{"id":60043,"date":"2023-12-14T10:36:26","date_gmt":"2023-12-14T10:36:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.lapluma.net\/?p=60043"},"modified":"2023-12-14T15:33:16","modified_gmt":"2023-12-14T15:33:16","slug":"elogio-de-los-invisibles","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/2023\/12\/14\/elogio-de-los-invisibles\/","title":{"rendered":"\u00c9loge des invisibles"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Le 14 novembre dernier, l\u2019Institut Reine Sofia de New York m\u2019a invit\u00e9 \u00e0 faire, pendant quelques minutes, ce que je ferais volontiers pendant des heures : parler de traduction et de traducteurs. Il s\u2019agissait de la c\u00e9r\u00e9monie de remise d\u2019un prix que l\u2019institut organise avec la complicit\u00e9 d\u2019autres institutions et qui r\u00e9compense la meilleure traduction de l\u2019espagnol vers l\u2019anglais aux USA Cette fois-ci, le prix a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cern\u00e9 \u00e0 la traductrice Charlotte Whittle, qui a traduit en anglais El infinito en un junco [L\u2019infini dans un roseau, trad. Anne Plantagenet], le beau livre d\u2019Irene Vallejo qui parle, parmi mille choses diff\u00e9rentes (et toutes int\u00e9ressantes), de l\u2019importance historique de la traduction. J\u2019ai toujours cru \u00e0 la pertinence et m\u00eame \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9 de toutes les manifestations auxquelles nous pouvons penser pour d\u00e9clarer publiquement notre gratitude aux traducteurs, et je ne pense pas qu\u2019il soit exag\u00e9r\u00e9 de dire que tous &#8211; et toutes, puisque les femmes sont majoritaires dans cette profession &#8211; sont les auteur\u00b7es d\u2019une bonne partie de ce que nous disons quand nous disons : je suis humain\u00b7e.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Je commencerai par une d\u00e9claration de principe : si nous lisons et \u00e9crivons de la litt\u00e9rature, je crois que c\u2019est \u00e0 cause d\u2019un sentiment d\u2019insatisfaction. Nous ne sommes pas satisfaits de la vie qui nous a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e ; nous nous rebellons contre le fait qu\u2019il n\u2019y a qu\u2019une seule vie, dans le sens o\u00f9 nous n\u2019en avons pas d\u2019autre apr\u00e8s celle-ci, mais aussi contre le fait d\u2019\u00eatre confin\u00e9s \u00e0 une seule identit\u00e9, \u00e0 une seule place dans le monde, \u00e0 un seul point de vue \u00e0 partir duquel nous regarderons le monde jusqu\u2019\u00e0 notre mort. C\u2019est frustrant parce que nous voulons toujours vivre et en savoir plus : nous voulons avoir d\u2019autres vies. La litt\u00e9rature est un rem\u00e8de (imparfait, mais nous n\u2019en avons pas d\u2019autre pour l\u2019instant) \u00e0 ces carences ; or, la traduction pousse ce privil\u00e8ge un peu plus loin, et nous donne acc\u00e8s \u00e0 des vies encore plus diff\u00e9rentes, encore plus lointaines, ou comble le foss\u00e9 qui nous s\u00e9pare de ces vies lointaines. C\u2019est pourquoi je peux dire que ma vision du monde, ma moralit\u00e9, ma compr\u00e9hension de ce que nous sommes en tant qu\u2019\u00eatres humains ont \u00e9t\u00e9 fa\u00e7onn\u00e9es par Hom\u00e8re et Tolsto\u00ef, par Aristote et Tchekhov, m\u00eame si je ne parle pas un mot de grec ou de russe. J\u2019ai souvent dit que sans traduction, je ne pourrais pas parler de ma r\u00e9alit\u00e9 colombienne, car j\u2019ai besoin pour cela de deux mots qui ont \u00e9t\u00e9 traduits du grec : politicien et idiot. Vous voyez, la traduction enrichit notre compr\u00e9hension de la vie.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Pendant plusieurs ann\u00e9es, j\u2019ai gagn\u00e9 ma vie en tant que traducteur, et j\u2019ai toujours pens\u00e9 qu\u2019il n\u2019y avait pas de meilleure \u00e9cole pour un apprenti \u00e9crivain que la traduction litt\u00e9raire. L\u2019\u00e9quation est tr\u00e8s simple : on apprend \u00e0 \u00e9crire en lisant, et les traducteurs sont les meilleurs lecteurs du monde. Un bon traducteur comprend tous les effets ; comme un bon imitateur, il peut faire toutes les voix. Un bon traducteur reconna\u00eet \u00e9galement tous les raccourcis, tous les pi\u00e8ges, toutes les astuces bon march\u00e9, ce qui, pour l\u2019\u00e9crivain traduit, est un encouragement inestimable (il m\u2019est arriv\u00e9 plus d\u2019une fois de travailler sur une phrase en pensant \u00e0 ses traducteurs : pour la rendre meilleure ou plus claire, ou qu\u2019elle ne soit pas