{"id":85200,"date":"2026-03-11T14:20:11","date_gmt":"2026-03-11T14:20:11","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lapluma.net\/?p=85200"},"modified":"2026-03-13T18:18:20","modified_gmt":"2026-03-13T18:18:20","slug":"85200","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/2026\/03\/11\/85200\/","title":{"rendered":"El imperio del consumo, por Eduardo Galeano"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\"><em><strong><span style=\"font-size: 18pt;\">Un texte magnifique de l\u2019irrempla\u00e7able Eduardo Galeano, traduit par Paz G\u00f3mez Moreno et r\u00e9vis\u00e9 par Fausto Giudice, Tlaxcala<\/span><\/strong><\/em><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\">L\u2019explosion de la consommation dans le monde actuel fait plus de bruit que toutes les guerres et met le monde plus en \u00e9moi que tous les carnavals. Comme le dit un vieux proverbe turc : \u00ab Qui boit \u00e0 cr\u00e9dit, se so\u00fble deux fois \u00bb.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\">La bringue \u00e9tourdit et obscurcit le regard ; cette grande so\u00fblerie universelle semble ne pas avoir de limites, ni dans le temps, ni dans l\u2019espace. Mais tout comme le tambour, la culture de la consommation fait beaucoup de bruit parce qu\u2019elle est vide. Et au moment de v\u00e9rit\u00e9, quand le bruit cesse et la f\u00eate finit, l\u2019ivrogne se r\u00e9veille tout seul, avec pour seule compagnie son ombre et la facture des pots cass\u00e9s.<\/span><\/p>\n<figure id=\"attachment_85204\" aria-describedby=\"caption-attachment-85204\" style=\"width: 600px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-85204\" src=\"https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Juan-Kalbellido-Bendice-senor-estos-alimentos-300x252.webp\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"505\" srcset=\"https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Juan-Kalbellido-Bendice-senor-estos-alimentos-300x252.webp 300w, https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Juan-Kalbellido-Bendice-senor-estos-alimentos.webp 529w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-85204\" class=\"wp-caption-text\">B\u00e9nis, Seigneur, ces aliments, que m\u00eame toi tu ne mangerais pas. Amen.Juan Kalvellido, TlaxcalaJuan Kalvellido, Tlaxcala<\/figcaption><\/figure>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">L\u2019expansion de la demande se heurte aux fronti\u00e8res impos\u00e9es par le syst\u00e8me m\u00eame qui l\u2019a engendr\u00e9e. Tout comme les poumons ont besoin d\u2019air, le syst\u00e8me a besoin \u00e0 la fois de march\u00e9s de plus en plus vastes et ouverts et de mati\u00e8res premi\u00e8res aussi bien que d\u2019une force de travail humaine, pay\u00e9es \u00e0 des prix aussi bas que possible. Le syst\u00e8me parle au nom de tous, adressant \u00e0 tous ses ordres imp\u00e9rieux de consommation, diffusant parmi tous la fi\u00e8vre de l\u2019achat, bien que de toute fa\u00e7on et pour la plupart de gens, cette aventure commence et finisse sur l\u2019\u00e9cran de t\u00e9l\u00e9vision. La plupart de gens, endett\u00e9s afin de poss\u00e9der des choses, finissent par n\u2019avoir que des dettes qui servent \u00e0 payer des dettes qui cr\u00e9ent de nouvelles dettes, et finissent par consommer des fantaisies parfois mat\u00e9rialis\u00e9es gr\u00e2ce \u00e0 la d\u00e9linquance.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Le droit au gaspillage, privil\u00e8ge de quelques-uns, est cens\u00e9 \u00eatre une libert\u00e9 collective. Dis-moi combien tu consommes, je te dirai qui tu es. Cette civilisation ne laisse pas dormir les fleurs, ni les poules, ni les gens. Dans les serres, les fleurs subissent la lumi\u00e8re en continu, afin qu\u2019elles fleurissent plus vite. Dans les usines \u00e0 \u0153ufs, m\u00eame les poules ont \u00e9t\u00e9 interdites de nuit. Les gens ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9s \u00e0 l\u2019insomnie, \u00e0 cause de l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 d\u2019acheter et de l\u2019angoisse de payer. Ce mode de vie n\u2019est pas tr\u00e8s salutaire pour les gens, mais il l\u2019est pour l\u2019industrie pharmaceutique.