{"id":81258,"date":"2025-08-03T14:52:43","date_gmt":"2025-08-03T14:52:43","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lapluma.net\/?p=81258"},"modified":"2025-08-10T08:05:49","modified_gmt":"2025-08-10T08:05:49","slug":"81258","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/2025\/08\/03\/81258\/","title":{"rendered":"Le grand engourdissement psychique"},"content":{"rendered":"<\/p>\n<p style=\"text-align: justify; padding-left: 40px;\"><em><strong><span style=\"font-size: 18pt;\">Dans un monde satur\u00e9 d\u2019alertes, d\u2019urgences et de trag\u00e9dies diffus\u00e9es en continu, une autre forme de crise s\u2019installe, plus insidieuse : celle de l\u2019engourdissement. Sommes-nous en train de perdre, \u00e0 force d\u2019\u00eatre expos\u00e9s, la capacit\u00e9 m\u00eame de ressentir ? Quand ressentir devient un acte de r\u00e9sistance.<\/span><\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">De Gaza au Soudan, des catastrophes climatiques \u00e0 l\u2019\u00e9puisement algorithmique, l\u2019effondrement \u00e9motionnel n\u2019est plus un mal individuel : c\u2019est le sympt\u00f4me d\u2019une civilisation en repli psychique.<\/span><\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong>Gaza sur mon \u00e9cran. Le Silence dans ma poitrine.<\/strong><\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Chaque soir, je fais d\u00e9filer les images. Gaza saigne. L\u2019Amazonie br\u00fble. Je fais d\u00e9filer.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Un enfant palestinien g\u00eet sous les d\u00e9combres, d&rsquo;autres tombent sous les morsures de la faim. Le Soudan dispara\u00eet des gros titres, tandis que des crimes atroces se perp\u00e8trent loin des cam\u00e9ras, a huis clos.\u00a0 Une fillette se noie dans la mer \u00c9g\u00e9e pendant qu\u2019une autre danse en direct. L\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre, les d\u00e9mocraties europ\u00e9ennes basculent entre les mains de droites radicales qui, incapables de gouverner autrement que par le chaos, instaurent une atmosph\u00e8re de peur permanente. Leur recette est connue : une propagande x\u00e9nophobe et identitaire, qui agite le fantasme du d\u00e9clin national pour mieux dissimuler leur vide politique. Et je fais d\u00e9filer les images.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Je fais d\u00e9filer, non par d\u00e9sir, mais par incapacit\u00e9 \u00e0 faire autrement. Parfois, je m\u2019arr\u00eate, non parce que je ressens, mais parce que je ne ressens pas, je ne ressens plus, et c\u2019est cela qui me terrifie plus que tout.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Nous vivons une \u00e9poque o\u00f9 le monde s\u2019effondre en haute d\u00e9finition. La violence ne se dissimule plus : elle s\u2019exhibe, sc\u00e9naris\u00e9e, d\u00e9multipli\u00e9e, projet\u00e9e en boucle sur tous nos \u00e9crans. Et pourtant, ce n\u2019est pas la r\u00e9volte qui domine nos r\u00e9actions, c\u2019est un engourdissement profond. Il ne s\u2019agit ni d\u2019apathie ni d\u2019indiff\u00e9rence, mais de quelque chose de plus pernicieux : une extinction progressive de notre capacit\u00e9 \u00e0 ressentir. Une anesth\u00e9sie mentale \u00e0 l\u2019\u00e9chelle civilisationnelle. Ce que je nomme : le Grand Engourdissement psychique.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Ce texte n\u2019est pas une supplique. Ce n\u2019est pas un cri de d\u00e9tresse.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">C\u2019est une confrontation lucide avec une d\u00e9rive que l\u2019on finit, insidieusement, par consid\u00e9rer comme in\u00e9vitable.<\/span><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full aligncenter\" src=\"https:\/\/blogger.googleusercontent.com\/img\/b\/R29vZ2xl\/AVvXsEj_KEXsjYrDHBpJ5lQKds3QtyI1PTf7Teb6v3GHNh_8sgjkEl7Xv7hHVL32GR7TILN3Dbg9IVfE-52thrAlrdQqrXDHH6-JvBJdgroEAZmt-ARcMaSoCvp2kKPvZ8h7ZE-EsXWP1_upVIMAZ9gq9W4GxMP2TzbUkG1MY6hODfnDszgOYA5lbUgWlPBVvPdh\/w640-h200-rw\/Compassion.jpg\" width=\"640\" height=\"200\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong>Quand tout fait mal, on ne ressent plus rien.