{"id":29256,"date":"2021-08-06T00:57:37","date_gmt":"2021-08-06T00:57:37","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lapluma.net\/?p=29256"},"modified":"2021-08-06T12:36:29","modified_gmt":"2021-08-06T12:36:29","slug":"eduard-douwes-dekker-el-funcionario-holandes-cuya-loca-novela-max-havelaar-inicio-una-revolucion-anticolonialista","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/2021\/08\/06\/eduard-douwes-dekker-el-funcionario-holandes-cuya-loca-novela-max-havelaar-inicio-una-revolucion-anticolonialista\/","title":{"rendered":"Eduard Douwes Dekker, le fonctionnaire n\u00e9erlandais dont le roman sauvage, Max Havelaar, a d\u00e9clench\u00e9 une r\u00e9volution anticolonialiste"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Id\u00e9aliste et cupide, \u00e9clair\u00e9 et raciste, amoureux de l&rsquo;humanit\u00e9 et \u00e9go\u00efste, Eduard Douwes Dekker, alias Multatuli, a produit l&rsquo;un des textes anticolonialistes les plus audacieux jamais \u00e9crits.<\/em><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" wp-image-29257 aligncenter\" src=\"http:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Edward-Douwes-Dekker.jpg\" alt=\"\" width=\"409\" height=\"409\" srcset=\"https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Edward-Douwes-Dekker.jpg 225w, https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Edward-Douwes-Dekker-150x150.jpg 150w\" sizes=\"auto, (max-width: 409px) 100vw, 409px\" \/><\/p>\n<h4 style=\"text-align: center;\"><strong>Eduard Douwes Dekker, alias Multatuli. Dans ses fonctions officielles, et plus tard dans ses \u00e9crits, il a combattu l&rsquo;exploitation et l&rsquo;oppression de la Compagnie n\u00e9erlandaise des Indes orientales. Photo : Csar Mitkiewicz<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 la fin du si\u00e8cle dernier, et du mill\u00e9naire, le <em>New York Times<\/em> a demand\u00e9 \u00e0 un certain nombre d&rsquo;\u00e9crivains et de penseurs du monde entier ce qu&rsquo;ils consid\u00e9raient comme la plus grande histoire des mille derni\u00e8res ann\u00e9es. L&rsquo;\u00e9crivain et dissident politique indon\u00e9sien Pramoedya Ananta Toer a donn\u00e9 une r\u00e9ponse particuli\u00e8rement piquante. Pendant des centaines d&rsquo;ann\u00e9es au cours du deuxi\u00e8me mill\u00e9naire, a-t-il not\u00e9, les \u00e9pices ont eu plus de valeur que les m\u00e9taux pr\u00e9cieux. Elles \u00e9taient utilis\u00e9es dans les c\u00e9r\u00e9monies religieuses, comme m\u00e9dicaments et pour am\u00e9liorer le go\u00fbt des aliments, ce qui \u00e9tait crucial \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 la vari\u00e9t\u00e9 des aliments \u00e9tait limit\u00e9e \u00e0 un degr\u00e9 difficile \u00e0 imaginer aujourd&rsquo;hui. L&rsquo;app\u00e9tit des Europ\u00e9ens pour les \u00e9pices a conduit \u00e0 des voyages vers de nouveaux territoires \u00e0 bord de navires de guerre et a engendr\u00e9 une richesse sans pr\u00e9c\u00e9dent pour les conqu\u00e9rants.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La source la plus abondante d&rsquo;\u00e9pices, ainsi que de tabac, de sucre et de caf\u00e9, \u00e9tait l&rsquo;archipel de milliers d&rsquo;\u00eeles et de centaines de cultures que l&rsquo;on appelle aujourd&rsquo;hui l&rsquo;Indon\u00e9sie. Peu apr\u00e8s l&rsquo;arriv\u00e9e de la flotte n\u00e9erlandaise, \u00e0 la fin du XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, la capitale de l&rsquo;archipel, Batavia (aujourd&rsquo;hui Jakarta), est devenue la plus grande plaque tournante du commerce mondial. Pendant plus d&rsquo;un si\u00e8cle, la Compagnie n\u00e9erlandaise des Indes orientales, bas\u00e9e \u00e0 Amsterdam, a \u00e9t\u00e9 la plus grande entreprise commerciale du monde.