L’apartheid sous le couvert d’un État juif, LGBTQ inclus, bien sûr

Comment un démocrate peut-il être contre un État de tous ses citoyens ? Ça n’arrive qu’en Israël. Dans aucune autre démocratie il n’y a de place pour une telle question. L’État appartient à tout le monde. Également.

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L’odeur du shampooing s’est répandue dans la salle de bains. La vapeur recouvrait le miroir et brouillait l’image de la personne qui se tenait devant lui. Le type qui venait de sortir de la douche ne s’était même pas séché avant de prendre son téléphone. Avant d’entrer sous la douche, il avait débattu avec colère avec le droitier Bezalel Smotrich* pour savoir si Israël devait enrôler des Juifs ultra-orthodoxes dans l’armée.

« Bezalel, bon sang, regarde les faits », avait-il gazouillé avant de prendre sa douche. Ce n’est pas une coïncidence qu’ils aient écrit dans le journal que Yair Lapid, le numéro 2 de Kahol Lavan (Bleus et Blancs) de Benny Gantz, est la seule personne du parti à avoir un instinct de tueur.

La douche ne lui a pas fait oublier la dispute. « Et autre chose, Smotrich. Israël doit être l’État de tous ses citoyens. »

Boum. Smotrich répondit rapidement : « Merci, Yair, d’avoir enfin réussi à le sortir. » Et le protégé d’Abba Eban, le nouveau ministre des Affaires étrangères Yisrael Katz, s’est empressé d’y participer : « Une remarque antisémite scandaleuse… le slogan de l’ennemi. » Au secours.

Le candidat au poste de Premier ministre devait maintenant se sécher et limiter les dégâts. « Quelqu’un a vraiment mal compris ce qu’il lisait », dit Lapid sur Twitter. « J’ai été totalement contre un État de tous ses citoyens toute ma vie. Israël est un État juif et démocratique, et il le restera. Ce que j’ai écrit faisait référence aux droits des LGBT. » [Ouf, on a eu chaud, tout le monde avait cru qu’il parlait des « Arabes », NdT]

La suite était du Lapid typique : « Ce qui suit sont deux faits sur un État de tous ses citoyens : 1. je suis contre cela. 2. Je ne vais plus tweeter sous la douche avant de me sécher. » Le lecteur comprend maintenant le message correctement : Israël doit être, mais n’est pas obligé d’être, un État de tous ses citoyens.

Séché ou pas, c’est quelque chose qui s’est réellement passé sur Twitter l’autre jour, et ça aurait pu être drôle. Mais ça ne l’est pas. Une fois que la vapeur s’est dissipée, le tableau était clair : le racisme dans toute sa laideur. Lapid pensait aux membres juifs de la communauté LGBT, à qui l’État appartient également. Mais ce n’est pas un État de tous ses citoyens. C’est ce qui arrive quand on vit dans le mensonge : on s’embrouille sous la douche.

Si Israël est une démocratie, c’est un État de tous ses citoyens. Il n’y a pas de démocratie qui ne soit un État de tous ses citoyens. De l’Amérique à l’Allemagne, tous sont des États de tous leurs citoyens. S’ils ne l’étaient pas, à qui appartiendraient ils ? Seulement à leurs citoyens privilégiés. Il n’existe pas de démocratie qui n’appartienne qu’aux privilégiés d’une seule nationalité.

L’État appartient à tout le monde. Un régime qui fait de la ségrégation et de la discrimination s’appelle l’apartheid. Il n’y a pas d’autre nom. Le fait qu’Azmi Bishara, qui a fui Israël suite aux soupçons qu’il fournissait des informations au Hezbollah, ait été le premier à attirer l’attention sur cette vérité évidente n’enlève rien à la réalité. Un État de tous ses citoyens n’est pas « le slogan de l’ennemi », comme l’a dit le nouveau ministre des Affaires étrangères. C’est le cœur et l’âme de la démocratie.

Mais le centre-gauche ressent exactement la même chose que la droite et ne reconnaît pas cette simple vérité. De leur point de vue, Israël est une démocratie pour ses Juifs et une maison d’hôtes pour ses Arabes. Remercions la serviette de Lapid d’avoir remis les choses à leur place. Un moment, il était en faveur d’un État de tous ses citoyens et l’instant d’après, il était contre. Il s’y est opposé toute sa vie, comme presque tous les démocrates israéliens.

Comment un démocrate peut-il être contre un État de tous ses citoyens ? Ça n’arrive qu’en Israël. Dans aucune autre démocratie il n’y a de place pour une telle question. L’État appartient à tout le monde. Également.

Le plan d’annexion de la droite soulèvera bientôt des questions sur la citoyenneté de millions de Palestiniens. Mais aujourd’hui en Israël, la droite, la gauche et le centre parlent d’apartheid – sous le couvert du slogan d’un État juif. C’est le vrai slogan de l’ennemi, l’ennemi de la démocratie. Cette combinaison ne fonctionne pas. C’est un oxymore. Soit Israël est un État de tous ses citoyens et c’est une démocratie, soit c’est un État juif et c’est l’apartheid.

C’est bien que la vapeur de la douche de Lapid se soit levée rapidement et qu’il ait pu retrouver la vérité qu’il partage avec Smotrich. La vérité éternelle du sionisme. C’est une vérité antidémocratique. Smotrich au moins l’admet, Lapid essaie de se cacher derrière une serviette.

NdT

*Bezalel Smotrich (1980) est un colon sioniste religieux vivant avec sa femme et leurs six enfants dans une maison construite sans permis près de la colonie de Kedumim en Cisjordanie. Leader du parti Tukma (Renaissance), il est député à la Knesset pour la Droite Unie. Fondateur de l’ « ONG » Regavim (« Parcelles »), qui combat activement les constructions par des Palestiniens en Cisjordanie, en Galilée et dans le Néguev et promeut les colonies juives illégales. Il a été nommé ministre des Transports dans le gouvernement intérimaire formé par Netanyahou dans l’attente des élections de septembre prochain. Il s’est rendu tristement célèbre entre autres pour ses campagnes contre le « féminisme » de l’armée israélienne, pour son homophobie militante (il a créé la « Parade des bêtes » pour contrer la Marche des fiertés à Jérusalem),, sans oublier sa proposition de créer des maternités séparées pour les Juifs et les « Arabes » dans les hôpitaux israéliens.

Gideon Levy

Original: Apartheid under the cover of a Jewish State

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source: Tlaxcala, le 27 juin 2019