<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Images-chocs, appels \u00e0 la solidarit\u00e9, vagues de hashtags, tout d\u00e9ferle sur nos \u00e9crans \u00e0 la vitesse d\u2019un algorithme. Et pourtant, jamais nous n\u2019avons \u00e9t\u00e9 aussi peu travers\u00e9s par ce que nous voyons.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Les conflits s\u2019empilent comme des notifications oubli\u00e9es : Ukraine, Gaza, Soudan, Congo, les pays du Sahel, la Nouvelle-Caledonie, la Martinique et j en passe.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Les eaux montent, les glaciers s\u2019effondrent, des corps sans nom flottent dans la M\u00e9diterran\u00e9e qui devient le plus grand cimeti\u00e8re de la plan\u00e8te.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Mais d\u00e9j\u00e0, un nouveau mot-cl\u00e9 chasse le pr\u00e9c\u00e9dent. La m\u00e9moire est prise de vitesse.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Une \u00e9tude publi\u00e9e en 2024 par l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Utrecht r\u00e9v\u00e8le un constat gla\u00e7ant : 64 % des \u00e9tudiants n\u00e9erlandais se disent \u00e9motionnellement d\u00e9tach\u00e9s des crises mondiales,\u00a0\u00a0 alors m\u00eame qu\u2019ils en suivent l\u2019\u00e9volution chaque jour.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Ce n\u2019est pas de l\u2019ignorance. C\u2019est une saturation. Une surcharge affective qui ne laisse plus de place au choc, \u00e0 l\u2019indignation, \u00e0 la peine.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 14pt;\">Le corps se met en veille. L\u2019esprit d\u00e9croche. Ce n\u2019est pas que nous ne ressentons plus: c\u2019est que nous sommes d\u00e9bord\u00e9s, dissoci\u00e9s, \u00e9puis\u00e9s de compassion.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Et cette nuance est tout sauf anodine : elle est politique. Elle est morale. Elle est existentielle. Elle trace la ligne de front entre la vigilance d\u00e9mocratique et la d\u00e9rive autoritaire, entre la responsabilit\u00e9 et le renoncement. Car pendant que l\u2019engourdissement \u00e9motionnel gagne la base, quelque chose de plus sinistre se pr\u00e9pare au sommet.<\/span><\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong>La mont\u00e9e de l\u2019autoritarisme \u00e9motionnel<\/strong><\/span><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Ce \u00e0 quoi nous assistons n\u2019est pas une simple d\u00e9rive. C\u2019est une mutation politique profonde : une radicalisation du pouvoir qui ne cherche plus \u00e0 soulager la souffrance collective, mais \u00e0 l\u2019exploiter.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Ils ne gouvernent plus, ils polarisent. Ils ne r\u00e9parent pas, ils fracturent.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 14pt;\">Ils ne consolent pas, ils accusent. C est la nouvelle donne.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Le mal-\u00eatre devient ressource, la peur devient levier. \u00c0 d\u00e9faut de solutions, on d\u00e9signe des coupables. La douleur sociale est recycl\u00e9e en \u00e9nergie politique,\u00a0 brutale, dirig\u00e9e, rentable. Ce n\u2019est plus de la gouvernance : c\u2019est une ing\u00e9nierie \u00e9motionnelle de la division.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Le r\u00e9sultat est sous nos yeux : Antis\u00e9mitisme rel\u00e2ch\u00e9. Islamophobie rampante. Racisme syst\u00e9mique. Misogynie bruyante. Transphobie d\u00e9complex\u00e9e. X\u00e9nophobie l\u00e9gitim\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong>La haine ne se cache plus. Elle s\u2019affiche.<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Elle circule en slogans, en lois, en likes. Elle est devenue un langage de pouvoir, brut, assum\u00e9, banalis\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Ce n\u2019est pas le vide politique. C\u2019est la politique d\u00e9barrass\u00e9e de toute empathie.