Colombie, pays de la peur

L’exercice du pouvoir en Colombie, qui s’est lumpenisé , a plutôt l’aspect barbare d’une « maison d’abattage» que celui d’une expression de la démocratie.

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Ce 9 avril, les Colombiens se souviennent du Bogotazo, le soulèvement populaire qui suivit l’assassinat, le 9 avril 1948, du chef du Parti libéral colombien, Jorge Eliécer Gaitán, candidat à l’élection présidentuelle donné vainqueur. La révolte s’étendit à Medellín, Ibagué et Barranquilla. Un bilan estimatif fit état de 1 900 morts et de milliers de blessés. Le 10 avril, devant la Conférence panaméricaine qui se tient au Honduras, le général US Marshall déclara : « Les faits dépassent le cadre de la seule Colombie. C’est le même modèle d’événements qui a provoqué des grèves en France et en Italie, et qui tente de troubler la situation en Italie où des élections doivent avoir lieu le 18 avril.» Le lendemain, dans un discours à la radio, le président Mariano Ospina Pérez déclarait : « Nous sommes devant un mouvement d’inspiration et de pratiques communistes ». Dans la Colombie d’aujourd’hui, on ne traite plus les révoltés de communistes, mais de « castrochavistes ».-FG

Le pouvoir a toujours  eu recours à la peur pour continuer à tenir le manche. Par la propagande et l’intimidation, on claironne, par exemple, qu’il faut se méfier des communistes, des rouges, des dissidents, des athées, des vagabonds, des chevelus et des barbus. On les stigmatise. Cela s’est produit en diverses occasions, ici ou là, comme par exemple quand Woodrow Wilson a fait subir au peuple usaméricain un lavage de cerveau pour lui inspirer la peur des Allemands, afin de le forcer à accepter la déclaration de guerre. Ou les élucubrations d’Álvaro Uribe à propos d’un infect salmigondis appelé « castrochavisme ».

 « Nous vous défendrons des menaces avec lesquelles nous vous foutons la trouille ! »-Dessin d’El Roto, Espagne

Méfiez-vous de ceux qui pensent ! Gardez-vous des lecteurs ! Attention, celui-là est un poète ! Et les cercles dirigeants alimentent et diffusent des peurs encore plus graves, afin que les sujets continuent d’obéir. Pour maîtriser le troupeau, des affabulations du genre : « le loup arrive ! » De plus, si ceux qu’on bafoue aiment leur condition d’inférieurs, tant mieux. Gare à celui ou celle qui prône la révolte et la mobilisation ! Et l’emploi sélectif de la peur impose sa loi.

Et aux peurs idéologiques, religieuses, politichiennes, s’en ajoutent d’autres, qui sont concrétisées par les paramilitaires mocha-cabezas* [coupeurs de tètes], ceux qui savent faire la « cravate colombienne » [équivalent local, en plus raffiné,  du sourire kabyle], les chulavitas*, la racaille, les pájaros* , ceux qui sont capables d’ouvrir le ventre de la femme enceinte et d’en extraire le fœtus pour que ni l’un ni l’autre ne puisse aller grossir les rangs de l’opposition. Et puisqu’il faut exproprier les meilleures terres, il faut massacrer, en disant que c’est pour nettoyer l’endroit des voleurs de bétail, des insurgés, ou de ceux qui pourraient à tout moment soutenir la sédition. 

Et de même que l’Inquisition instillait la peur des sorcières (femmes savantes), de ceux qui se livraient à des expériences, à ceux qui rejetaient les superstitions, de la science, en plus des flammes « purificatrices » pour expurger les péchés et envoyer les contrevenants au paradis (en passant d’abord par le purgatoire, bien entendu), il y eut d’autres pouvoirs – moins spirituels – qui profitèrent de l’union de la religion et de la politique. Ils exploitèrent  l’ignorance des masses afin de consolider leur domination.

La Colombie est de longue date une terre propice à la diffusion de la peur comme mécanisme de contrôle. Et de même qu’à une certaine époque, il était propice de faire apparaître par monts et par vaux un cavalier sans tête et autres monstres fabuleux, principalement pour agrandir les propriétés et poser des clôtures de barbelés et des bornes, de même la peur subsiste, plus autant métaphysique, mais très matérielle, de ceux qui manient des tronçonneuses, qui égorgent, qui jouent au football avec les têtes des victimes, parmi un  inépuisable catalogue d’atrocités.

