« Il faut réaliser une catharsis dans Podemos, un nouveau départ» Entretien avec Manolo Monereo, député d’Unidos Podemos

Definir qué estrategia de unidad popular vamos a tener. Es increíble que se hable de unidad electoral sin mecanismos de autorganización desde abajo. Necesitamos comités de unidad popular a todos los niveles de la sociedad.

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La nouvelle force politique de gauche qu’était censé représenter Podemos, surgie dans la foulée du mouvement des Indignés d’Espagne, semble, comme Syriza en Grèce, succomber aux sirènes de la social-démocratie déclinante et prendre le chemin des alliances subordonnées, au risque d’y perdre son autonomie et son âme. Allié à Izquierda Unida, héritière du Parti communiste, pour les dernières élections, au sein du groupe Unidos Podems, ce parti-mouvement est traversé par des débats et déchiré par des guerres de chefs, à l’image des partis traditionnels. A l’approche des élections générales anticipées du mois d’avril, suivies par les élections autonomiques et municipales en mai, les tensions montent. Ci-dessous un entretien avec le député andalou Manolo Monereo, publiée le 4 février dernier, avant l’annonce d’élections anticipées, suite à la mise en minorité au Parlement du gouvernement de Pedro Sánchez, lui-même constitué en juin dernier après l’adoption d’une motion de censure contre le gouvernement de droite du PP de Mariano Rajoy. Cette motion avait été votée par les 84 députés du PSOE, les 67 d’ Unidos Podemos, les 21 élus catalans, les 7 Basques et un Canarien. Dans l’interview, Monereo, fort d’une expérience politique beaucoup plus longue que celle de la « jeune garde » de Podemos (Iglesias, Errejón, Echenique, Bustinduy), défend l’idée dune autonomie réelle d’Unidos Podemos vis-à-vis du PSOE.-FG

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Interview du député de Unidos Podemos (1)

Monereo rompt le silence pour annoncer qu’il n’a pas participé au Conseil Citoyen de la semaine dernière parce qu’il avait antérieurement démissionné de cet organisme du fait de désaccords sur son fonctionnement.

Podemos vit des moments de recomposition interne, après qu’Íñigo Errejón a annoncé le 17 janvier dernier qu’il serait candidat aux élections autonomiques sur la liste Más Madrid [Plus de Madrid], et non sur celle de la formation violette [Podemos].

Cette initiative a bouleversé l’espace du changement qui, d’un côté, cherche à définir les modalités de sa participation aux élections autonomiques et municipales du mois de mai à Madrid, et, de l’autre, subit des mouvements internes au sein de la formation violette, et des partis de gauche en général, au niveau de l’État.

Le député de Unidos Podemos et collaborateur de ce site, Manolo Monereo, (Jaén, 1950), est resté discret pendant cette période agitée où beaucoup de gens importants actuellement et dans l’histoire de Podemos ont pris la parole. Il décide de rompre le silence, à travers cette interview, pour annoncer qu’il n’a pas participé au Conseil Citoyen de la semaine dernière parce qu’il avait antérieurement démissionné de cet organisme du fait de désaccords sur son fonctionnement.

Monereo se montre préoccupé par l’avenir de l’espace du changement – sans qu’il renonce pour autant à faire des propositions. « Il n’y a pas de pessimisme », affirme-t-il à diverses reprises lors de la discussion préalable et postérieure à l’interview. Très critique à l’égard du gouvernement de Pedro Sánchez, il mise sur une refondation de l’espace public que constitue Unidos Podemos. Tout cela est détaillé dans ses réponses.

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Manolo Monereo, député de Cordoba. Photo Carlos González

La semaine dernière, vous n’avez pas assisté au Conseil Citoyen de l’État (CCE) qui s’est tenu pour décider d’une solution à apporter à la crise ouverte dans Podemos dans la Communauté de Madrid.

 Je n’y ai pas assisté car il y a des mois que j’ai démissionné. J’ai démissionné parce que je savais que les mauvaises méthodes et façons d’organiser les débats ont toujours des conséquences. Au cours de ma vie politique, j’ai appris une chose : les crises réelles sont causées, plus que par l’idéologie ou le programme, par les méthodes et le style de travail du Parti. Podemos a un style de travail qui n’est pas à la hauteur des défis qu’il affronte. Pour le dire clairement, à Vistalegre II, nous devions en finir avec les tendances, non pas aboutir à ce que l’une d’elles élimine toutes les autres. Le premier but s’atteint en générant de l’organicité, en créant des institutions menant des débats politiques et dotées de règles claires pour ceux-ci, en approfondissant le débat. Cette méthode n’est pas celle qu’on emploie actuellement dans Podemos, et cela a des conséquences.

