Les sources d’inspiration usaméricaines du nazisme

Selon Grant, et beaucoup d’autres, la race blanche a survécu au Canada, en Argentine et en Australie en exterminant les races natives. Si la race supérieure n’extermine pas la race inférieure, c’est la race inférieure qui l’emportera.

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« Si vous êtes blond, vous faites partie des meilleures personnes au monde. Mais tout cela va se terminer avec vous. Vos ancêtres ont commis le péché de se mêler aux races inférieures du Sud. En conséquence, les meilleures qualités des blonds, qui appartiennent à la race qui a créé la meilleure culture, sont devenues corrompues, surtout ici aux USA ».

C’est ainsi que le New York Times commence son article vedette du 22 octobre 1916, fondé sur le nouveau livre de Madison Grant, The Passing of the Great Race [Le déclin de la grande race], qui, « en des termes beaucoup plus scientifiques », avertit de la fin de la race blonde du fait des blancs aux cheveux bruns et, pire, des basanés aux cheveux bruns. Selon l’auteur, le problème des populations nordiques est qu’elles ne profitaient pas du froid et préfèrent la chaleur et le soleil du sud, mais ne pouvaient subsister dans ces régions tropicales qu’en tant que propriétaires de la terre sans avoir à la travailler. Les habitants de l’Inde parlent la langue aryenne mais leur sang a perdu la qualité du conquérant. L’auteur, dans une de ses conclusions plus modérées, découvre que la solution réside dans les pratiques du passé. « Aucune conquête ne peut être complète sans que les races inférieures soient exterminées et que les vainqueurs emmènent leurs femmes avec eux… Pour ces raisons, les pays au sud de la ceinture noire des USA, et même les États au sud du Mississippi doivent être abandonnés, c’est-à-dire libres, laissés au sort des noirs ».

Les idées de supériorité blanche pour expliquer et justifier l’impérialisme moderne étaient courantes au XIXe siècle des deux côtés de l’Atlantique, des générations avant l’apparition de l’excuse du communisme. Aux USA, des justifications scientifiques étaient nécessaires pour maintenir l’importante population noire (d’abord en tant qu’esclaves puis en tant que citoyens séparés) au lieu qui lui avait été assigné selon les règles de l’ordre, de la civilisation et du progrès.

Au fil du XXe siècle, des notes et des rapports de divers politiciens, sénateurs et ambassadeurs ont perpétué cette tradition. Pendant des décennies, le chef pour l’Amérique latine et futur ambassadeur, Francis White, a écrit des rapports et donné des conférences aux futurs diplomates en expliquant que « à quelques exceptions près, les gouvernements d’Amérique latine, en particulier ceux des tropiques, ont très peu de sang blanc pur et beaucoup de malhonnêteté ». Pour les Blancs, l’Équateur était un pays arriéré parce qu’il n’avait « que cinq pour cent de sang blanc ; le reste est constitué d’Indiens ou de métis ». Son conseil aux futurs consuls et ambassadeurs qui l’écoutaient lors d’une conférence en 1922 était le suivant : si vous échouez dans un pays d’Indiens, sachez que « la stabilité politique est directement proportionnelle au nombre de blancs purs que possède ce pays ».

Selon Grant, et beaucoup d’autres, la race blanche a survécu au Canada, en Argentine et en Australie en exterminant les races natives. Si la race supérieure n’extermine pas la race inférieure, c’est la race inférieure qui l’emportera. « Pendant longtemps, l’Amérique a bénéficié de l’immigration de la race nordique, mais malheureusement, ces derniers temps, elle a également accueilli des personnes issues des races faibles et corrompues du sud de l’Europe. Ces nouveaux immigrants parlent maintenant la langue de la race nordique, portent les mêmes vêtements, ont volé leurs noms et commencent même à profiter de nos femmes, même s’ils comprennent à peine notre religion et nos idées ».

