspective régionale et mondiale.

Dans l’ensemble, l’appareil militaire usaméricain en Asie centrale, en Asie occidentale et en Afrique du Nord a subi un coup mortel et devra se reconstruire sur la base de nouveaux critères, en cherchant de nouveaux ennemis et en établissant de nouveaux types d’alliances, car le territoire et ses environs où ils sont arrivés en toute impunité en 2001 présentent désormais une configuration politique et géostratégique complètement différente.

Cette affirmation est due avant tout à l’existence d’une Russie forte et active sur la scène régionale, très différente du pays chétif dont Vladimir Poutine venait de reprendre la tête après la direction désastreuse et démissionnaire de Boris Eltsine. De même, la Chine, l’autre grande puissance régionale, n’est plus ce pays marginal qui luttait pour sa survie économique et pour se faire une place réelle parmi les grandes puissances mondiales.

Quatre mois précisément avant l’invasion usaméricaine, en juin 2001, les deux pays, ainsi que le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Tadjikistan, ont créé l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), un instrument commun destiné à garantir la sécurité régionale face aux menaces du terrorisme, du séparatisme et de l’extrémisme. Par la suite, l’Ouzbékistan, l’Inde et le Pakistan ont rejoint l’OCS en tant que membres à part entière et l’Afghanistan lui-même, la Biélorussie, l’Iran et la Mongolie en tant qu’observateurs, de sorte que l’environnement régional de l’Afghanistan est intégré dans une logique de sécurité qui n’en était qu’à ses premiers pas lorsque le président George W. Bush a lancé l’opération Enduring Freedom le 7 octobre 2001.

Au niveau régional, l’évolution de la situation en Afghanistan fait qu’il est très difficile d’imaginer que les USA pourront maintenir leur présence en Irak et en Syrie pendant beaucoup plus longtemps. De même, les jours de la guerre menée par leur allié l’Arabie saoudite contre le Yémen semblent être comptés. De même, l’Europe, étant liée par l’OTAN aux plans de guerre usaméricains dans le monde, sera contrainte de reconfigurer sa logique d’ingérence en Afrique (notamment en Libye) et en Asie occidentale. Bien sûr, les causes palestinienne et sahraouie contre l’occupation israélienne et marocaine respectivement prendront un nouvel élan.

Dans le contexte asiatique, où l’intégration économique, financière et commerciale est la plus dynamique, la plus efficace et la plus rapide de la planète, la politique usaméricaine d’isolement de la Chine a peu de chances de réussir. Les pays d’Asie du Sud-Est et d’Asie centrale ne vont pas risquer les relations transcendantes qu’ils ont établies avec la plus grande puissance régionale juste pour faire plaisir aux occupants de la Maison Blanche. En ce sens, l’Afghanistan, désormais libéré de la tutelle usaméricaine qui l’entravait, est susceptible de rejoindre ses voisins en établissant des liens de premier ordre avec la Chine, la Russie et l’Iran. 

Dans ce sens, et dans ce qui pourrait être une orientation générale de la politique étrangère du nouveau gouvernement, alors qu’ils entrevoyaient déjà la fin des opérations qui ont conduit à leur prise de pouvoir, ils se sont précipités en Russie le 9 juillet et en Chine le 27 juillet. À Moscou, ils ont annoncé que 85 % du territoire du pays était sous leur contrôle, ce qui a suscité l’incrédulité des autorités et de l’opinion publique en Occident. Maintenant, ceux qui cherchent à expliquer l’offensive « accélérée » qui les a amenés à Kaboul peuvent se rendre compte qu’elle n’était pas si accélérée que cela. Notez que plus d’un mois avant le dénouement, ils avaient déjà occupé 85% du pays.

C’est pourquoi la Russie n’est pas non plus surprise par les événements récents. Personne n’a vu de diplomates russes secourus en hélicoptère ou de personnel d’ambassade suspendu aux trains d’atterrissage des avions. Deux jours avant l’arrivée des talibans à Moscou, le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, en visite au Laos, a déclaré que son pays « suit de près ce qui se passe en Afghanistan, où la situation difficile tend à se détériorer rapidement, notamment dans le contexte du départ précipité des troupes américaines et de l’OTAN ». Ces propos ont été tenus plus d’un mois avant l’arrivée des talibans à Kaboul. Lavrov a ensuite donné l’explication la plus précise de la cause des événements qui allaient suivre : « ls n’ont pas pu obtenir de résultats visibles pour stabiliser la situation au cours des décennies qu’ils ont passées là-bas ».

En Chine, deux semaines plus tard, les talibans ont rencontré le ministre des Affaires étrangères, Wang Yi, à qui ils ont donné l’assurance qu’une fois au pouvoir, ils souhaitaient « entretenir de bonnes relations avec la Chine dans l’attente de sa participation au processus de reconstruction et de développement de l’Afghanistan » et qu’ils ne permettraient « à aucune force d’utiliser le sol afghan pour nuire à la Chine ». Il faut le répéter, pour ceux qui sont surpris par l’offensive « rapide » des talibans, ils devraient savoir qu’un mois avant d’occuper le palais présidentiel de Kaboul, ils prenaient déjà des engagements étatiques envers deux des puissances membres du Conseil de sécurité des Nations unies, par coïncidence les deux qui ont une présence régionale directe dans la région.