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Les USA consomment la moiti\u00e9 des s\u00e9datifs, des anxiolytiques et autres drogues chimiques vendues l\u00e9galement dans le monde, et plus de la moiti\u00e9 des drogues interdites qui sont vendues ill\u00e9galement. Cette r\u00e9alit\u00e9 n\u2019est pas n\u00e9gligeable si l\u2019on tient compte du fait que la population des USA ne constitue qu\u2019\u00e0 peine 5% de la population mondiale.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">\u00ab Celui qui passe son temps \u00e0 se comparer aux autres est malheureux \u00bb, se lamente une femme du quartier du Buceo, \u00e0 Montevideo. La douleur de ne plus \u00eatre, chant\u00e9e jadis par les tangos, a laiss\u00e9 place \u00e0 la honte de ne rien avoir. Un homme pauvre est un pauvre homme. \u00ab Quand on n\u2019a rien, on pense que l\u2019on ne vaut rien \u00bb, dit un jeune homme dans le quartier de Villa Fiorito, \u00e0 Buenos Aires. Et dans la ville dominicaine de San Francisco de Macor\u00eds, un autre homme dit : \u00ab Mes fr\u00e8res travaillent pour les marques. Ils vivent pour s\u2019acheter la marque et suent sang et eau pour arriver \u00e0 payer les frais \u00bb.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Invisible violence du march\u00e9 : la diversit\u00e9 est l\u2019ennemi de la rentabilit\u00e9 et l\u2019uniformit\u00e9 s\u2019impose. Partout, la production en s\u00e9rie, \u00e0 \u00e9chelle gigantesque, dicte ses incontournables r\u00e8gles de consommation. Cette dictature de l\u2019uniformisation obligatoire est plus d\u00e9vastatrice que n\u2019importe quelle dictature \u00e0 parti unique car elle impose, partout dans le monde, un mode de vie qui clone les \u00eatres humains comme s\u2019il agissait des photocopies d\u2019un consommateur id\u00e9al.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Le consommateur id\u00e9al est l\u2019homme qui ne bouge pas. Cette civilisation m\u00e9lange quantit\u00e9 et qualit\u00e9, embonpoint et bonne alimentation. Selon la revue scientifique The Lancet, \u00ab l\u2019ob\u00e9sit\u00e9 s\u00e9v\u00e8re \u00bb a augment\u00e9 de presque 30% dans la population jeune des pays les plus d\u00e9velopp\u00e9s dans la derni\u00e8re d\u00e9cennie. Selon une recherche r\u00e9cente du Centre de Sciences de la Sant\u00e9 de l\u2019Universit\u00e9 du Colorado, l\u2019ob\u00e9sit\u00e9 a augment\u00e9 de 40% parmi les enfants usam\u00e9ricains dans les seize derni\u00e8res ann\u00e9es. Le pays inventeur des repas et boissons light, des diet food et des aliments fat free, compte le plus grand nombre de personnes grosses du monde. Le consommateur id\u00e9al ne gare la voiture que pour travailler et pour regarder la t\u00e9l\u00e9, assis devant le petit \u00e9cran, il passe une moyenne de quatre heures par jour \u00e0 d\u00e9vorer des aliments en plastique.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">C\u2019est le triomphe de la poubelle d\u00e9guis\u00e9e en nourriture : petit \u00e0 petit, cette industrie conquiert les palais du monde et casse en mille morceaux les traditions culinaires locales. Dans certains pays la tradition du bien manger vient de loin, compte sur des milliers d\u2019ann\u00e9es de raffinement et de diversit\u00e9, et constitue un h\u00e9ritage collectif qui appartient non seulement aux tables des riches, mais aux fourneaux de tout le monde. Ces traditions, ces signes d\u2019identit\u00e9 culturelle, ces f\u00eates de la vie, sont en train d\u2019\u00eatre troubl\u00e9es radicalement par l\u2019imposition du savoir chimique et unique : la mondialisation du hamburger, la dictature du fast food. La plastification des aliments \u00e0 l\u2019\u00e9chelle mondiale, \u0153uvre du Mac Do, Burger King et d\u2019autres entreprises, r\u00e9ussit \u00e0 violer le droit \u00e0 l\u2019autod\u00e9termination en ce qui concerne la gastronomie : un droit sacr\u00e9, car la bouche est l\u2019une des portes de l\u2019\u00e2me.