Je prends un exemple. En général, le CCE se réunit et le secrétaire général fait une analyse politique brillante, il parle tout le temps qu’il juge nécessaire et, ensuite, on donne aux autres trois minutes pour intervenir. On ne sait jamais ce que nous avons approuvé, c’est comme si nous étions une ONG où le directeur fait une bonne analyse de la situation, mais, ensuite, il n’y a pas de procès-verbal, de documents ni de résolutions politiques. C’est un débat qui ne crée pas d’engagements. Le fonctionnement de l’organisme se dégrade, et on ne débat pas de politique.

C’est dans les tendances et dans les médias qu’on débat de politique. Il n’y a pas de délibération démocratique d’où puissent surgir consensus et désaccords, majorités et minorités. On ne vote pas. Cela dégrade la vie de l’organisation. C’est pour cela que j’ai quitté la direction de Podemos, je crois que nous n’avons pas compris que beaucoup de crises sont le fruit des méthodes de travail.

Y a-t-il eu une crise interne particulière qui vous a mené à prendre cette décision ?

Il y a longtemps que je dis qu’il faut en finir avec cette méthode de travail, que nous devons arriver à la réunion avec un document préalable que les membres du conseil auraient entre les mains à l’avance, pour introduire le débat et discuter collectivement. Je suis fatigué de défendre ce qui est évident ; Bertolt Brecht disait : « Mauvais temps, que ceux où on doit défendre ce qui est évident. »

Dans quelle situation se trouve Podemos après Errejón ?

La situation que nous vivons aujourd’hui a des causes conjoncturelles et aussi des causes de fond. Selon moi, le problème qui se présente à nous a une cause immédiate, les primaires pour les élections générales. On organise de but en blanc des primaires, auxquelles je décide de ne pas me présenter. Le secrétaire général présente sa liste, sans passer par le Conseil, c’est une liste unicolore, où les deux autres tendances ne sont pas représentées.

Ceci se produit à un moment où il n’y a pas d’élections en vue [l’interview date d’avant la décision de P. Sánchez d’avancer les élections, ndt]. Le message qu’on envoie, c’est qu’on ne prend pas en compte les autres familles et que celles-ci n’auront aucun rôle à jouer dans l’organisation. Situation très compliquée : non seulement les deux autres tendances sont exclues, mais aussi de nombreuses fédérations qui n’ont pas été consultées par la direction nationale. On a créé une crise de gouvernabilité. C’est dans ce contexte que se produit la sortie d’Errejón. Avec toutes les difficultés que cela comporte.

Il y a des causes plus profondes : selon moi, une mauvaise évaluation des résultats de l’Andalousie (2). Je vais expliquer mon point de vue, puisque je l’ai déjà rendu public lors de la réunion de Rumbo 2020 [Direction 2020], ce qu’on appelle le « gouvernement fantôme », qui s’est tenue le 17 décembre. Il y a des problèmes qui se trouvent profondément altérés après les élections andalouses : l’exception espagnole et l’option du changement politique.

Dans quel sens ?

L’exception espagnole se fondait sur l’apparition d’un grand mouvement qui nous avait immunisés contre le fascisme, le 15 M [le mouvement des Indignés], et d’une force alternative, Podemos, de même que sur l’existence d’un parti socialiste, en train de disparaître en Europe, mais qui ici gardait de la vigueur. En Andalousie, on remet tout cela en question, on remet en question l’exception espagnole. Un ami italien m’a écrit : « Vous voilà européens ».

Apparaît Vox, mais aussi le blocage du changement. Beaucoup de gens en Andalousie ont transmis l’impression que l’occasion était déjà passée, le changement c’est passé, le changement ne viendra pas, c’était plus difficile qu’on ne pensait. Sont venus le pessimisme, la démoralisation et la dépolitisation. D’un côté, se lève un vent européen, une force d’extrême-droite. Et apparaît la possibilité d’une nouvelle CEDA (3) qui est capable de remporter l’Autonomie andalouse. D’un autre côté, il y a une très grande démobilisation à gauche, au PSOE, ce qui est normal vu ce que représente Susana Díaz (4), mais nous n’avons pas été capables d’apparaître comme une alternative. Nous avons aussi été touchés par le vent de la démoralisation.

Ensuite, il y a encore un autre phénomène qu’on n’a pas bien discuté : en Andalousie, on démontre que le PSOE et Unidos Podemos ne sont pas capables d’avoir une majorité face aux droites. Selon moi, réfléchir là-dessus est d’une grande importance politique. J’ai la conviction que la seule force politique capable de  vaincre les droites, c’est ce que représente Unidos Podemos. Pour cela, Unidos Podemos doit conserver sa force actuelle et gagner plus de suffrages. C’est-à-dire que, si Unidos Podemos tombe dans un processus où ce que nous perdons est ramassé par le PSOE, alors, même ainsi, les droites l’emporteront.