\u00a0<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour augmenter leurs profits, les Hollandais ne reculaient devant rien. Ainsi, entre autres actions, ils ont massacr\u00e9 la quasi-totalit\u00e9 de la population des \u00eeles Banda, un groupe de 10 \u00eeles indon\u00e9siennes qui \u00e9taient la seule source de noix de muscade au monde, et y ont \u00e9galement transport\u00e9 des esclaves et des prisonniers de guerre pour cultiver l&rsquo;\u00e9pice, ce qui leur a rapport\u00e9 un b\u00e9n\u00e9fice estim\u00e9 \u00e0 60 000 pour cent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;autres localit\u00e9s des Indes orientales n\u00e9erlandaises ont \u00e9galement \u00e9t\u00e9 transform\u00e9es en fermes de mis\u00e8re. Les agriculteurs locaux \u00e9taient contraints de cultiver les produits command\u00e9s par le gouvernement hollandais ; des milliers d&rsquo;entre eux sont morts de faim. De plus, les insulaires devaient payer des imp\u00f4ts \u00e9lev\u00e9s au gouvernement d&rsquo;Amsterdam, ainsi qu&rsquo;aux dirigeants locaux qui appliquaient les politiques du r\u00e9gime oppressif &#8211; une astuce intelligente qui permettait \u00e0 la Hollande de diriger un pays de 13 millions d&rsquo;habitants avec seulement 175 de ses propres fonctionnaires en r\u00e9sidence. L&rsquo;Indon\u00e9sie, tr\u00e8s rentable, est devenue un mod\u00e8le pour des occupations similaires dans toute l&rsquo;Asie et au-del\u00e0. Cependant, au d\u00e9but du 20<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, l&rsquo;un des premiers mouvements de lib\u00e9ration du monde y a vu le jour, pr\u00e9sageant la fin de l&rsquo;histoire coloniale de l&rsquo;humanit\u00e9, longue de plusieurs si\u00e8cles et \u00e9pic\u00e9e par la cupidit\u00e9, le sang et le pillage. <a href=\"https:\/\/archive.vn\/o\/qJ5jc\/https:\/www.nytimes.com\/1999\/04\/18\/magazine\/best-story-the-book-that-killed-colonialism.html\">Selon l&rsquo;article de Pramoedya dans<\/a> <a href=\"https:\/\/archive.vn\/o\/qJ5jc\/https:\/www.nytimes.com\/1999\/04\/18\/magazine\/best-story-the-book-that-killed-colonialism.html\">le Times<\/a>, les graines de cette prodigieuse r\u00e9volution mondiale ont \u00e9t\u00e9 plant\u00e9es en 1860, dans un roman sauvage \u00e9crit par un repr\u00e9sentant fougueux de l&rsquo;administration n\u00e9erlandaise. Le \u00ab\u00a0monde a une grande dette\u00a0\u00bb envers Eduard Douwes Dekker, conclut-il.<\/p>\n<h1><strong>Une tapisserie de contradictions<\/strong><\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eduard Douwes Dekker est n\u00e9 \u00e0 Amsterdam en 1820, quatri\u00e8me des cinq enfants d&rsquo;un capitaine de navire n\u00e9erlandais. En 1838, il s&#8217;embarque avec son p\u00e8re pour l&rsquo;Orient, o\u00f9 il entame une carri\u00e8re de pr\u00e8s de deux d\u00e9cennies en tant que fonctionnaire. Son nom est li\u00e9 \u00e0 de nombreuses histoires d\u00e9crivant son temp\u00e9rament bouillant et son intol\u00e9rance extr\u00eame \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de toute forme d&rsquo;injustice. Il a \u00e9t\u00e9 emprisonn\u00e9 apr\u00e8s avoir d\u00e9fendu un sujet local lors d&rsquo;une bagarre, a utilis\u00e9 ses \u00e9conomies pour racheter des esclaves puis les lib\u00e9rer, et a \u00e9t\u00e9 suspendu de son poste pendant un an