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Une politique sans visage, sans tremblement, sans honte. Une politique qui ne cherche plus \u00e0 convaincre, mais \u00e0 soumettre.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Dans un tel climat, ressentir devient un acte de r\u00e9sistance. Car tout pousse \u00e0 l\u2019anesth\u00e9sie. Tout pousse au repli. Tout pousse \u00e0 se refermer sur soi-m\u00eame.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour cela que ressentir est devenu subversif. Peut-\u00eatre m\u00eame, vital.<\/span><\/p>\n<h2 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong>Anesth\u00e9sie par conception<\/strong><\/span><\/h2>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">L\u2019engourdissement n\u2019est pas une anomalie.<strong>\u00a0<\/strong>Ce n\u2019est pas un accident du syst\u00e8me.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">C\u2019est une logique parfaitement int\u00e9gr\u00e9e : pens\u00e9e, optimis\u00e9e, mon\u00e9tis\u00e9e\u00a0 et, bien souvent, gracieusement distribu\u00e9e sous couvert de divertissement.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Les plateformes sociales mon\u00e9tisent nos syst\u00e8mes nerveux. La col\u00e8re nous garde accroch\u00e9s. La trag\u00e9die alimente l\u2019engagement. Chaque mort devient un point de donn\u00e9es. Chaque traumatisme, un leurre \u00e0 clics.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Instagram sublime la guerre en filtre esth\u00e9tique.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 14pt;\">TikTok transforme le traumatisme en tendance.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 14pt;\">X r\u00e9duit le g\u00e9nocide \u00e0 un duel de 280 caract\u00e8res.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Nous ne sommes plus t\u00e9moins. Nous sommes consommateurs de la souffrance.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Et ce faisant, nous perdons ce qui nous rendait humains : la capacit\u00e9 de ressentir pleinement, de pleurer profond\u00e9ment, de r\u00e9pondre \u00e9thiquement.<\/span><\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong>Le langage de la l\u00e2chet\u00e9<\/strong><\/span><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Quand il s\u2019agit de Gaza, les mots vacillent. On \u00e9vite ceux qui d\u00e9rangent : \u00ab\u00a0g\u00e9nocide\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0apartheid\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0nettoyage ethnique\u00a0\u00bb. Non parce qu\u2019ils seraient infond\u00e9s, mais parce qu\u2019ils font trembler les salons diplomatiques et d\u00e9rangent les narratifs confortables.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Alors on recouvre l\u2019horreur d\u2019un vernis de langage. On invoque la \u00ab\u00a0complexit\u00e9\u00a0\u00bb l\u00e0 o\u00f9 il faudrait nommer l\u2019oppression. On pr\u00eache l\u2019\u00a0\u00bb\u00e9quilibre\u00a0\u00bb l\u00e0 o\u00f9 la justice est un cri \u00e9trangl\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Un enfant tu\u00e9 devient un \u00ab\u00a0civil innocent\u00a0\u00bb. Un bombardement cibl\u00e9 devient une \u00ab\u00a0riposte\u00a0\u00bb, voir m\u00eame une guerre pr\u00e9ventive. Le nettoyage ethnique, une \u00ab\u00a0mesure de s\u00e9curit\u00e9\u00a0\u00bb. L\u2019apartheid, un \u00ab\u00a0conflit territorial prolong\u00e9\u00a0\u00bb et le massacre de peuples un droit de r\u00e9ponse.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong>Ce n\u2019est pas de la neutralit\u00e9. C\u2019est de la l\u00e2chet\u00e9 lexicale.<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Une strat\u00e9gie d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d\u2019anesth\u00e9sie linguistique. Un brouillard s\u00e9mantique con\u00e7u pour neutraliser l\u2019indignation avant qu\u2019elle ne devienne action.