Gaza : Il a vu le missile israélien foncer droit sur lui. Quelques secondes plus tard, sa famille était morte

« Je suis maintenant presque à la rue. Je n’ai ni père, ni mère, ni frère. Il ne reste que moi et mes sœurs de la famille », nous dit Abou El Jedian. S’il était rentré cinq minutes plus tôt, lui aussi serait maintenant parmi les morts

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Mohamed Abou El Jedian a perdu ses parents, son frère et sa maison lorsqu’un missile israélien a frappé l’immeuble dans lequel ils vivaient. Six personnes, dont un bébé et un enfant, ont été tuées dans l’attaque.

Son père était très inquiet pour lui et lui a dit de rentrer immédiatement à la maison. Leur village, Beit Lahia, dans le nord de la bande de Gaza, était bombardé par les airs. Il y avait des grondements de tonnerre lorsque les missiles ont frappé, mais Mohamed Abou El Jedian a été retardé alors qu’il rendait visite à des parents dans le camp de réfugiés de Jabalya. Quand il est finalement arrivé à la maison, il a croisé un voisin et a commencé à monter les escaliers jusqu’à l’appartement de la famille au cinquième étage. Lorsqu’il a attaient le troisième étage, il a soudain vu à travers la fenêtre de la cage d’escalier un objet sombre s’approchant du bâtiment à une vitesse effrayante : un missile qui a fait des ravages aux étages supérieurs de l’immeuble.

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Les ruines de la maison de Mohamed Abou El Jedian. Photo Olfat al-Kurd / B’Tselem

La vague de l’explosion a projeté Abou El Jedian au deuxième étage. Après s’être remis sur pied, il a découvert que les quatrième et cinquième étages avaient été totalement démolis. Il retrouvera plus tard le corps de son frère cadet dans les ruines de leur appartement, et les corps de ses voisins dans la rue. Une journée entière s’est écoulée avant qu’il puisse trouver les restes des corps de ses parents dans les décombres de l’immeuble d’habitation adjacent, où ils avaient été projetés par la force de l’explosion. Il lui faudrait encore deux semaines pour trouver toutes les parties de leurs corps parmi les ruines.

La vie d’Abou El Jedian a été pratiquement détruite le 5 mai, le jour où il a perdu ses parents et son frère et est devenu sans-abri.

Un soir de la semaine dernière, nous avons longuement parlé via Skype. Il était chez son cousin Mahmoud Al Najar, un dentiste, dans le quartier des tours de Karameh, au nord de la ville de Gaza ; il a été invité à y rester jusqu’à ce qu’il trouve une nouvelle maison. Il s’agit d’un appartement rénové, avec une cuisine américaine, un mur recouvert de carreaux de céramique et une rangée de sandales à l’entrée. Deux chercheurs de l’organisation israélienne de défense des droits humains B’Tselem, Olfat Al Kurd et Khaled Al Azayzeh, qui enquêtent sur l’incident et qui ont organisé cette interview vidéo, se trouvaient avec Abou El Jedian dans le salon.

À voir  Abou El Jedian, 26 ans, on ne croirait jamais qu’il a subi un désastre de cette ampleur. Il sourit beaucoup et raconte ce qui lui est arrivé quelques semaines plus tôt comme si c’était arrivé à quelqu’un d’autre. Il admet qu’il n’a pas encore pleinement saisi sa tragédie. C’est un jeune homme musclé, robuste, portant un polo, sans passé – il n’est allé à l’école que jusqu’en 11e année et n’avait pas d’emploi – sans présent, et sans avenir. Telle est la vie à Gaza.

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Mohammad Abou El Jedian. Photo Mohammad Salah / B’Tselem

Selon un rapport de B’Tselem publié la semaine dernière, au cours des combats de la première semaine de mai, quatre civils israéliens et 25 Palestiniens ont été tués, dont 13 non-combattants qui n’étaient affiliés à aucune organisation militaire. Parmi les morts de Gaza, trois étaient des femmes, une en fin de grossesse, ainsi qu’un bébé et un enfant. Trois familles ont eu plusieurs victimes. Le rapport accuse Israël d’avoir attaqué délibérément des bâtiments résidentiels dans la bande de Gaza. Les Tours Cheikh Zayad Towers, le complexe de logements dans lequel Abou El Jedian et sa famille vivaient à Beit Lahia, en faisait partie.

