Élections, protestations et équation narrative dans le Cône Sud
Le paradoxe des classes sociales II

Redes Sociales:
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Dans leurs discours, les politiciens progressistes présument que l’égalité est toujours désirée par la majorité des peuples. Ils ont tort (nous allons répéter quelque chose sur quoi nous insistons depuis de nombreuses années) : c’est le cas lorsque les pays sont en crise économique. À ce moment-là, le désir social l’emporte sur les instincts les plus primitifs de l’individu.

-Qu’est-ce que tu préfères : la liberté sans égalité ou l’égalité sans liberté ?
-À d’autres

Dessin d’El Roto, Espagne

Lorsque les pays ont atteint une certaine stabilité et une certaine croissance sur la base de l’égalité et de la modération sociale, l’individu poursuit son plus grand désir : la réussite individuelle. Toute idée de réussite est définie en termes sociaux, et le succès le plus concevable pour les dernières générations est mesuré et vécu en fonction de la position relative d’un individu dans la pyramide socio-économique : c’est-à-dire l’argent et la notoriété, c’est-à-dire l’inégalité. Mais comme tout le monde n’est pas Einstein ou Bill Gates, il faut puiser dans les ressources de la foi de certains groupes avec des délires de supériorité : race, classe sociale, nation, drapeau, tribu, entreprise, et ainsi de suite.

Commencent alors explications de mon échec: « c’est la faute des immigrés pauvres « , « le gouvernement me vole en redistribuant mes impôts », « tout ce que j’ai accompli, je l’ai fait par moi-même ». Évidemment, il y a les travailleurs sacrifiés et les tire-au-flanc, mais c’est un facteur universel qui ne change pas l’équation narrative que nous essayons de comprendre maintenant. Commençons par comprendre que tout système économique est un système de redistribution de la richesse. Certains redistribuent pour le bénéfice de quelques-uns et d’autres pour le bénéfice de beaucoup.

L’équilibre dans la distribution d’une partie du produit social est une politique pratique pour de nombreuses raisons. Selon diverses études, les inégalités provoquent la dépression dans les sociétés développées, comme en Europe, lorsque l’individu se perçoit (en termes économiques et de prestige) bien en dessous de la moyenne. En revanche, d’autres études quantitatives montrent que plus l’inégalité est grande, plus la criminalité est grande (laissons de côté que les inégalités sont une violence en soi). Aux USA, il existe une proportion directe entre l’inégalité du revenu et les homicides lorsqu’on compare les statistiques de chacun des cinquante États. Au-delà des facteurs culturels qui comptent, il en va de même pour l’Europe et les autres continents. L’Amérique latine est la région la plus inégale du monde, et c’est aussi celle où le taux d’homicides est le plus élevé. Il s’agit d’une constante historique, bien qu’au cours de la première décennie du XXIème siècle, l’inégalité ait diminué pour augmenter à nouveau récemment. Même dans cette région, les pays les plus inégaux (Amérique centrale, Caraïbes) sont les plus violents, plus que les moins inégaux (Cône Sud, Cuba).

Mais en Amérique latine, il y a aussi deux exceptions notables : Le Chili, pays riche aux inégalités notoires, non pas tant dans les revenus de la classe moyenne que dans les services de base en général (seul l’indice de GINI* ne suffit pas à expliquer ces phénomènes ; d’autres comme l’indice Atkinson doivent être utilisés), a un faible taux de criminalité, tandis que le pays le plus équilibré d’Amérique latine, l’Uruguay, connaît une hausse de la criminalité. Ces exceptions à la règle mondiale peuvent s’expliquer de bien des façons, comme par exemple l’isolement géographique du Chili et la forte influence du crime organisé régional par une frontière perméable (une grande partie des homicides sont commis entre membres eux-mêmes du crime organisé) en Uruguay.

L’équilibre social et la redistribution des prestations préviennent également les flambées sociales, de la Révolution française aux plus récentes au Chili et en Équateur. Mais cela n’empêche pas le mécontentement. Les progressistes uruguayens commettent une erreur lorsqu’ils croient qu’un discours en faveur de l’égalité et de la redistribution des revenus est suffisant pour gagner les élections. Au contraire, à l’heure actuelle, il a l’effet contraire pour beaucoup.