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">La Coupe du monde de football de 1998 a confirm\u00e9, parmi d\u2019autres choses, que la MasterCard tonifie les muscles, que le Coca-Cola offre la jeunesse \u00e9ternelle et que le menu MacDo est incontournable pour un bon athl\u00e8te. L\u2019immense arm\u00e9e de MacDo bombarde de hamburgers les bouches des enfants et des adultes sur toute la plan\u00e8te. La double arche du M a servi d\u2019\u00e9tendard pendant la r\u00e9cente conqu\u00eate des pays de l\u2019Est de l\u2019Europe. Les queues devant le MacDo de Moscou, inaugur\u00e9 en fanfare en 1990, ont \u00e9t\u00e9 le symbole de la victoire de l\u2019Occident avec autant d\u2019\u00e9loquence que la chute du Mur de Berlin.<\/span><\/p>\n<figure id=\"attachment_85205\" aria-describedby=\"caption-attachment-85205\" style=\"width: 600px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-85205\" src=\"https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Encrucijada-del-mundo-300x244.webp\" alt=\"\" width=\"600\" height=\"488\" srcset=\"https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Encrucijada-del-mundo-300x244.webp 300w, https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Encrucijada-del-mundo-124x100.webp 124w, https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/Encrucijada-del-mundo.webp 640w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-85205\" class=\"wp-caption-text\">Crossroads of the World, \u201cCarrefour du monde\u201d, le premier shopping center de Hollywood (Robert V. Derrah, 1935), 6671 Sunset Boulevard, Los Angeles<\/figcaption><\/figure>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Signe de ces temps, cette entreprise, qui incarne les vertus du monde libre, nie \u00e0 ses employ\u00e9s la libert\u00e9 d\u2019affiliation \u00e0 tout syndicat. McDonald\u2019s viole ainsi un droit qui est l\u00e9gal dans les nombreux pays o\u00f9 il est pr\u00e9sent. En 1997, quelques travailleurs membres de ce que l\u2019entreprise appelle la Macfamille ont essay\u00e9 de se syndicaliser dans un restaurant de Montr\u00e9al : le resto a ferm\u00e9. Cependant, en 1998, les employ\u00e9s du MacDo d\u2019une petite ville pr\u00e8s de Vancouver ont r\u00e9ussi cet exploit digne du livre Guinness des records.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Les masses consommatrices re\u00e7oivent des ordres dans un langage universel : la publicit\u00e9 a r\u00e9ussi l\u00e0 o\u00f9 l\u2019esp\u00e9ranto avait \u00e9chou\u00e9. N\u2019importe qui, dans n\u2019importe quel lieu au monde, comprend les messages transmis par la t\u00e9l\u00e9. Ces 25 derni\u00e8res ann\u00e9es, les frais publicitaires ont \u00e9t\u00e9 mondialement doubl\u00e9s. Gr\u00e2ce \u00e0 cela, les enfants pauvres boivent de plus en plus de coca-cola et de moins en moins de lait, et le temps libre devient le temps de la consommation. Temps libre, temps prisonnier : les maisons sans beaucoup de moyens n\u2019ont pas de lit mais elles ont une t\u00e9l\u00e9, et la t\u00e9l\u00e9 a la parole. Ce petit animal achet\u00e9 \u00e0 cr\u00e9dit est la preuve de la vocation d\u00e9mocratique du progr\u00e8s : il n\u2019\u00e9coute personne, mais \u00e0 tous il parle. C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019aussi bien les riches que les d\u00e9favoris\u00e9s apprennent les vertus de la voiture dernier mod\u00e8le, ainsi que les avantages du taux d\u2019int\u00e9r\u00eat de telle ou telle banque.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Les experts savent comment transformer les marchandises en instruments magiques contre la solitude. Les choses poss\u00e8dent des attributs humains : elles caressent, tiennent compagnie, comprennent, aident, le parfum t\u2019embrasse et la voiture est l\u2019ami qui ne te laisse jamais tomber. La culture de la consommation a fait de la solitude le march\u00e9 le plus lucratif. On remplit les trous du c\u0153ur en les bourrant soit de choses, soit du r\u00eave de les poss\u00e9der. Et les choses ne font pas qu\u2019embrasser, elles peuvent \u00e9galement devenir le symbole de l\u2019ascension sociale, sauf-conduit pour traverser les douanes de la soci\u00e9t\u00e9 de classes, clefs qui ouvrent des portes interdites. Plus les choses sont exclusives et mieux c\u2019est : les choses te choisissent et te sauvent de l\u2019anonymat social. D\u2019habitude, la fonction de la publicit\u00e9 ne consiste pas \u00e0 donner des renseignements sur le produit, car ce n\u2019est pas le plus important, mais \u00e0 compenser les frustrations et \u00e0 nourrir les