Il est vrai que la Chine peut maintenant s’inquiéter du fait que l’instabilité en Afghanistan pourrait déborder sur le Xinjiang et créer des difficultés pour les investissements liés à la Route de la soie, mais dans les conditions actuelles, la seule source d’investissement et de commerce que le gouvernement taliban peut avoir pour le développement de son pays est liée à son incorporation complète dans le projet de la Route de la soie.

Dans le débat sur les scénarios probables, on ne peut ignorer que la fuite des USA d’Afghanistan pourrait conduire à un rôle plus important de leurs agences de renseignement dans la stimulation des forces terroristes restantes dans le pays pour qu’elles puissent opérer contre l’Iran, la Chine et la Russie. Mais, il faut le répéter, les Talibans ont besoin de reconstruire le pays et le soutien économique de la Chine est inestimable, surtout maintenant que – comme c’est désormais la tradition – les USA ont annoncé l’appropriation des réserves d’or de l’Afghanistan sous leur contrôle. Il convient d’ajouter que l’Occident et les institutions financières sous son contrôle ont déjà annoncé l’annulation de toute aide au pays d’Asie centrale.

Dans ce contexte, la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Hua Chunying, a déclaré lundi que la Chine « respecte les souhaits et les décisions du peuple afghan » et espère que, comme l’ont dit les talibans, ils effectueront une transition sous un « gouvernement islamique ouvert et inclusif ». Le fonctionnaire chinois a ajouté qu’il serait souhaitable que le nouveau gouvernement « réprime toutes sortes d’activités terroristes et criminelles et permette au peuple afghan de s’éloigner de la guerre et de reconstruire sa belle patrie ». Pour ceux qui ne savent pas comment mener une diplomatie sérieuse, Hua a fait savoir que « la Chine a maintenu le contact et la communication avec les Talibans tout en respectant la souveraineté du pays… »

Taliban, par Alex Falcó Chang, Cuba

L’Europe est dans une situation très différente. La décision de l’Europe d’agir comme le « fourgon de queue » de la guerre usaméricaine dans le monde a conduit à l’embarras et au ridicule. Cela pourrait être l’élément déclencheur d’une crise d’identité sur la nécessité d’avoir une politique internationale et de sécurité propre.

Personne ne l’a dit plus clairement et plus fermement que les autorités allemandes. La chancelière Angela Merkel a reconnu sans équivoque son propre échec, tout en assumant sans complexe la subordination de l’Allemagne et de l’Europe aux USA en déclarant : « Nous avons toujours dit que nous resterions si les Américains restaient » et en soulignant que la décision de quitter l’Afghanistan a été « essentiellement prise par les États-Unis », considérant qu’elle était due à des « raisons de politique intérieure ». Mme Merkel a découvert tardivement que « les forces armées afghanes n’étaient pas liées à la population [et que] cela n’a pas fonctionné comme nous le pensions ». Sachant qu’elle quitte ses fonctions et se retire de la politique, elle n’a eu aucun scrupule à affirmer que l’intervention internationale, au-delà des opérations de lutte contre le terrorisme, a été « un effort infructueux ».

Son ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas, a été encore plus précis, affirmant que « le gouvernement fédéral, les services de renseignement et la communauté internationale avaient mal évalué la situation en Afghanistan ». Bien entendu, par communauté internationale, il entend l’OTAN et ses alliés. Sans grand sens du timing, il affirme amèrement que « sans les forces américaines et un engagement plus large de l’OTAN, le déploiement de l’armée allemande n’avait guère de sens ».

Bien plus honteux est le rôle joué par ceux qui ne répondent à l’appel que pour obtenir les indulgences de l’hégémon. À cet égard, le cas de l’Espagne est pathétique. Un éditorial du quotidien madrilène El País du lundi 17 août se plaint que les événements ne se sont pas déroulés comme prévu et que c’est aux USA d’ « expliquer quoi et pourquoi », pour finir par pleurnicher sans complexe que le désastre qui s’est abattu sur Kaboul n’a pas seulement mis en danger les soldats usaméricains : «L’Espagne doit improviser un rapatriement d’un demi-millier de personnes en quelques heures ». En d’autres termes, ils n’ont même pas été informés de leur départ et ont été abandonnés à leur sort après avoir été utilisés comme chair à canon pendant 20 ans. C’est ainsi que les maîtres traitent les esclaves dociles.

Sur le plan intérieur, aux USA, la popularité de Biden a atteint son point le plus bas depuis le début de son mandat, tombant à moins de 50 %. S’il faut reconnaître qu’il a été contraint de faire ce que ses prédécesseurs n’ont pas eu le courage politique d’assumer, il est clair que ses politiques sont dépourvues de vision stratégique, ce qui augure d’une avancée plus rapide du déclin impérial. Son économie ne s’améliore pas et cette décision – qui vise à éliminer les dépenses inutiles dans son budget – n’est qu’une compresse tiède pour tenter de guérir la gangrène politique, économique, militaire et morale qui afflige l’empire.

Sergio Rodríguez Gelfenstein

Original: Repercusiones regionales y globales de la derrota de Estados Unidos en Afganistán

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Traductions disponibles: English

Source: Tlaxcala, le 19 août 2021