Néo-stalinisme : ce que propose vraiment Losurdo

Le succès galopant d’un Domenico Losurdo au Brésil est dû avant tout au revers dramatique de la centralité politique et idéologique des travailleurs dans le monde entier, en particulier dans notre pays.

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Le stalinisme a été une exacerbation de l’assaut bureaucratique contre le pouvoir politique en URSS après 1917, lorsque la révolution européenne a reflué.  Il s’est incarné au début des années 1930, s’est consolidé lors de la  » Grande Terreur  » [1934-1938], pour céder la place en 1953, après la mort de Staline, à la dictature bureaucratique soft de l’ère Khrouchtchev [1953-64]. Le stalinisme et le post-stalinisme étaient enracinés dans le parasitisme bureaucratique de l’URSS et des pays à économie nationalisée et planifiée. Ils ont prospéré dans les partis communistes satellites de ces pays. Avec la restauration capitaliste du début des années 1990, la base sociale du stalinisme dur et soft s’est dissoute, réduite à des excroissances idéologiques de nostalgiques. Espèces de hyènes de papier.

Domenico Losurdo (1941-2018)

Le néo-stalinisme est un nouveau phénomène politico-idéologique. Il discute du passé afin de faire des propositions pour le présent. Sa version est présentée dans « Staline : Histoire et critique d’une légende noire » de Domenico Losurdo, de 2008. Ce travail ne propose pas un retour à une organisation  » socialiste  » semblable à celle de l’URSS de 1929-1953. En cela, Losurdo se distingue du maoïste Ludo Martens dans son œuvre « Un autre regard sur Staline« , de 1994. Cependant, il est habituel de rapprocher abusivement les deux ouvrages. La proposition politique de Losurdo est plus détaillée dans  » Le marxisme occidental : comment il est né, comment il est mort, comment il peut renaître « , de 2017 (non traduit en français).

 

La fin justifie les moyens

Domenico Losurdo remanie, invente et confond les faits, amalgame les phénomènes historiques et les chronologies, avance par bonds logiques.  Il se fait un devoir de proposer que le stalinisme et la  » Grande Terreur  » sont nés de la nécessité de défendre la Russie soviétique contre les  » attaques terroristes « , surtout trotskystes, qui ont rendu difficile pour l’URSS de se préparer contre les menaces nazies de la « réduire en esclavage ». La victoire de la  » Troisième Guerre civile  » [sic] soviétique, lancée de l’intérieur du Parti bolchevique, aurait été héroïquement menée par Staline.  Pour faire cadrer les faits avec sa théorie, Losurdo ajuste leur chronologie.

La première exécution d’un bolchevique, Yakov Blumkin, un héros légendaire de la guerre civile [1917-22], totalement hors la loi, eut lieu en 1929. La dictature stalinienne elle-même a commencé en 1931, au milieu de la République de Weimar [1919-33]. La « Grande Terreur » démarre en 1934, juste après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, cinq ans avant le pacte germano-soviétique, d’août 1939, et sept ans avant l’invasion nazie de l’URSS, en août 1941. Offensive nazie que Staline « prépare » littéralement, en éliminant, en 1937, quinze mille officiers soviétiques, dont 714 généraux, soit deux fois et demie plus que les nazis ! Qui criaient, satisfaits : « Staline en a tué trop peu ! »

Les mystifications de Losurdo ignorent le stalinisme en tant que phénomène de lutte de classe et de lutte sociale en URSS et dans le monde. Encore plus. Pour lui, la révolution de 1917 elle-même perd son caractère de classe, prolétarien et paysan, car elle aurait été suscitée avant tout par l’horreur suscitée par la Première Guerre mondiale – il oblitère totalement la Révolution de 1905 ! Pour l’Italien, il ne s’agissait pas de construire une société socialiste, de vaincre l’exploitation, de combattre l’exploitation et les « privilèges » sociaux.

 Pour Losurdo, le défi était de transformer l’URSS en « pays en le plus riche » du monde, selon les mots du « Petit Père des peuples ». Pour que la Russie atteigne le niveau de développement des grandes nations, par l’industrialisation et la collectivisation, que J. Staline a combattues jusqu’en 1929, bras dessus bras dessous avec Boukharine [1888-1938]. Tout cela pour la défendre contre l’agression des grands pays. Dans cette course « développementaliste », Staline a été forcé de réprimer les « utopies » « messianiques » et « universalistes » du « marxisme occidental » de Marx, Engels, Lénine, Rosa, défendues à l’époque par Trotsky et tant d’autres bolcheviks de la première heure.

 

 Kaunas, Lithuanie

Plus d’utopie !

Losurdo salue Staline pour avoir  » corrigé  » Marx et Engels, en réduisant les  » universalismes  » utopiques, en défendant et en limitant la révolution au niveau de développement économique de pays individuels, en l’occurrence l’URSS, au-delà des contradictions sociales, qui devaient passer au second plan par rapport à la grande tâche. Il célèbre la défense par Staline du vote universel et secret et du droit des prêtres orthodoxes de voter et d’être élus. Il célèbre le despotisme dans la production et attaque la démocratie ouvrière.  La  » guerre patriotique  » contre le nazisme, se souvient-il, était  » patriotique  » et non pas soviétique. Ce qui importait à la Russie, alors soviétique, et certainement après l’ère soviétique, c’était le développement des forces productives, pour maintenir son autonomie nationale. 