Nous avons besoin d’un Unidos Podemos doté d’un projet propre, net et différencié. Si nous entrons dans un processus de subordination au PSOE, celui-ci emportera une partie de nos votes et le total des deux ne sera pas suffisant pour vaincre les droites. Nous devons accentuer notre différenciation et notre autonomie par rapport au PSOE, afin que les gens sachent identifier ce que nous sommes. Cette réflexion, à mon avis, a manqué, chez Unidos Podemos, et cela nous mène à une situation de fragmentation, à l’idée que notre moment est passé, et que nous ne serons plus là dans l’avenir. Je crois qu’il n’y a pas de raisons pour cela, et que nous devons surmonter le pessimisme qui envahit une bonne partie de notre base sociale, militante, et, même, dirigeante.

Vous disiez que vous n’avez pas participé à ces primaires de Podemos pour les prochaines élections générales. Beaucoup de gens qui font partie du groupe parlementaire de Unidos Podemos n’ont pas participé ou n’ont pas été inclus dans les primaires. Ceci influe-t-il sur le groupe parlementaire ?

Je constate que le groupe parlementaire a très envie de faire des choses, qu’il joue un rôle très important, mais sans aucun plan défini. Les mois qui nous restent vont être difficiles pour ce projet que je viens de définir. Il faut faire un grand effort pour donner de la cohérence au travail qui nous reste à faire, qu’on soit ou non destinés à être de futurs députés. Il y en a, je suppose, qui le prendront comme moi, comme une libération, et d’autres qui voudraient rester. L’important, c’est que les divisions qui se produisent ne nous affectent pas. Nous sommes très importants, le groupe confédéral a fait un travail sérieux et important et nous avons su écouter ces cinq millions d’électeurs. Ce que nous faisons est très fort et important pour l’avenir.

Comment jugez-vous le nouveau projet d’Íñigo Errejón, Más Madrid ?

Ma position politique est très différente de celle d’Errejón, évidemment. Je crois que s’il y a un avenir, c’est à partir de Unidos Podemos, je parle d’avenir et de projet, quant aux noms, cela m’est égal. Je crois que construire, c’est additionner, pas diviser, il faut parier sur l’unité, une unité large, où il y ait de la place pour tout le monde, mais qui ait un programme de transformation clair et transparent, en cela je suis un anguitiste-léniniste (4).

Podemos entre dans une étape de mauvaises nouvelles, de divisions successives, de fragmentation, de démoralisation… Il faut faire un grand effort pour éviter que cette étape devienne une transition vers le néant. Il faut prendre des initiatives politiques fortes et puissantes, c’est pourquoi je parle de catharsis. Il faut faire une catharsis dans Podemos et impulser un nouveau commencement, avec des idées imaginatives, comme en a toujours eu Podemos.

Une proposition concrète ? Quelques « idées imaginatives » ?

Je l’ai déjà exposé plusieurs fois. Je crois que nous devons aller vers une espèce de conférence politique où nous ferons avec sérieux un diagnostic sur le pays, sur ce pays et sur ce moment. Nous avons toujours travaillé sur plusieurs hypothèses, l’une d’elles était que le changement ne se trouvait pas paralysé, et qu’il avait encore des possibilités. Il faut discuter cela à fond. En second lieu : une stratégie, une feuille de route ; voilà le pays que nous avons, comment sommes-nous capables de le changer et de représenter une alternative ? Comme l’implique la catharsis, il faut laisser de côté les crises, faire une auto-critique à partir des problèmes tels qu’ils sont, et chercher des alternatives. Une conférence politique avec 2000 ou 3000 personnes, un bon rapport, et une discussion sur ce rapport.

Je crois que, en second lieu, cette conférence politique devrait ouvrir des Etats-Généraux de l’alternative, des citoyens. Créer un projet alternatif pour le pays. Définir un décalogue d’idées-force, et que tout le monde sache quel projet nous voulons. Cela, il ne faut pas en décider demain, avant les élections générales certes, mais pas avant les municipales et autonomiques (5). Dans une deuxième assemblée, par la suite, nous devrons approuver ce décalogue qui serait notre programme électoral pour les élections générales, notre manifeste électoral. Je veux parler de mobilisation, de créer de l’espérance et de l’enthousiasme.

Pour moi, la troisième question est la plus compliquée : définir quelle stratégie d’unité populaire nous allons suivre. Il est incroyable qu’on parle d’unité électorale sans mécanismes d’auto-organisation depuis le bas. Nous avons besoin de comités d’unité populaire à tous les niveaux de la société. Si nous voulons construire une alternative seulement électorale, nous avons perdu, il faut que l’unité arrive jusqu’en bas. Il y avait des milliers de personnes qui remplissaient nos réunions, et elles ne sont plus là. Ces gens sont en train de se dépolitiser, et ils rejoindront soit les abstentionnistes, soit le PSOE, soit, ce qui est pire, Vox. Il faut repolitiser la société.