apr\u00e8s avoir d\u00e9nonc\u00e9 f\u00e9rocement le comportement corrompu d&rsquo;un officier sup\u00e9rieur auquel il \u00e9tait subordonn\u00e9. Sans moyen de subsistance, Dekker a failli mourir de faim. D\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, il se tourna vers le jeu, ce qui ne contribua gu\u00e8re \u00e0 am\u00e9liorer sa situation \u00e9conomique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 son comportement d\u00e9brid\u00e9 et ind\u00e9pendant, Dekker est estim\u00e9 \u00e0 la fois pour son d\u00e9vouement au travail et pour sa vive intelligence. En janvier 1856, il est nomm\u00e9 fonctionnaire responsable de la r\u00e9gion de Lebak, dans la partie occidentale de l&rsquo;\u00eele de Java. Il y arrive avec sa femme, Everdine Hubertina, et leur enfant a\u00een\u00e9, Eduard (par la suite, le couple aura \u00e9galement une fille, Everdine, dite Nonni).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 Lebak, Dekker d\u00e9couvre un vaste syst\u00e8me d&rsquo;exploitation honteuse et d&rsquo;oppression des agriculteurs par un dirigeant local, sous les auspices et les encouragements de l&rsquo;administration n\u00e9erlandaise. Ses efforts pour combattre ce syst\u00e8me ont abouti \u00e0 sa d\u00e9mission du service de l&rsquo;\u00c9tat, m\u00eame s&rsquo;il savait que cette d\u00e9cision plongerait sa famille dans une vie de pauvret\u00e9 abjecte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De retour en Hollande avec des centaines de documents prouvant les injustices dont il avait \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin, il a tent\u00e9, en vain, d&rsquo;obtenir justice pour lui-m\u00eame et pour le peuple de Java. Ses dettes s&rsquo;accumulent et il est finalement contraint de quitter le pays. Il vit dans des h\u00f4tels miteux en Allemagne et se lance dans des efforts fr\u00e9n\u00e9tiques pour d\u00e9velopper un syst\u00e8me permettant de battre la banque d&rsquo;un casino \u00e0 Wiesbaden. Cela ne l&rsquo;a pas beaucoup aid\u00e9 non plus.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" wp-image-29258 aligncenter\" src=\"http:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Havelaar-2-300x213.jpg\" alt=\"\" width=\"636\" height=\"451\" srcset=\"https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Havelaar-2-300x213.jpg 300w, https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Havelaar-2.jpg 640w\" sizes=\"auto, (max-width: 636px) 100vw, 636px\" \/><\/p>\n<h5 style=\"text-align: center;\">Le ch\u00e2teau de Batavia, le centre administratif de la Compagnie n\u00e9erlandaise des Indes orientales en Asie. Photo : Rijksmuseum<\/h5>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s quelques ann\u00e9es de vie de vagabond indigent, Dekker a pass\u00e9 six semaines \u2013 \u00ab\u00a0en partie&#8230; \u00e0 une table crasseuse et branlante dans une taverne de Bruxelles\u00a0\u00bb, comme il le d\u00e9crit &#8211; \u00e0 \u00e9crire le roman semi-autobiographique <em>Max Havelaar ou les ventes aux ench\u00e8res de caf\u00e9 de la Dutch Trading Company<\/em>, qui raconte sa vie en Indon\u00e9sie. Il publie le livre en 1860, sous le nom de plume de Multatuli (latin pour \u00ab\u00a0j&rsquo;ai beaucoup support\u00e9\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De fa\u00e7on inattendue, le roman a connu un \u00e9norme succ\u00e8s lors de sa publication, en avril 1860. Plein d&rsquo;intentions didactiques claires, le livre se lit parfois comme un tract de propagande : les efforts pour justifier l&rsquo;auteur