paresseuse ou complaisante : pour qu\u2019elle soit \u00e0 la hauteur de leur m\u00e9tier et de leur talent). Enfin, les traducteurs sont les meilleurs d\u00e9tecteurs d\u2019erreurs. Leurs courriels me font paniquer, car ils sont la preuve tangible que, quel que soit le nombre de fois qu\u2019un manuscrit est corrig\u00e9, il y a toujours une erreur qui ne deviendra visible &#8211; au grand d\u00e9sespoir de l\u2019auteur &#8211; que lorsque le livre sera d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9 et en cours de traduction. Mais Borges avait l\u2019habitude de dire que sa premi\u00e8re lecture de Don Quichotte avait \u00e9t\u00e9 en anglais, et que plus tard, lorsqu\u2019il avait lu l\u2019original en espagnol, il avait pens\u00e9 qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une traduction m\u00e9diocre. Je ne sais pas pourquoi, mais cette anecdote me r\u00e9conforte.<\/span><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" wp-image-60051 aligncenter\" src=\"https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/yehuda-ibn-tibon-1-189x300.jpg\" alt=\"\" width=\"378\" height=\"600\" srcset=\"https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/yehuda-ibn-tibon-1-189x300.jpg 189w, https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2023\/12\/yehuda-ibn-tibon-1.jpg 404w\" sizes=\"auto, (max-width: 378px) 100vw, 378px\" \/><\/p>\n<h5 style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><b>Statue \u00e0 Grenade de\u00a0<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Juda_ibn_Tibbon\"> Yehuda ben Saul ibn Tibbon<\/a> (Grenade 1120-Lunel 1190), le \u201cpatriarche des traducteurs\u201d, qui traduisit de nombreuses \u0153uvres arabes vers l\u2019h\u00e9breu<\/b><\/span><\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Le prix Reine Sofia, comme il est appel\u00e9 dans le pays o\u00f9 il est d\u00e9cern\u00e9, r\u00e9compense, comme je l\u2019ai dit, une traduction de l\u2019espagnol vers l\u2019anglais. Personne ne peut \u00eatre plus conscient de l\u2019importance de la traduction qu\u2019un romancier latino-am\u00e9ricain, car notre roman est n\u00e9, au moins en partie, gr\u00e2ce \u00e0 certaines d\u00e9couvertes traduites. Garc\u00eda M\u00e1rquez n\u2019aurait pas \u00e9crit le sien s\u2019il n\u2019avait pas d\u00e9couvert La m\u00e9tamorphose de Kafka, ou cette \u00e9trange annonce du r\u00e9alisme magique qu\u2019est Orlando de Virginia Woolf, ou Faulkner et Hemingway et Albert Camus : tous des livres qu\u2019il a lus en traduction (et beaucoup publi\u00e9s par la grande Victoria Ocampo, dont il faudrait parler plus en d\u00e9tail dans un autre article). La m\u00eame chose peut \u00eatre dite dans le sens inverse : sans la traduction de Cent ans de solitude par Gregory Rabassa, ou les traductions de Borges par Norman Di Giovanni, toute une g\u00e9n\u00e9ration de romanciers usam\u00e9ricains serait difficile \u00e0 imaginer : je pense \u00e0 Toni Morrison et \u00e0 John Barth. Mais aussi beaucoup d\u2019autres : The Virgin Suicides de Jeffrey Eugenides est un roman admirable qui serait inconcevable sans Chronique d\u2019une mort annonc\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Je veux dire que la traduction est, parmi beaucoup d\u2019autres choses, un antidote possible \u00e0 la fermeture d\u2019esprit et \u00e0 la x\u00e9nophobie de l\u2019esprit. La traduction \u00e9largit notre perception de ce que sont les \u00eatres humains, de ce qu\u2019ils disent, pensent et ressentent, mais aussi de ce que la langue fait au monde. Gregory Rabassa dit que le principe d\u2019incertitude d\u2019Heisenberg s\u2019applique \u00e0 la traduction : \u00ab Chaque fois que nous appelons une pierre une pierre \u00bb, \u00e9crit-il, \u00ab nous l\u2019avons en quelque sorte transform\u00e9e en quelque chose d\u2019autre qu\u2019une pierre ou un Stein \u00bb. Je ne sais pas ce qu\u2019il en est pour vous, mais ce fait me semble tout \u00e0 fait magique. Il y a de nombreuses ann\u00e9es, j\u2019en ai parl\u00e9 avec Javier Mar\u00edas, l\u2019un des plus grands romanciers-traducteurs de notre langue &#8211; responsable de Tristram Shandy lorsqu\u2019il avait une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, puis des \u0153uvres de Conrad et d\u2019Isak Dinesen &#8211; et Mar\u00edas m\u2019a dit que la chose la plus myst\u00e9rieuse \u00e0 propos de la traduction est le simple fait que nous l\u2019acceptions. Comment un texte peut-il rester le m\u00eame apr\u00e8s avoir perdu ce qui l\u2019a rendu possible, \u00e0 savoir la langue ? Comment ceux d\u2019entre nous qui ne connaissent pas l\u2019allemand peuvent-ils avoir l\u2019impression d\u2019avoir lu W.G. Sebald ou Thomas Bernhard, alors que pas un seul mot du texte traduit n\u2019est le fruit de la d\u00e9cision de l\u2019auteur ? Nous lisons en sachant que les mots sont de Miguel S\u00e1enz, et pourtant nous pensons : j\u2019ai lu Bernhard, j\u2019ai lu Sebald, j\u2019ai lu Joseph Roth.