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">On apprend aux citoyens \u00e0 douter de leurs propres \u00e9lans moraux. \u00c0 ne plus croire leurs yeux. \u00c0 relativiser leur col\u00e8re.\u00a0 \u00c0 d\u00e9tourner le regard. \u00c0 ne plus ressentir.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">C\u2019est ainsi qu\u2019une guerre de mots devient une guerre contre la m\u00e9moire.<strong>\u00a0<\/strong>Et que le silence devient complicit\u00e9.<\/span><\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong>Gaza : miroir de notre effondrement<\/strong><\/span><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong>Gaza n\u2019est pas seulement un d\u00e9sastre g\u00e9opolitique.<br \/>\n<\/strong>C\u2019est un naufrage \u00e9thique. Un effondrement moral collectif. Non seulement pour ceux qui larguent les bombes, mais pour ceux qui regardent, en silence, les bras crois\u00e9s, les c\u0153urs ferm\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Chaque missile qui s\u2019abat nous met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve. Pas seulement en tant que citoyens, mais en tant qu\u2019\u00eatres humains.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Combien de temps restons-nous face \u00e0 une \u00e9cole pulv\u00e9ris\u00e9, des h\u00f4pitaux ras\u00e9s avant de faire d\u00e9filer l\u2019\u00e9cran ? Trois secondes ? Quatre ? Cinq ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Et que devient notre \u00e2me quand elle nous hurle la r\u00e9ponse, int\u00e9rieurement, c\u2019est : \u00ab pas plus que \u00e7a\u00a0 \u00bb ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong>Gaza agit comme un miroir brutal.<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Elle r\u00e9v\u00e8le ce que nous sommes devenus : Des t\u00e9moins satur\u00e9s. Des observateurs dissoci\u00e9s. Des consciences fuyantes.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">T\u00e9moigner de Gaza aujourd\u2019hui, c\u2019est faire face \u00e0 une dissonance presque insupportable : entre visibilit\u00e9 et inaction.\u00a0 Entre horreur et quotidien. Entre lucidit\u00e9 et d\u00e9mission.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Nous ne sommes pas engourdis parce que nous ne savons pas. Nous sommes engourdis parce que savoir est devenu une douleur impossible \u00e0 porter.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Alors, pour survivre, on se d\u00e9branche. On coupe le fil. On s\u2019\u00e9chappe du r\u00e9el.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Nous devenons des morts-vivants \u00e9motionnels.<strong>\u00a0<\/strong>Pr\u00e9sents sans pr\u00e9sence. Inform\u00e9s sans m\u00e9moire. Touch\u00e9s sans r\u00e9ponse.<\/span><\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong>Le moi post-empathique<\/strong><\/span><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Une nouvelle figure de notre \u00e9poque \u00e9merge, discr\u00e8te mais omnipr\u00e9sente : celle du \u00ab\u00a0moi post-empathique\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Il ou elle sait. Il conna\u00eet les faits. Elle voit les images. Il comprend les rapports de force, les enjeux, les responsabilit\u00e9s.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Mais il ou elle ne ressent plus. Ou si elle ressent, elle n\u2019agit pas.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Ou si elle agit, ce n\u2019est que par r\u00e9flexe, une signature, un partage, une indignation format\u00e9e. Un geste sans poids. Un acte sans suite.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Ce n\u2019est pas de la cruaut\u00e9. C\u2019est de l\u2019usure.<strong>\u00a0<\/strong>Une fatigue morale. Un effondrement int\u00e9rieur lent, silencieux. Un fatalisme fabriqu\u00e9, puis impos\u00e9, comme une \u00e9vidence \u00e0 laquelle il ne faudrait surtout plus penser.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Mais cet \u00e9puisement, aussi humain soit-il, ouvre la porte \u00e0 un danger plus grand encore : celui de l\u2019indiff\u00e9rence.