Le père d’El Jedian, Atiya, avait 48 ans, sa mère, Rarda, 46 ans, et son frère, Abderraahmane en avait  12. Ils sont tous partis. Ses deux sœurs, Majad, 24 ans, et Mai, 21 ans, sont mariées ; heureusement pour elles, elles vivent à Jabalya et ont survécu. Atiya, ancien officier de police de l’Autorité palestinienne, avait travaillé comme garde à l’hôpital Al Awda dans la ville de Gaza.

Le dimanche 5 mai, dernier jour meurtrier de la dernière série de combats sanglants dans la bande de Gaza et dans ce qu’on appelle l’enveloppe  de Gaza en Israël, la famille d’Abou El Jedian ne savait que faire. Des missiles et des obus frappaient leur quartier. Il n’y a aucun abri anti-aérien dans la bande de Gaza, ils n’ont jamais entendu parler de pièces sécurisées, ils n’ont même jamais rêvé de « Code Rouge » ou d’autres systèmes d’alarme. Ils ont pesé le pour et le contre : aller voir les filles à Jabalya ou rester dans leur appartement ? Qu’est-ce qui serait plus sûr ? Finalement, les parents ont décidé de rester à la maison avec Abderrahmane. Pendant ce temps, Mohamed est parti à pied pour le camp de Jabalya, à un peu plus d’un kilomètre de là. Il était midi. D’abord, il est allé chez son oncle. Maintenant, il dit qu’il voulait prendre l’air après les jours d’anxiété et de tension à la maison.

En raison de la proximité de Beit Lahia avec la frontière avec Israël, c’est presque toujours l’une des premières cibles des bombardements aériens. Vers 14 heures, Mohammad est rentré chez lui et s’est endormi. Il s’est réveillé à 18 heures et est retourné à pied à Jabalya, cette fois avec de la nourriture que sa mère avait préparée pour ses deux sœurs. Elles vivent près du quartier Al Fahora du camp, qui a été fortement bombardé lors de l’opération Bordure protectrice en 2014.

Le soir est tombé. Atiya a appelé et a demandé à Mohamed de rentrer à la maison. Les bombardements s’intensifiaient. Il lui a dit que la situation était dangereuse et qu’il ne devrait pas être dehors. D’autres habitants de Beit Lahia, dont les membres de la famille Al Madhoun, avaient déjà été tués, le premier jour des bombardements, le 3 mai. Le père, Abderrahim, 60 ans, son fils Abdullah, 21 ans, qui était actif dans le Djihad islamique, et sa belle-fille, Amani, 36 ans, qui en était à son neuvième mois de grossesse, avaient tous été tués ce jour-là dans le bombardement. Un voisin, Fadi Badran, a également été tué dans la même attaque.

Sur le chemin du retour, Abou El Jedian a entendu des explosions mais n’a vu aucun avion dans le ciel. Les Gazaouis ne voient jamais les avions qui les bombardent. Son père a encore appelé, inquiet. Où es-tu  ? Rentre à la maison. C’est dangereux. C’était vers 19 h 30. Quand il a atteint la cage d’escalier de son immeuble, il a vu son voisin du quatrième étage, Mohamed Taha, et lui a présenté ses vœux de début de ramadan. Abou El Jedian a ensuite grimpé les escaliers, c’est alors qu’il a vu par la fenêtre le missile qui arrivait.

Tout ce dont il se souvient maintenant, c’est de l’énorme onde de choc qui l’a projeté dans les escaliers. Il n’a pas été blessé. Il ne se souvient pas du bruit. Il s’est retrouvé en train de voler dans les airs. Quand il s’est rétabli, il était certain que ce n’était pas sa maison qui avait été touchée, mais une position du Hamas non loin de là. Il voulait monter à l’étage, mais n’arrivait pas à trouver les quatrième et cinquième étages de l’immeuble. Ils avaient été effacés. Effacés de la surface de la terre. Il faisait sombre et des nuages de poussière recouvraient la cage d’escalier. Quand il s’est rendu compte que sa maison avait été dévastée, il a marmonné les mots : « Il n’y a de Dieu qu’Allah ». Il savait que plus personne à ces deux étages n’était de ce monde et se rappelait que ses parents et son frère l’avaient attendu à la maison.