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Cela a un corollaire : les bonnes traductions font dispara\u00eetre le traducteur ; les mauvaises traductions le rendent visible. Le lieu commun que nous r\u00e9p\u00e9tons sans l\u2019examiner est peut-\u00eatre vrai, et les bons traducteurs sont invisibles dans le travail. Mais d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, je crois, et avec toute ma conviction, qu\u2019ils devraient \u00eatre tr\u00e8s visibles, autant que possible, dans notre soci\u00e9t\u00e9 de lecteurs. Ou de citoyens, oui, car c\u2019est aussi cela que les traductions cr\u00e9ent indirectement, leur pr\u00e9sence dans nos soci\u00e9t\u00e9s ou notre contact soutenu avec elles. C\u2019est donc vrai : les noms des traducteurs devraient figurer sur la couverture des livres. Et c\u2019est vrai : ils devraient \u00eatre mieux pay\u00e9s. Et c\u2019est vrai : l\u2019industrie, cette industrie de l\u2019\u00e9dition qui d\u00e9pend d\u2019eux, devrait commencer d\u00e8s maintenant \u00e0 les prot\u00e9ger contre les assauts incontr\u00f4l\u00e9s de ce que nous appelons l\u2019intelligence artificielle, qui pourrait bien \u00eatre le plus grand pas en arri\u00e8re que nous, les humains, ayons jamais fait. Et nous, lecteurs de litt\u00e9rature, devrions remercier ces personnages invisibles, en leur disant de temps en temps que nous les voyons, que nous les reconnaissons, que nous les appr\u00e9cions.<\/span><\/p>\n<h2><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong>Juan Gabriel V\u00e1squez<\/strong><strong>, <\/strong><\/span><\/h2>\n<h2><span style=\"font-size: 14pt;\">Original: <a href=\"https:\/\/www.lapluma.net\/2023\/12\/14\/elogio-de-los-invisibles\/\" rel=\"bookmark\">Elogio de los invisibles<\/a><\/span><\/h2>\n<h2><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong><a href=\"https:\/\/elpais.com\/opinion\/2023-12-07\/elogio-de-los-invisibles.html\">Publi\u00e9 par : El Pa\u00eds<\/a><\/strong><strong>, le 7 d\u00e9cembre 2023<\/strong><\/span><\/h2>\n<h2><span style=\"font-size: 14pt;\">Traudit par <a href=\"https:\/\/docs.google.com\/document\/d\/1iCMKgo4n9QO9LQzVQUf3JXAkTrNmAGrNIkQgnIOlIdM\/edit\">Fausto Giudice<\/a><\/span><\/h2>\n<h2><span style=\"font-size: 14pt;\">Source: <a href=\"https:\/\/tlaxcala-int.blogspot.com\/2023\/12\/juan-gabriel-vasquez-eloge-des.html\">Tlaxcala<\/a>, le 12 d\u00e9cembre 2023<\/span><\/h2>\n<p><strong><em>\u00a0<\/em><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La traduction \u00e9largit notre perception de l\u2019\u00eatre humain, de ce qu\u2019il dit, pense et ressent, et de l\u2019influence de la langue sur le monde.<\/p>\n","protected":false},"author":1359,"featured_media":60049,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":""},"categories":[8,17,19],"tags":[25100,25105,25101,25102,25111],"coauthors":[25103],"class_list":["post-60043","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-culture","category-educacion","category-literatura","tag-juan-gabriel-vasquez","tag-traduccion","tag-traducteurtrices","tag-traduction","tag-traductors"],"translation":{"provider":"WPGlobus","version":"2.12.2","language":"fr","enabled_languages":["es","fr"],"languages":{"es":{"title":true,"content":true,"excerpt":true},"fr":{"title":true,"content":true,"excerpt":true}}},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/60043","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1359"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=60043"}],"version-history":[{"count":15,"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/60043\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":60054,"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/60043\/revisions\/60054"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/60049"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=60043"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=60043"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=60043"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=60043"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}