Autre chose qui est plus difficile : nous devons envisager une nouvelle formation politique à partir de Unidos Podemos, en regroupant. Unidos Podemos est un groupe parlementaire, on ne peut pas le transposer au niveau des provinces. Nous allons maintenant avoir un gros problème en ce qui concerne les élections municipales et autonomiques. Cordoue, Leon, Soria… Si nous voulons y aller en tant que Unidos Podemos, il faudra nous organiser. Il faut former des listes dans beaucoup de villages, et c’est très difficile. Voilà quelles sont mes idées, il faut surmonter le pessimisme.

Comment évaluez-vous la situation politique actuelle ? Selon vous, le gouvernement de Sánchez est-il solide ? Est-ce qu’il tient bon ?

Nous supportons ce gouvernement, au double sens du terme. Nous devons le porter à bout de bras, et, aussi, nous taire dans des limites incroyables. Iglesias le dit de façon très claire : c’est le bloc de la motion de censure [contre Rajoy]. Moi, je crois qu’il aurait dû se créer au Congrès une commission de liaison entre les forces de la motion de censure pour porter le programme qui, d’une certaine façon, est arrivé au gouvernement à la suite de la motion de censure. Mais cela ne se fait pas, Sánchez négocie avec chacune des forces politiques, et nous nous trouvons avec le problème d’un gouvernement timoré qui veut contenter tout le monde, et ne pas se confronter aux pouvoirs réels du pays.

C’est épuisant, c’est une lutte permanente pour que le PSOE tienne ce qu’il a promis. Nous devons le tirer en avant avec une force gigantesque, car il n’est pas capable de sortir de trois contraintes qui l’effraient : ne pas gêner les pouvoirs économiques, rester aligné sur les Etats-Unis, et sur Bruxelles. Je dis que le PSOE est un et triple.

Comment soutenir de façon cohérente un gouvernement qui défend un coup d’État au Venezuela ? Car nous le soutenons, et, pour des gens de gauche et des démocrates, c’est très dur. Dimanche dernier, El País racontait comment les Etats-Unis préparaient les événements du Venezuela depuis des années, que Donald Trump accélère le processus, que la démission du secrétaire d’État était en rapport avec l’accélération dans les rythmes du coup d’État, que Bolton travaille depuis des mois à renverser ce gouvernement…

Je ne parle pas seulement du Venezuela, mais aussi des critères imposés par Bruxelles. Nous avons un gouvernement qui se soucie plus d’être en bons termes avec Bruxelles qu’avec les classes travailleuses de l’État. Nous avons un gouvernement très faible et je crois que cette faiblesse est due au fait qu’il ne compte pas sur nous, là est le paradoxe. Il n’est pas capable d’assumer qu’il a 85 députés et qu’il serait plus fort s’il accomplissait ce qu’il dit et devenait l’axe d’une majorité qui change le pays. Nous avons un très grave problème avec le PSOE. S’ils font maintenant ce qu’ils font, c’est peut-être qu’ils espèrent un Unidos Podemos plus faible, pour revenir au point de départ, pour négocier avec Ciudadanos. Nous devons agir avec beaucoup d’efficacité.

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Notes de la traductrice

(1) Unidos Podemos : formation résultant d’accords entre Izquierda Unida (d’où vient Monereo) et Podemos.

(2) Après 39 années de règne du PSOE en Andalousie, les élections de décembre 2018 ont donné une majorité aux partis de droite et d’extrême-droite qui ont formé une coalition.

(3) CEDA : Confédération Espagnole des Droites Autonomes, parti qui regroupait les droites, depuis les chrétiens-démocrates jusqu’aux fascistes, pendant la deuxième République espagnole (1931-1939).

(4) Susana Díaz : Présidente de la Junte d’Andalousie pour le PSOE de 2013 à janvier 2019.

(5) Julio Anguita : Secrétaire Général du PCE, puis coordinateur général d’Izquierda Unida, qui atteignit ses meilleurs résultats sous sa direction, entre 1993 et 96.

(6) La décision de P. Sánchez d’avancer les élections générales entraîne une interversion entre les dates des générales, qui auront en fait lieu en premier (le 28 avril) et les autonomiques et municipales (26 mai).

Sato Díaz

Original: Manolo Monereo: “Hay que hacer una catarsis en Podemos, un nuevo comienzo”

Traduit par Rosa Llorens

Edité par   Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source: Tlaxcala, le 21 février 2019

Traductions disponibles: Italiano