  Et, pour la défense nationale, il était indispensable qu’un homme fort, le dictateur providentiel, impose la  » dictature développementaliste  » – en le lisant, je me suis souvenu de Geisel et de Poutine ! Thèse que Losurdo, sans aucune vergogne, cherche dans la vision de Hegel [1770-1831] de l’État comme synthèse finale de l’Esprit, et creuset du dépassement des contradictions sociales. État qui, par l’ordre prussien, a émancipé-unifié la nation allemande sous la direction du « chef providentiel » – – Otto von Bismarck [1815-1898]. Littéralement, Losurdo suggère que le « Petit Père des Peuples » n’a pas été si loin que ça, qu’il a été presque timide et semble répéter, avec les Allemands, « Staline en a tué trop peu ! »

 Selon l’Italien, le  » marxisme occidental  » serait entré en crise en perdant de vue la priorité de la construction d’États nationaux puissants, enivré par l’utopie de l’internationalisme et de la centralité ouvrière et de la question sociale. Des propositions  » universalistes  » abstraites, sans contenu, comme la défense de la Fédération des Républiques Socialistes d’Europe, une proposition qui part de Marx et Engels comme objectif des tendances à surmonter l’ordre capitaliste national lui-même, et qui est embrassée par Lénine, Rosa, Trotsky et le bolchevisme. La vérité perdue se trouverait dans le  » marxisme oriental « , indifférent à ces broutilles et intéressé par la construction de ses nations, sans donner aucune priorité à la solution des contradictions sociales.

 

Losurdo au Brésil

Mais Losurdo n’écrit pas pour l’Orient et connaît le succès surtout dans la grande nation de ce côté-ci de l’Atlantique. Ce qui ne pose aucune difficulté. Ici, entre Tupiniquins et Tupinambás, face aux attaques impérialistes, nous devons suivre les leçons du maître. À tout prix, nous devons récupérer la  » centralité  » de la lutte pour l’indépendance nationale, pour le développement des forces productives matérielles. Et pour ce faire, nous devons reléguer les exigences du monde du travail derrière les  » besoins plus importants de la nation « .  Puisque l’impérialisme est l’ennemi principal. Logiquement, dans cette équation, les propositions des alliances politiques et sociales les plus larges contre Bolsonaro et le fascisme, pour la  » défense de la nation « , contre le fascisme et l’impérialisme, qui rodent par ici. 

 

« On peut inventer des fleurs, des chèvres, des taureaux, et même des hommes, des femmes – mais notre Staline, on ne peut pas l’inventer. Parce que, pour Staline, l’invention – même si Picasso est l’inventeur – est forcément inférieure à la réalité. Incomplète, et par conséquent, infidèle » : autocritique de l’écrivain Louis Aragon après la publication de ce portrait de Staline par Picasso par le magazine Les Lettres françaises après la mort de Staline en 1953

En simplifiant, pour ce voyage vers le futur, retournons au passé, de l’immédiat après-guerre, du PCB, sous les ordres du stalinisme, en exigeant que l’ouvrier « se serre la ceinture », parce que le profit du patron et plus de capitalisme seraient ses plus grandes victoires. Ou encore l’époque où le gros Delfim [Netto, ministre de l’Économie de la dictature militaire, NdT] expliquait au maigre travailleur la nécessité de  » faire grandir le gâteau, pour ensuite le partager ». C’est-à-dire, construire la nation brésilienne avec les bourgeois « patriotes  » intéressés à faire travailler dur les ouvriers, tout cela pour le bien du Brésil. La Chine-grande-puissance-du-jour, avec des journées de travail de douze heures, six jours par semaine, sans vacances, et des centaines de méga-milliardaires despotiques à s’en péter la panse [comme Jack Ma, 51 ans], c’est là la grande référence de Domenico Losurdo.

C’est une simplification généralisée que d’expliquer l’avancée du néo-stalinisme au Brésil comme étant due à la crise subjective et objective des organisations marxistes-révolutionnaires. Bien que beaucoup d’entre elles, en niant le coup d’État de 2016, acclamant Moro et la Lava Jato, soutenant les attaques de l’impérialisme contre le Venezuela, la Libye, la Syrie, etc., ont de quoi faire flipper Personnellement, je me sens plus proche du PCB [anti-stalinien] que de ces organisations dont personne ne sait pourquoi elles s’obstinent à se prétendre trotskystes. Et je n’ai jamais abandonné la proposition programmatique de León Trotsky, que j’ai adoptée il y a cinquante-deux ans, en particulier sa bataille finale pour la défense inconditionnelle de l’URSS –  » Pour la défense du marxisme « .

Depuis 1961, aucune victoire socialiste n’a été consolidée dans le monde. En 1976, la restauration capitaliste a commencé en Chine. À partir des années 1990, l’immense majorité des États à économie planifiée s’est effondrée, dans la plus grande crise que l’humanité ait jamais connue. Aujourd’hui, nous vivons une ère contre-révolutionnaire. Nous luttons contre un capitalisme sénile, qui se vautre dans la barbarie. Le succès galopant d’un Domenico Losurdo au Brésil est dû avant tout au revers dramatique de la centralité politique et idéologique des travailleurs dans le monde entier, en particulier dans notre pays. Le néo-stalinisme est une attaque de parti pris bourgeois – et non bureaucratique – contre le cœur des idées de Marx, Engels, Lénine, Rosa, Trotsky, pour citer les plus brillants penseurs du monde du travail. Avec lui, les troupes ennemies envahissent et s’installent dans nos fragiles tranchées aujourd’hui si fragiles.

 

Masque de carnaval, France 1938, Musée d’art et d’histoire, La Rochelle

Mário Maestri

Original: Neo-estalinismo: o que realmente Losurdo propõe

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source: Tlaxcala le 4 janvier 2020