Après la crise massive provoquée par la vague néolibérale des années 1990, les politiques progressistes de l’Uruguay ont réussi à réduire la pauvreté et l’indigence à des niveaux historiques pour tout le continent. Même dans un contexte régional négatif de récessions et de conflits sociaux brutaux (Brésil, Argentine, aujourd’hui Chili), il a réussi à maintenir une économie en croissance permanente (avec une moyenne annuelle de 4%) pendant quinze ans et malgré une population stable et vieillissante (l’Australie dépasse cette période sans récession grâce au flux permanent d’immigrants en âge productif) ; il a réussi à universaliser l’accès à Internet et depuis 2006 il a pu fournir un ordinateur portable à tous ses élèves en âge scolaire, puis à étendre ce bénéfice aux retraités.

Le revenu par habitant a été le plus élevé de toute l’Amérique latine, en plus d’être le pays avec la classe moyenne la plus importante du continent ; il a réussi (ou est en train de le faire) à décentraliser son université gratuite, un exploit déjà séculaire qui offre les mêmes chances de développement à ses jeunes citoyens, riches ou pauvres.

L’Uruguay a échoué dans des réformes plus radicales de l’éducation et n’a pas réussi à résoudre le problème de la criminalité qui, malgré tout, est au même niveau que celui de Miami aujourd’hui et bien en deçà de celui de nombreuses villes que certains de ses visiteurs admirent aux USA comme pays  » sûr « . Il a échoué dans sa tentative de changer le caractère triste des Uruguayens, une caractéristique qui a un siècle, probablement héritée d’une certaine immigration.

Dans le cas du Chili, nous avons déjà analysé, un mois avant l’explosion sociale, ses problèmes d’instabilité dus aux inégalités favorisées par son modèle économique. Même chose dans le cas de l’Argentine, seulement des années auparavant : la classe moyenne et salariée recherche le « succès » (l’inégalité) quand elle a atteint une certaine stabilité et vote pour l’égalité et l’équilibre alors que le pays est déjà dans une nouvelle crise économique et sociale.

Lorsque les sociétés sont stabilisées et même prospères, les individus commencent à se comparer les uns aux autres. Et ils en veulent plus. C’est humain et compréhensible. Le problème, c’est quand, d’un point de vue purement psychologique, l’individu dont le pays n’est pas en crise estime qu’il mérite un meilleur sort que son voisin. Par conséquent, l’individu ne vote pas pour l’égalité mais pour l’inégalité, c’est-à-dire pour se placer au-dessus des autres. Cependant (et encore moins dans un pays de tradition comme l’Uruguay), personne ne reconnaît être contre l’égalité. Pas même à soi-même. Au lieu de cela, on procède à ce qu’en psychologie on appellerait un « déplacement » : on cherche d’autres raisons, qu’elles soient réelles (comme le problème de la criminalité) ou fictives (comme le discours d’un candidat militaire lié aux tortionnaires de la dictature passée qu’il va « lutter contre la corruption », ce qui est une farce historique et de mauvais goût**).

L’égalité des droits est un principe presque universel depuis quelques siècles, un court laps de temps sur le plan historique. En raison de son âge, et seulement en tant que concept, c’est la sœur cadette de la liberté, comme désir. Mais sans liberté égale, il n’y a pas de justice sociale et sans justice, il n’y a pas de liberté susceptible d’être soutenue dans le temps.

-On partage l’addition ?
-Typique, moi je n’ai pris qu’un jus de fruit

NdT

*Le coefficient de Gini, ou indice de Gini, est une mesure statistique permettant de rendre compte de la répartition d’une variable (salaire, revenus, patrimoine) au sein d’une population. Autrement dit, il mesure le niveau d’inégalité de la répartition d’une variable dans la population. Ce coefficient est par exemple utilisé pour mesurer l’inégalité des revenus dans un pays. Il a été développé par le statisticien italien Corrado Gini. Le coefficient de Gini est un nombre variant de 0 à 1, où 0 signifie l’égalité parfaite et 1 signifie une inégalité parfaite (une seule personne dispose de tous les revenus et toutes les autres n’ont aucun revenu).

** Guido Manini Ríos Stratta, général à la retraite et candidat à l’élection présidentielle uruguayenne du 27 octobre, avait déclaré le 3 février 2016 : « Continuer à demander des comptes à l’armée pour ce qui s’est passé il y a 40 ans (…) revient presque à nous demander des comptes pour ce que nous avons fait pendant la guerre au Paraguay » [1865-1870]. Il a été éliminé au premier tour de l’élection, avec 10,88% des voix, en faveur de Daniel Martinez (Frente Amplio) et Luis Lacalle Pou (Partido Nacional). Deuxième tour le 24 novembre.

Jorge Majfud
Source: Tlaxcala, le 31 octobre 2019