{"id":79294,"date":"2025-05-30T08:08:35","date_gmt":"2025-05-30T08:08:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lapluma.net\/?p=79294"},"modified":"2025-06-02T09:32:20","modified_gmt":"2025-06-02T09:32:20","slug":"79294","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/2025\/05\/30\/79294\/","title":{"rendered":"Gaza : la guerre o\u00f9 les corps des femmes ont perdu leurs droits"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"color: #000000;\"><em><span style=\"font-size: 18pt;\">La guerre \u00e0 Gaza n\u2019est pas qu\u2019une histoire de d\u00e9combres et de frappes a\u00e9riennes. C\u2019est aussi l\u2019histoire de la fille qui a ses r\u00e8gles en plein bombardement, la m\u00e8re qui saigne en silence et qui fait une fausse couche sur un sol glacial ou qui met un enfant au monde sous des drones.<\/span><\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt; color: #000000;\">En octobre, j\u2019ai saign\u00e9 pendant dix jours sans avoir acc\u00e8s \u00e0 une salle de bain convenable.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt; color: #000000;\">\u00c0 l\u2019instar de la plupart des lieux de refuge \u00e0 Gaza, aucune intimit\u00e9 n\u2019\u00e9tait possible, dans la maison o\u00f9 nous nous \u00e9tions abrit\u00e9s. Quarante personnes dormaient dans deux pi\u00e8ces. La salle de bain n\u2019avait pas de porte, uniquement un rideau d\u00e9chir\u00e9. Je me souviens d\u2019avoir attendu que tout le monde soit endormi pour me laver \u00e0 l\u2019aide d\u2019une bouteille d\u2019eau et de quelques bouts de tissu. Je me souviens d\u2019avoir pri\u00e9 afin de ne pas souiller le matelas que je partageais avec trois cousines. Je me souviens de la honte \u2013 non pas de mon corps, mais de mon incapacit\u00e9 \u00e0 en prendre soin.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt; color: #000000;\">En temps de guerre, le corps perd ses droits, et plus particuli\u00e8rement le corps de la femme.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt; color: #000000;\">Les gros titres en parlent rarement. Ils ne disent pas ce que cela signifie pour une fille d\u2019avoir ses r\u00e8gles en plein bombardement, ni ne parlent des m\u00e8res forc\u00e9es de saigner en silence et de faire une fausse couche sur un sol glacial ou de mettre un enfant au monde sous des drones. La guerre \u00e0 Gaza n\u2019est pas qu\u2019une histoire de d\u00e9combres et de frappes a\u00e9riennes. C\u2019est une histoire de corps perturb\u00e9s sans arr\u00eat, envahis et auxquels est refus\u00e9 tout repos. Pourtant, d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre, ces corps continuent d\u2019\u00eatre.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt; color: #000000;\">En tant que femme palestinienne et \u00e9tudiante d\u00e9plac\u00e9e vivant actuellement en \u00c9gypte, je porte ce souvenir corporel en moi. Non pas comme une m\u00e9taphore, mais comme un fait. Mon corps sursaute encore aux bruits forts. Ma digestion est d\u00e9faillante. Mon sommeil vient par fragments. Je connais bien des femmes \u2013 des amies, des proches, des voisines \u2013 qui ont d\u00e9velopp\u00e9 des maladies chroniques pendant la guerre, qui ont perdu leurs r\u00e8gles pendant des mois, dont les seins se sont taris alors qu\u2019elles essayaient d\u2019allaiter dans les abris. La guerre entre dans le corps comme une maladie et elle y reste.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt; color: #000000;\">\u00c0 Gaza, le corps est un registre des perturbations. Tr\u00e8s t\u00f4t, il apprend \u00e0 se contracter \u2013 \u00e0 occuper moins d\u2019espace, \u00e0 rester en \u00e9tat d\u2019alerte, \u00e0 r\u00e9primer le d\u00e9sir, la faim, les saignements. La nature publique du d\u00e9placement d\u00e9truit toute intimit\u00e9 alors que la crainte constante ronge le syst\u00e8me nerveux. Des femmes qui nagu\u00e8re gardaient leur pudeur se changent aujourd\u2019hui devant des \u00e9trangers. Les filles cessent de parler de leurs cycles. La dignit\u00e9 devient un fardeau que personne ne peut assumer.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt; color: #000000;\">Tel est le paradoxe de la survie : Ce m\u00eame corps auquel est refus\u00e9e la s\u00e9curit\u00e9 devient un instrument de r\u00e9sistance. Les femmes font bouillir des lentilles \u00e0 la lueur des bougies, elles calment les enfants dans les sous-sols, elles bercent les mourants. Leurs actes n\u2019ont rien de passif ; ils sont radicaux. Avoir ses r\u00e8gles, porter, nourrir, soulager \u2013 le tout en pleine destruction \u2013 c\u2019est insister sur la vie.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt; color: #000000;\">Je reviens encore et toujours sur l\u2019image de ma m\u00e8re au cours de la guerre. Le dos courb\u00e9 sur un pot, les mains tremblantes, les yeux examinant le plafond \u00e0 chaque bruit. Elle ne mangeait jamais avant que tous les autres ne l\u2019aient fait. Elle ne dormait jamais avant que les gosses ne dorment. Son corps portait l\u2019architecture de la guerre en m\u00eame temps que celle de la maternit\u00e9. Je comprends aujourd\u2019hui \u00e0 quel point son \u00e9puisement \u00e9tait politique \u2013 comment son labeur, \u00e0 l\u2019instar de celui de bien des femmes palestiniennes, d\u00e9fiait la logique de l\u2019an\u00e9antissement.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt; color: #000000;\">Il n\u2019y a pas de tente pour le corps, \u00e0 Gaza. Pas d\u2019espace s\u00fbr o\u00f9 le corps de la femme peut s\u2019\u00e9panouir sans crainte. La guerre nous met compl\u00e8tement \u00e0 nu \u2013 nous d\u00e9pouillant non seulement de nos maisons et de nos biens, mais aussi des rituels qui nous rendent humains : le bain, les menstrues, pouvoir faire son deuil en priv\u00e9. Mais, m\u00eame sans abri, nos corps endurent. Ils se souviennent. Ils r\u00e9sistent.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt; color: #000000;\">Et, peut-\u00eatre, dans leur persistance fr\u00e9missante, \u00e9crivent-ils l\u2019histoire la plus v\u00e9ridique de toutes.<\/span><\/p>\n<h2><span style=\"font-size: 14pt;\">Original: <a href=\"https:\/\/mondoweiss.net\/2025\/05\/the-war-where-womens-bodies-lost-their-rights\/\">The war where women\u2019s bodies lost their rights<\/a><br \/>\n<\/span><span style=\"font-size: 14pt;\">Traduit par Jean-Marie Fl\u00e9mal<br \/>\n<\/span><span style=\"font-size: 14pt;\">Source : <a href=\"https:\/\/charleroi-pourlapalestine.be\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Charleroi pour la Palestine<\/a><br \/>\n<\/span><span style=\"font-size: 14pt;\">Traduction disponible : <a href=\"https:\/\/www.lapluma.net\/2025\/05\/30\/79294\/\">Espa\u00f1ol<\/a><\/span><\/h2>\n<p style=\"padding-left: 40px; text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il n\u2019y a pas de tente pour le corps, \u00e0 Gaza. 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