et vilipender ses rivaux sont enti\u00e8rement transparents, presque embarrassants dans leur manque de conscience de soi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En plus d&rsquo;\u00eatre l&rsquo;un des romans les plus influents de l&rsquo;histoire, <em>Max Havelaar<\/em> est sans doute aussi l&rsquo;un des plus \u00e9tranges. C&rsquo;est une concat\u00e9nation chaotique de styles, incorpor\u00e9s dans une structure litt\u00e9raire apparemment impossible. Comme l&rsquo;a \u00e9crit D.H. Lawrence dans l&rsquo;introduction de sa deuxi\u00e8me \u00e9dition en langue anglaise, publi\u00e9e en 1927, le livre est \u00ab\u00a0le plus grand d\u00e9sordre possible\u00a0\u00bb. Il s&rsquo;agit en fait d&rsquo;un m\u00e9li-m\u00e9lo de voix et de langues qui, outre les dialogues classiques, contient des lettres, des paraboles, des contrats, un merveilleux conte populaire (l&rsquo;histoire d\u00e9chirante d&rsquo;Adinda et de Saidjah), des m\u00e9morandums officiels, des po\u00e8mes, des discours, des sermons religieux, une foule de notes de bas de page, des r\u00e9flexions philosophiques et pas mal de descriptions archa\u00efques de la politique n\u00e9erlandaise dans les \u00eeles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a aussi une intrigue. Au d\u00e9but du livre, un courtier bourgeois n\u00e9erlandais nomm\u00e9 Drystubble rencontre un myst\u00e9rieux personnage de son pass\u00e9, qui lui remet un paquet contenant des documents sur sa vie en Indon\u00e9sie. Drystubble se rend compte que ces documents ont une grande valeur publique et financi\u00e8re. Il d\u00e9cide de les confier \u00e0 son assistant, Ernest Stern, un Allemand qui parle un peu le n\u00e9erlandais, et au fils de Stern, Fritz. \u00c0 partir de ces documents, ils cr\u00e9ent la biographie fictive d&rsquo;un personnage myst\u00e9rieux, qu&rsquo;ils appellent Max Havelaar. Des sections ins\u00e9r\u00e9es entre les chapitres autobiographiques adoucissent le r\u00e9cit plut\u00f4t subversif de l&rsquo;assistant de Drystubble et de son fils, afin de le rendre plus acceptable pour la sensibilit\u00e9 du grand public. Le r\u00e9sultat est une combinaison de l&rsquo;histoire vraie de Dekker, de l&rsquo;histoire fictive de Havelaar, du commentaire narratif pr\u00e9sent\u00e9 par Drystubble et enfin de la narration de Multatuli qui, \u00e0 la fin du roman, d\u00e9construit la structure fictive qu&rsquo;il a cr\u00e9\u00e9e et fait directement appel \u00e0 la conscience du lecteur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 &#8211; et aussi, gr\u00e2ce \u00e0 une sorte d&rsquo;alchimie, gr\u00e2ce \u00e0 &#8211; ce grand \u00ab\u00a0g\u00e2chis\u00a0\u00bb, le livre fonctionne. M\u00eame apr\u00e8s 160 ans, <em>Max Havelaar<\/em> s&rsquo;av\u00e8re \u00eatre un chef-d&rsquo;\u0153uvre : d\u00e9rangeant, triste, d&rsquo;une pertinence effroyable, mais aussi d&rsquo;une dr\u00f4lerie \u00e0 couper le souffle. Comme l&rsquo;expliquait en 1998 le traducteur de l&rsquo;\u00e9dition h\u00e9bra\u00efque, Ran HaCohen, \u00ab\u00a0j&rsquo;ai traduit le livre parce qu&rsquo;il me faisait rire, tout comme il faisait rire le p\u00e8re de mon grand-p\u00e8re il y a cent ans. Il \u00e9tait le shamash [bedeau de la synagogue] d&rsquo;une petite ville du nord de la Hollande, dont on disait que ses deux grands amours \u00e9taient Multatuli et la Bible\u00a0\u00bb. (Soit dit en passant, il y a quelques semaines, HaCohen a re\u00e7u le prix de traduction de la Fondation n\u00e9erlandaise pour la litt\u00e9rature, en grande partie gr\u00e2ce \u00e0 sa splendide traduction de <em>Max Havelaar<\/em>).