Des peurs historiques, comme celles attisées par les « Monseigneurs » [membres du haut-clergé,NdT] contre les libéraux, qui non seulement étaient désignés à la vindicte publique, mais à qui il était permis, sans que ce soit un péché, de  « casser la tête ». Des peurs historiques telles que celles répandues dans la Colonie, par exemple, contre les comuneros et leur chef José Antonio Galán[1], dont le corps découpé en morceaux fut distribué en différents lieux pour servir de châtiment exemplaire. Des peurs comme celles suscitées par les mafias et leurs « couvre-feux »[2], ou celles, très courantes dans les campagnes colombiennes dans les années 80 et 90 du siècle dernier, avec des déplacements de population forcés.

Il faut tuer les paysans, les faire disparaître, les jeter des hélicoptères, les transformer en NN (cadavres non identifiés)[3]  ; il faut faire passer pour des guérilleros des jeunes chômeurs, manipulés, trompés. Les terribles et immoraux « faux positifs », crimes d’État pour faire passer certaines politiques officielles pour très avantageuses et efficaces. Et comme toile de fond à l’horreur, les différentes structures de la peur se font moyens de dissuasion. Ne protestez pas, n’élevez pas la voix. Acceptez et résignez-vous. Le mieux est de se taire, cela semble être l’essence même de ce que le pouvoir entend obtenir par sa propagande (contrôle de l’esprit) et par le harcèlement physique et autres brutalités.

Il existe d’autres peurs, exploitables du point de vue du pouvoir. Et ce sont celles issues de la pandémie. Plutôt que l’intérêt pour la santé publique et pour la sauvegarde de la population, dans un pays comme la Colombie qui, précisément, n’a privilégié ni l’éducation, ni la culture, ni le bien-être collectif, c’est l’incurie officielle et même le mépris à l’égard des défavorisés qui sont le plus visibles. On les menace d’une augmentation des impôts, sans la moindre amélioration des conditions de vie. Au contraire, les facteurs de paupérisation des masses sont toujours plus nombreux.

La propagation de la peur (oui, la propagation de la peur chez les contestataires, chez ceux qui ne gobent pas tout, chez ceux qui arborent l’étendard de la liberté et de la dignité) est un vieux mécanisme que le pouvoir lubrifie et qui fait bien plus que la prison. Elle ne se contente pas de surveiller et de punir. Elle peut aussi éliminer l’opposant. L’exercice du pouvoir en Colombie, qui s’est lumpenisé , a plutôt l’aspect barbare d’une « maison d’abattage [4]» que celui d’une expression de la démocratie.

On sait qu’il y a eu des esclaves qui aimaient leurs entraves et leurs chaînes. Le pouvoir cherche, au moyen de toutes les violences et tous les mensonges possibles, à faire en sorte que ceux qui sont à genoux finissent par se délecter de leur peur de la liberté.

NdE

* Les Chulavitas, groupe de paramilitaires né dans le hameau de Chulavita, dans la commune de Boavita du département de Boyacá pendant la Violencia (1928-1959) ; les Pájaros (Oiseaux), autre groupe de tueurs paramilitaires opérant pour le parti conservateur dans la vallée du Cauca ; les Mochacabezas, surnom des tueurs des « Autodéfenses unies » du Chocó et de l’Antioquia, dont le chef Freddy Rendón Herrera, alias  L’Allemand, a reconnu 1 500 des 9 000 meurtres attribués à son groupe.

 NdT

[1] [ José Antonio Galán, 1749-1782] est considéré comme le symbole de la lutte des groupes sociaux les plus faibles de la société colombienne. Il a été à la tête de la révolte des Comuneros, soulèvement des habitants de la vice-royauté de Nouvelle-Grenade contre les autorités espagnoles en 1781.

[3]Les NN, du latin nomen niesco (nom inconnu), sont principalement des cadavres repêchés sur les bords du fleuve Magdalena, et recueillis (« adoptés ») par ces pêcheurs afin de leur offrir une sépulture digne. Le même terme est utilisé pour désigner des cadavres inconnus enterrés par les membres des mafias dans des fosses communes. Voir Disparaître deux fois : le drame des morts anonymes dans les cimetières de Colombie

[4]Casa de pique : Maison où les paramilitaires colombiens torturent, assassinent et démembrent leurs victimes. Voir Un, deux, cent Buenaventura à travers toute la Colombie …Un portrait des vandales au pouvoir

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« Ils nous ont enlevé tant de choses qu’ils ont fini par nous enlever la peur »-Grève citoyenne de Buenaventura, 2017

Reinaldo Spitaletta

Original: País del miedo

Traduit par Jacques Boutard

Edité par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source: Tlaxcala, le 9 avril 2021

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