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Et l\u2019indiff\u00e9rence, elle, n\u2019est jamais neutre. Elle est le terreau o\u00f9 pourrissent les d\u00e9mocraties. Elle est la br\u00e8che par laquelle les g\u00e9nocides s\u2019infiltrent sans r\u00e9sistance.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Elle est le vide affectif dans lequel s\u2019engouffrent les r\u00e9gimes autoritaires, froids, cyniques, m\u00e9thodiques.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Le \u00ab\u00a0moi post-empathique\u00a0\u00bb ne tue pas.<strong>\u00a0<\/strong>Mais il laisse faire. Et c\u2019est parfois tout ce qu\u2019il faut pour que le pire advienne.<\/span><\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong>O\u00f9 sont les sanctuaires du ressenti ?<\/strong><\/span><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Et pourtant, malgr\u00e9 le vacarme, malgr\u00e9 l\u2019anesth\u00e9sie g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e,\u00a0 la r\u00e9sistance s\u2019organise.<strong>\u00a0<\/strong>Par endroits, elle surgit \u00e0 bas bruit, presque fragile, mais profond\u00e9ment tenace. \u00c0 Utrecht, Londres, Paris, Washington,\u00a0 Beyrouth, Sanaa, Ramallah, Oakland, Amsterdam, des poches de vie \u00e9motionnelle r\u00e9sistent \u00e0 l\u2019asphyxie ambiante.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Des caf\u00e9s de vuln\u00e9rabilit\u00e9 o\u00f9 l\u2019on parle de deuil, sans filtre ni d\u00e9tour. Des veill\u00e9es interreligieuses, l\u00e0 o\u00f9 les larmes circulent librement, sans appartenir \u00e0 une seule foi. Des performances artistiques qui refusent la neutralit\u00e9, qui blessent pour r\u00e9veiller. Des cercles de jeunes, parfois perdus, qui r\u00e9apprennent \u00e0 nommer ce qu\u2019ils ressentent, col\u00e8re, tristesse, tendresse, peur, comme on r\u00e9apprend une langue oubli\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Ce ne sont pas de simples gestes \u00e9motionnels. Ce sont des gestes politiques. Parce que dans une \u00e9poque qui r\u00e9compense la froideur, s\u2019ouvrir devient un acte d\u2019insoumission. Dans une culture o\u00f9 l\u2019engourdissement est la norme, ressentir est une d\u00e9claration de guerre.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Ces lieux, ces gestes, ces voix ne sont pas spectaculaires. Mais ils tiennent debout face au cynisme. Et cela, aujourd\u2019hui, rel\u00e8ve d\u00e9j\u00e0 de la dissidence.<\/span><\/p>\n<p><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-full aligncenter\" src=\"https:\/\/blogger.googleusercontent.com\/img\/b\/R29vZ2xl\/AVvXsEizu2zCEvMXrzWkDQ03DhXVCoyTwYlKt3W40VFg-jY1MdmfQi4U8_suEvA2FkxNx93lS6rxqtaMmYe4Sj7qgHgKiv_cK8UlcIKLnYH9x4N-zULA705O4NSM_b8A9MMylIJEalmCTYxbHEkUwOtycegc7zunSP6kCyLJRLaYGgsh-gcMnpxYmt-NgF4D5cR1\/w640-h384-rw\/EMPATHY.jpg\" width=\"640\" height=\"384\" \/><\/strong><\/p>\n<h3 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong>Vers une \u00e9cologie \u00e9motionnelle radicalement politique<\/strong><\/span><\/h3>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Le Grand Engourdissement n\u2019est pas un accident. C\u2019est une strat\u00e9gie. On nous apprend \u00e0 nous taire. \u00c0 r\u00e9primer la col\u00e8re. \u00c0 \u00e9touffer l\u2019empathie.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Voil\u00e0 comment les syst\u00e8mes technocratiques tiennent :\u00a0 non par la force brute, mais par l\u2019anesth\u00e9sie de l\u2019\u00e2me, des \u00e2mes. En paralysant notre capacit\u00e9 \u00e0 ressentir, ils neutralisent toute vell\u00e9it\u00e9 de rupture. Toute insurrection morale. Toute d\u00e9sob\u00e9issance sensible.