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le charme du livre tient en partie \u00e0 ses caract\u00e9risations tr\u00e8s tranch\u00e9es : les bons personnages sont merveilleux, les mauvais sont affreux. Multatuli compare sa personnification fictive, l&rsquo;intelligent et courageux Havelaar, \u00e0 Socrate et \u00e0 J\u00e9sus, sans sourciller. Drystubble, en revanche, est l&rsquo;un des personnages les plus d\u00e9testables des annales de la litt\u00e9rature. Mais le mal de Drystubble est de type \u00ab\u00a0banal\u00a0\u00bb, pour reprendre la terminologie d&rsquo;Hannah Arendt. Sa m\u00e9chancet\u00e9 est de type l\u00e9gal, banal, socialement accept\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui touche peut-\u00eatre le c\u0153ur du lecteur, c&rsquo;est la proximit\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e entre ces deux personnages contradictoires &#8211; le lien trompeur que chacun ressent en lui-m\u00eame entre le pur, le spirituel, l&rsquo;honn\u00eate et le moral, et le mesquin, le bien-pensant, l&rsquo;hypocrite, le cupide. Plus le vitriol et le m\u00e9pris que Multatuli nourrit \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de Drystubble sont intenses, plus il devient \u00e9vident pour le lecteur qu&rsquo;il est en fait son alter ego.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En effet, \u00e0 un moment donn\u00e9, Dekker\/Multatuli, qui est plus pur que pur et plus juste que juste &#8211; l&rsquo;homme qui a \u00e9crit ce que l&rsquo;auteur isra\u00e9lien Batya Gur a appel\u00e9 l&rsquo;une des \u00ab\u00a0\u0153uvres de protestation les plus audacieuses et les plus impressionnantes de tous les temps contre l&rsquo;autorit\u00e9 et l&rsquo;exploitation que les empires imposent \u00e0 leurs colonies occup\u00e9es\u00a0\u00bb &#8211; a propos\u00e9 de retarder la publication du livre si on lui donnait un poste suffisamment gratifiant dans les colonies. Il \u00e9tait, en effet, l&rsquo;un et l&rsquo;autre \u00e0 la fois : id\u00e9aliste et cupide, indiff\u00e9rent \u00e0 la richesse et avare, \u00e9clair\u00e9 et raciste, amoureux de l&rsquo;humanit\u00e9 et \u00e9go\u00efste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme nous tous, apparemment. Dans l&rsquo;un des plus beaux passages du livre, Multatuli \u00e9crit : \u00ab\u00a0Croyez-moi, il ne sert \u00e0 rien de reprocher \u00e0 un type d&rsquo;\u00eatre tr\u00e8s mauvais, puisque les bons parmi nous ne sont gu\u00e8re meilleurs ! Si nous consid\u00e9rons que la perfection est \u00e9gale \u00e0 z\u00e9ro degr\u00e9 et la m\u00e9chancet\u00e9 \u00e0 cent, qui sommes-nous &#8211; oscillant entre 98 et 99 comme nous le sommes &#8211; pour condamner quelqu&rsquo;un qui obtient cent un ! Et pourtant, je crois que beaucoup de gens n&rsquo;atteignent pas les cent degr\u00e9s uniquement parce qu&rsquo;ils manquent de bonnes qualit\u00e9s, comme le courage d&rsquo;\u00eatre leur propre ma\u00eetre\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un successeur de Multatuli dans l&rsquo;analyse des profondes contradictions du c\u0153ur humain &#8211; <a href=\"https:\/\/archive.vn\/o\/qJ5jc\/https:\/www.haaretz.com\/world-news\/.premium.MAGAZINE-the-intimate-letters-of-sigmund-freud-1.7417120\">Sigmund Freud <\/a>&#8211; a d\u00e9clar\u00e9 que le N\u00e9erlandais \u00e9tait l&rsquo;un de ses auteurs pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s. Freud a plac\u00e9 les