« Mes parents sont des shahid [martyrs], mon frère est un shahid, venez m’aider », se souvient-il d’avoir crié dans l’escalier sombre et enfumé. Les voisins des étages inférieurs s’étaient enfuis. Il est monté dans les ruines du quatrième étage pour chercher ses parents et son frère. Pendant un instant, dit-il, l’espoir l’a traversé qu’ils seraient encore en vie. Il n’a rien trouvé et est descendu dans la rue.

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Les ruines de la maison de Mohamed Abou El Jedian. Photo Olfat al-Kurd / B’Tselem

Dehors, il a vu un spectacle horrible : les parties du corps d’un homme, d’une femme et d’un bébé. Il les a reconnus : c’était  Iman et Ahmed Al Razali, tous deux âgés d’une trentaine d’années, et leur petite fille, Marya, 3 mois, ses voisins au cinquième étage. Il n’a pas trouvé les corps de sa famille. Il s’est précipité à l’hôpital indonésien, à quelques centaines de mètres de là, pour voir si sa famille était là. Peut-être qu’ils n’avaient été que blessés ?

Ni ses parents ni son frère n’étaient là. Après avoir attendu environ une heure à l’hôpital, une ambulance a apporté le corps brûlé et sans jambes de son petit frère, Abderrahmane, qui a été envoyé à la morgue. Abou El Jedian s’est précipité chez lui pour chercher ses parents, toujours en vain, puis s’est rendu chez son oncle, Awani Abou El Jedian, à Jabalya. Là, la famille a dressé une tente de deuil.

Il n’a pas fermé l’œil de la nuit, il n’a fait que pleurer. Il n’avait toujours pas abandonné tout espoir de retrouver ses parents vivants, se souvient-il maintenant. À 5 heures du matin, il est retourné au bâtiment, où les forces de sauvetage et d’évacuation étaient encore à l’œuvre. Au bout de deux heures et demie, il a trouvé des parties du corps de ses parents au cinquième étage de l’immeuble voisin. Il les a emmenés à l’hôpital indonésien où ils ont été déposés à côté des restes de leur fils. À midi, il a emporté  tous les restes à la mosquée locale ; l’après-midi, ils ont été enterrés dans le cimetière de Beit Lahia.

Cette semaine, l’Unité du porte-parole des FDI a donné cette réponse à Haaretz :

« Les FDI ne visent que des cibles militaires. C’est le cas en général et aussi dans le cas présent, où l’attaque visait un centre de crise de l’organisation terroriste Hamas situé dans une structure résidentielle. Dans leur lutte contre les organisations terroristes dans la bande de Gaza, les FDI s’emploient dans toute la mesure du possible à réduire au minimum les dommages causés aux civils, en adoptant un large éventail de précautions, notamment en lançant des avertissements efficaces lorsque les circonstances le permettent.

« Les organisations terroristes font un usage cruel des citoyens de Gaza en plaçant des positions militaires dans des structures résidentielles et parmi la population civile. L’attaque en question fait l’objet d’une enquête par les unités concernées des FDI ».

Les Gazaouis n’ont rien de comparable à l’organisation israélienne Zaka (acronyme hébreu pour Identification des victimes de catastrophes), qui rassemble des morceaux de corps après des attentats et des accidents, alors Abou El Jedian a passé les jours suivants à chercher les restes des corps de ses parents, les enterrant ensuite dans la cour du bâtiment car il ne voulait pas rouvrir leur tombe. L’ensemble du bâtiment endommagé est maintenant vide et le restera jusqu’à ce que l’ampleur des dégâts puisse être déterminée et que l’alimentation en électricité et en eau soit rétablie.

« Je suis maintenant presque à la rue. Je n’ai ni père, ni mère, ni frère. Il ne reste que moi et mes sœurs de la famille », nous dit Abou El Jedian. S’il était rentré cinq minutes plus tôt, lui aussi serait maintenant parmi les morts. D’où lui vient sa force ? « Dieu m’a donné la force de continuer ma vie. Je suis toujours sous le choc et je je n’arrive pas à croire que j’ai perdu ma famille. Je ne veux pas être seul. J’ai besoin d’être avec quelqu’un tout le temps ».

Gideon Levy جدعون ليفي גדעון לוי

Original: Gaza: He saw the Israeli missile heading straight at him. Seconds later, his family was dead

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source: Tlaxcala,le 23 juin 2019