fantaisies : qui voulez-vous devenir par l\u2019achat de cet after-shave ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Le criminologiste Anthony Platt a observ\u00e9 que les d\u00e9lits de rue ne sont pas seulement le fruit de la pauvret\u00e9 extr\u00eame, mais aussi de l\u2019\u00e9thique individualiste. D\u2019apr\u00e8s Platt, l\u2019obsession sociale du succ\u00e8s a une incidence d\u00e9cisive sur l\u2019appropriation ill\u00e9gale d\u2019objets. J\u2019ai toujours entendu dire que l\u2019argent ne fait pas le bonheur. Cependant, n\u2019importe quel t\u00e9l\u00e9spectateur pauvre a des raisons plus que suffisantes pour penser que celui-ci offre quelque chose de tellement proche du bonheur que la diff\u00e9rence n\u2019est qu\u2019une affaire de sp\u00e9cialistes.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Selon l\u2019historien Eric Hobsbawm, le XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle a mis fin \u00e0 sept mille ans de vie humaine fond\u00e9 sur l\u2019agriculture depuis l\u2019apparition des premi\u00e8res cultures, \u00e0 la fin du pal\u00e9olithique. La population mondiale s\u2019urbanise et les paysans deviennent des citadins. En Am\u00e9rique du Sud on trouve des champs vides et d\u2019\u00e9normes fourmili\u00e8res urbaines : les villes les plus grandes du monde et les plus injustes. Les paysans, expuls\u00e9s de leurs terres par l\u2019agriculture moderne d\u2019exportation et par l\u2019\u00e9rosion, envahissent les banlieues. Ils croient que Dieu est partout, mais ils savent d\u2019exp\u00e9rience qu\u2019il se trouve dans les grandes villes. Les villes promettent du travail, de la prosp\u00e9rit\u00e9 et un avenir pour leurs enfants. Ceux qui attendent dans les campagnes regardent la vie passer et meurent en baillant, alors que c\u2019est dans les villes que la vie se passe, et les appelle. Entass\u00e9s dans des taudis, la premi\u00e8re chose que les nouveaux venus apprennent est que le travail manque, qu\u2019il y a trop de bras, que rien n\u2019est gratuit et que les produits de luxe les plus chers sont l\u2019air et le silence.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Fr\u00e8re Giordano da Rivalto prononce \u00e0 Florence un \u00e9loge des villes au d\u00e9but du XIV<sup>\u00e8<\/sup> si\u00e8cle. Il dit que les villes grandissent car \u00ab les gens aiment se rencontrer \u00bb. Se rencontrer, se rassembler. Or, qui rencontre qui ? L\u2019espoir rencontre-t-il la libert\u00e9 ? Le d\u00e9sir rencontre-t-il le monde ? Et les gens, rencontrent-ils d\u2019autres gens ? Si les relations humaines ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9duites \u00e0 des relations entre des choses, combien de personnes rencontrent des choses ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Le monde entier devient un grand \u00e9cran t\u00e9l\u00e9 o\u00f9 nous pouvons regarder les choses, mais jamais y toucher. Les marchandises bon march\u00e9 envahissent et privatisent les espaces publics. Les gares de bus et de train, qui \u00e9taient des espaces de rencontre il n\u2019y a pas si longtemps, deviennent maintenant des espaces d\u2019exhibition commerciale.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Le <em>shopping center<\/em> ou <em>shopping mall<\/em>, la vitrine par excellence, impose sa pr\u00e9sence \u00e9crasante. Les multitudes se rendent en p\u00e8lerinage \u00e0 ce temple principal o\u00f9 se c\u00e9l\u00e8brent les messes de la consommation. La plupart des fid\u00e8les contemplent, en extase, les choses que leurs poches ne peuvent pas se permettre, alors que la minorit\u00e9 acheteuse s\u2019expose au bombardement de l\u2019offre incessante et ext\u00e9nuante. La foule qui monte et descend les escaliers m\u00e9caniques voyage \u00e0 travers le monde : les mannequins sont habill\u00e9s comme \u00e0 Paris ou Milan, les machines sonnent comme \u00e0 Chicago et la contemplation et l\u2019\u00e9coute restent gratuites. Les touristes venus des villages de l\u2019int\u00e9rieur ou d\u2019autres villes qui n\u2019ont pas encore m\u00e9rit\u00e9 ces b\u00e9n\u00e9dictions du bonheur moderne, posent pour la photo, au pied des marques internationales les plus connues, de m\u00eame qu\u2019ils le faisaient auparavant sur