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Alors, que faire ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Ramener l\u2019\u00e9motion dans la vie publique. Reconstruire des espaces o\u00f9 la vuln\u00e9rabilit\u00e9 n\u2019est pas ridiculis\u00e9e, mais partag\u00e9e. O\u00f9 l\u2019indignation l\u00e9gitime n\u2019est pas \u00e9touff\u00e9e, mais honor\u00e9e. L\u00e0 commence la r\u00e9paration d\u00e9mocratique : non par des r\u00e9formes abstraites, mais par une v\u00e9rit\u00e9 \u00e9motionnelle collective.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Il nous faut des assembl\u00e9es civiques du ressenti. Des lieux o\u00f9 l\u2019on parle de ce qui fait mal, de ce qui fait peur, de ce qui donne espoir. Car sans cela, la d\u00e9mocratie n\u2019est qu\u2019un d\u00e9cor creux.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Nous devons rendre l\u2019\u00e9cole \u00e9motionnellement lettr\u00e9e. Chaque \u00e9l\u00e8ve devrait apprendre \u00e0 nommer ce qu\u2019il ressent. La conscience \u00e9motionnelle n\u2019est pas un luxe. C\u2019est une infrastructure civique. Comprendre ses \u00e9motions, c\u2019est comprendre le pouvoir, l\u2019injustice, la condition humaine.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Nous devons demander des comptes aux algorithmes. Les plateformes sociales ne doivent pas \u00eatre tenues pour responsables uniquement des fake news,\u00a0 mais aussi de la violence \u00e9motionnelle qu\u2019elles rendent banale, virale, in\u00e9vitable. La r\u00e9gulation ne peut plus \u00eatre purement technique :\u00a0 elle doit devenir affective.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Nous devons renforcer ceux qui prennent soin de notre soci\u00e9t\u00e9 .<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Les travailleurs de l\u2019attention, soignants, \u00e9ducateurs, assistantes sociales, psychologues, ne sont pas des acteurs secondaires.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Ils sont les premiers intervenants de notre soci\u00e9t\u00e9 bless\u00e9e. Ils doivent \u00eatre prot\u00e9g\u00e9s, financ\u00e9s, valoris\u00e9s, et surtout les inciter \u00e0 rester vigilants, \u00e0 veiller, lucidement,\u00a0 au chevet d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui vacille, que d\u2019aucuns pr\u00e9f\u00e8rent d\u00e9j\u00e0 croire morte.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Nous devons financer la r\u00e9paration artistique collective. L\u2019art ne doit pas seulement \u00eatre beau :\u00a0 il doit \u00eatre utile. Il doit soigner. Il doit r\u00e9veiller. Il doit se r\u00e9-accaparer son vrais r\u00f4le.\u00a0 La culture n\u2019est pas un suppl\u00e9ment d\u2019\u00e2me. C\u2019est une infrastructure \u00e9motionnelle.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Ressentir n\u2019est pas une fragilit\u00e9. C\u2019est une puissance politique. Si nos c\u0153urs peuvent encore se briser, alors ils peuvent aussi reconstruire. Un autre monde.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Pas plus tard. Pas demain. Maintenant. Avant qu\u2019il ne soit trop tard.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Parce que si nous perdons la capacit\u00e9 de ressentir, nous ne perdons pas seulement la compassion.\u00a0 Nous perdons ce qu\u2019il reste de notre humanit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Et ce qu\u2019il restera alors\u2026 ce sera le silence.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 14pt;\">Mahad Hussein Sallam <strong><em>\u00a0(<a href=\"https:\/\/tlaxcala-int.blogspot.com\/p\/auteurs.html\">bio<\/a>)<\/em><\/strong>, <a href=\"https:\/\/blogs.mediapart.fr\/mahad-hussein-sallam\/blog\/300725\/le-grand-engourdissement-psychique\">blogs Mediapart<\/a>, 30\/7\/2025<\/span><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-size: 14pt;\"><a href=\"https:\/\/tlaxcala-int.blogspot.com\/2025\/08\/mahad-hussein-sallam-el-gran.html\">Espa\u00f1ol\u00a0 \u00a0<\/a><a href=\"https:\/\/tlaxcala-int.blogspot.com\/2025\/08\/mahad-hussein-sallam-great-psychic.html\">English<\/a><\/span><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Grand Engourdissement n\u2019est pas un accident. 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