The Passing of the Great Race n’est pas devenu d’emblée un best-seller, mais il est devenu l’un des classiques du racisme scientifique du XXe siècle qui trouvera facilement un écho parmi les élites économiques et leurs pauvres aspirants blancs. Parmi ses lecteurs avides, Theodore Roosevelt et Henry Ford, un futur admirateur et collaborateur d’Adolf Hitler, le recommanderont. The Boston Transcript écrira que toutes les personnes pensantes (c’est-à-dire les blancs) devraient le lire. Le livre a eu un fort impact sur l’establishment et a contribué à définir les catégories que les élus ont ensuite utilisées pour rédiger les lois sur l’immigration USA en 1924 : tout en haut se trouve la race nordique, en dessous les Juifs, les Espagnols, les Italiens et les Irlandais, et tout à fait en bas le reste des basanés. Selon l’auteur, « la capacité intellectuelle des races varie tout comme les aspects physiques de chacune… Il a fallu cinquante ans aux Américains pour comprendre que parler anglais, porter de bons vêtements, aller à l’école et à l’église ne fait pas d’un noir un blanc ». L’auteur ne précise pas si les racistes des races supérieures ne sont pas les inévitables exceptions à la règle, car il est bien connu que parmi les blancs, il y a aussi des personnes atteintes de déficience intellectuelle aiguë qui, pour des raisons évidentes, ne sont pas considérées comme telles et sont les premières à adopter cette théorie de la supériorité par association qui ne requiert pas de mérite individuel.

Quelques années plus tard, en 1925, de l’autre côté de l’Atlantique, un soldat dans sa cellule nommé Adolf Hitler a lu avec passion le livre de Madison Grant [La première édition allemande, intitulée « Der Untergang der großen Rasse. Die Rassen als Grundlage der Geschichte Europas » a été publié à Munich par J. F. Lehmann en 1925 ; l’éditiion française, traduite et préfacée par l’inénarrable comte Vacher de la Pougerie, socialiste, marxiste et…théoricien de l’eugénisme, est parue en 1926, chez Payot, NdT] et il va commencer à écrire Mein Kampf. Hitler reconnaîtra Le déclin de la Grande Race comme sa bible. Lorsque Hitler deviendra le leader de l’Allemagne nazie, son ministre de la propagande, Joseph Goebbels, lira avec la même passion le livre Propagande, du juif américain, double neveu de Sigmund Freud, Edward Bernays. Bernays n’inventera pas les fake news mais les élèvera au rang de science. Contrairement à son oncle Freud, il prouvera qu’il avait raison quand, en 1954, à la demande de la CIA, il a réussi à faire croire au monde que le nouveau président du Guatemala n’était pas un démocrate mais un communiste. Cette manipulation médiatique fera des centaines de milliers de morts au Guatemala au cours des décennies qui suivront.

Le soldat Adolf Hitler n’avait pas d’idées radicales. Il n’était pas non plus un penseur radical, mais bien au contraire : ses idées et sa pensée étaient d’usage courant à son époque, surtout de l’autre côté de l’Atlantique. Aux USA, l’idée d’une glorieuse race teutonne et aryenne menacée d’extinction par les races inférieures était monnaie courante au XIXe siècle, des hommes cagoulés du Ku Klux Klan aux présidents comme Théodore Roosevelt, en passant par les Marines et les volontaires qui chassaient les Noirs pour le sport, violaient leurs femmes et se divertissaient en justifiant le viol comme un moyen d’améliorer la race des îles tropicales. Le nazisme a très probablement eu ses racines dans le sud des USA, bien avant qu’il ne perde sa mémoire pendant la Seconde Guerre mondiale.

Dix ans plus tard, le zoologiste Samuel Holmes de l’université de Berkeley proposera la stérilisation forcée des Mexicains aux USA (de la même manière que dix mille idiots ont été stérilisés rien qu’en Californie) pour résoudre le grave problème racial que constituait la diminution de la qualité de la race usaméricaine. « Les enfants des travailleurs d’aujourd’hui seront les citoyens de demain », affirmait Holmes. Dans des articles successifs, il répétera l’avertissement de Theodore Roosevelt sur le « suicide racial » qui trouvera un écho non seulement chez les membres du Ku Klux Klan mais aussi chez une vaste masse de citoyens anglo-saxons, ce qui conduira, pendant la Grande Dépression, à la persécution des Mexicains et à la déportation d’un demi-million de citoyens usaméricains ayant l’air de métis.

Jorge Majfud

Original: Las raices usamericanas del nazismo

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Traductions disponibles : English 

Source: Tlaxcala, le 11 juillet 2020

 

http://tlaxcala-int.org/upload/gal_21691.jpg

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