la place, aux pieds de la statue du grand homme. Beatriz Solano observe que les habitants des banlieues vont au center, au shopping center, comme avant ils allaient au centre-ville. La promenade traditionnelle des week-ends est remplac\u00e9e par l\u2019excursion \u00e0 ces centres urbains. Les visiteurs, coiff\u00e9s, douch\u00e9s, aux habits bien repass\u00e9s et dans leurs plus beaux atours vont \u00e0 une f\u00eate o\u00f9 ils n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 invit\u00e9s, mais o\u00f9, au moins, il leur reste permis de regarder. Des familles au complet partent en voyage dans la capsule spatiale qui parcourt l\u2019univers de la consommation, o\u00f9 l\u2019esth\u00e9tique du march\u00e9 a dessin\u00e9 un paysage incroyable de mannequins, de marques et d\u2019\u00e9tiquettes.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">La culture de la consommation, culture de l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re, condamne tout \u00e0 l\u2019oubli m\u00e9diatique. Tout change au rythme vertigineux de la mode, au service du besoin de vendre. En un clin d\u2019\u0153il, les choses vieillissent et sont remplac\u00e9es par d\u2019autres articles \u00e9galement fugaces. La seule chose qui demeure de nos jours est l\u2019ins\u00e9curit\u00e9, car les marchandises, aussi volatiles que le capital qui les finance et que le travail qui les produit, sont fabriqu\u00e9es pour dispara\u00eetre aussit\u00f4t. L\u2019argent vole \u00e0 la vitesse de la lumi\u00e8re : hier il \u00e9tait l\u00e0-bas, aujourd\u2019hui il se trouve ici et demain, qui sait o\u00f9, et pendant ce temps tous les travailleurs sont des ch\u00f4meurs potentiels. Paradoxalement, les <em>shopping centers<\/em>, les royaumes de la fugacit\u00e9, offrent la plus r\u00e9ussie des illusions de s\u00e9curit\u00e9. Ils r\u00e9sistent au temps, sans \u00e2ge et sans racines, sans jour, ni nuit, ni m\u00e9moire, et ils existent hors du temps, au-del\u00e0 des turbulences de la dangereuse r\u00e9alit\u00e9 du monde.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Les ma\u00eetres du monde utilisent le monde comme s\u2019il \u00e9tait jetable : une marchandise \u00e0 vie \u00e9ph\u00e9m\u00e8re qui s\u2019\u00e9puise comme le font, \u00e0 peine n\u00e9es, les images lanc\u00e9es par la mitrailleuse de la t\u00e9l\u00e9, les modes et les idoles lanc\u00e9s sans tr\u00eave sur le march\u00e9 par la publicit\u00e9. Mais, o\u00f9 ailleurs pouvons-nous d\u00e9m\u00e9nager ? Tout le monde est-il oblig\u00e9 de croire que, ayant d\u00e9cid\u00e9 de la privatisation de l\u2019univers lorsqu\u2019il \u00e9tait de mauvaise humeur, Dieu a vendu la plan\u00e8te \u00e0 quelques entreprises ? La soci\u00e9t\u00e9 de la consommation est un attrape-couillon. Ceux qui tiennent les r\u00eanes font semblant de l\u2019ignorer, mais tous ceux qui ont des yeux peuvent voir que la plupart des gens consomment peu, tr\u00e8s peu ou rien, afin de garantir l\u2019existence du peu de nature qui nous reste encore. L\u2019injustice sociale n\u2019est pas une erreur \u00e0 corriger, ni un d\u00e9faut \u00e0 surmonter : il s\u2019agit d\u2019un besoin essentiel. Nulle nature n\u2019est en mesure de nourrir un shopping center de la taille de la plan\u00e8te.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong>Eduardo Galeano (Montevideo, Uruguay, 1940-2015) a \u00e9t\u00e9 r\u00e9dacteur en chef de l\u2019hebdomadaire <em>Marcha<\/em> et directeur du quotidien <em>\u00c9poca<\/em>. En 1973, lors du coup d\u2019\u00c9tat militaire, il s\u2019est exil\u00e9 en Argentine o\u00f9 il a fond\u00e9 et dirig\u00e9 la revue <em>Crisis<\/em>, puis, apr\u00e8s le nouveau coup d\u2019\u00c9tat, en Espagne. Il est retourn\u00e9 vivre en Uruguay en 1985. Journaliste prolifique, il est l\u2019auteur de nombreux livres dont le plus c\u00e9l\u00e8bre est <em>Les veines ouvertes de l\u2019Am\u00e9rique latine<\/em>.<\/strong><\/span><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.lapluma.net\/2026\/03\/11\/85200\/\"><strong><span style=\"font-size: 14pt;\">Espa\u00f1ol<\/span><\/strong><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La sociedad de consumo es una trampa cazabobos. 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