recueils d&rsquo;\u00e9crits de ce dernier en t\u00eate d&rsquo;une liste qu&rsquo;il a dress\u00e9e en 1907 des \u00ab\u00a010 meilleurs livres\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" wp-image-29259 aligncenter\" src=\"http:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Havelaar-3-300x200.jpg\" alt=\"\" width=\"585\" height=\"390\" srcset=\"https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Havelaar-3-300x200.jpg 300w, https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Havelaar-3-435x290.jpg 435w, https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Havelaar-3-150x100.jpg 150w, https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Havelaar-3-370x247.jpg 370w, https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Havelaar-3.jpg 640w\" sizes=\"auto, (max-width: 585px) 100vw, 585px\" \/><\/p>\n<h5 style=\"text-align: center;\">Une plaque du XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle honorant la Compagnie n\u00e9erlandaise des Indes orientales, dans la ville portuaire de Hoorn, aux Pays-Bas<strong>. <\/strong>Pendant un temps, c&rsquo;\u00e9tait la plus grande entreprise commerciale du monde, mais une entreprise meurtri\u00e8re. Photo : Stephencdick<\/h5>\n<h1><strong>L&rsquo;horreur frappe le pays<\/strong><\/h1>\n<p style=\"text-align: justify;\">La Hollande du milieu du XIXe si\u00e8cle \u00e9tait l&rsquo;un des lieux les moins propices \u00e0 la publication d&rsquo;un livre subversif et anti-imp\u00e9rialiste. Le pays \u00e9tait dans un \u00e9tat de profonde stagnation, sa population \u00e9tant connue pour son \u00e9troitesse d&rsquo;esprit, sa prudence et son apathie. Comme l&rsquo;\u00e9crit un critique social de l&rsquo;\u00e9poque, \u00ab on peut entendre une feuille tomber : Tout y est aussi mort que possible \u00bb.<br \/><br \/>La publication du livre a eu un effet consid\u00e9rable. Comme l&rsquo;a fait remarquer un membre du parlement n\u00e9erlandais imm\u00e9diatement apr\u00e8s sa publication, \u00ab\u00a0il a frapp\u00e9 le pays tout entier d&rsquo;horreur\u00a0\u00bb. La soci\u00e9t\u00e9 n\u00e9erlandaise, ultra-bourgeoise et ultra-religieuse, a \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9e par cet expos\u00e9 de son hypocrisie.<br \/><br \/>Du jour au lendemain, Multatuli est devenu un auteur c\u00e9l\u00e8bre, mais son espoir que justice soit faite en son nom et en celui des Javanais est rest\u00e9 lettre morte. Les int\u00e9r\u00eats particuliers qui s&rsquo;opposaient \u00e0 lui \u00e9taient trop puissants. L&rsquo;ann\u00e9e de la publication du livre, les b\u00e9n\u00e9fices de la Compagnie n\u00e9erlandaise des Indes orientales, qui contr\u00f4lait alors les Indes orientales, repr\u00e9sentaient 34 % des revenus de l&rsquo;\u00c9tat n\u00e9erlandais.<br \/><br \/>M\u00eame apr\u00e8s \u00eatre devenu une sensation litt\u00e9raire, Multatuli est rest\u00e9 un paria social. Sa famille s&rsquo;est effondr\u00e9e. Il vit \u00e0 peine de ses \u00e9crits litt\u00e9raires et journalistiques, tout en continuant \u00e0 respecter son v\u0153u de lutter contre tout ce qui, dans le domaine moral, social et politique, est petit, mis\u00e9rable, contraint ou \u00e9touff\u00e9. Entre autres maux sociaux, il a lutt\u00e9 contre l&rsquo;antis\u00e9mitisme, tr\u00e8s r\u00e9pandu dans la Hollande de son \u00e9poque (dans son livre <em>Lettres d&rsquo;amour<\/em>, il d\u00e9crit avoir saut\u00e9 dans un canal d&rsquo;Amsterdam pour rep\u00eacher la kippa d&rsquo;un enfant juif que quelqu&rsquo;un y avait jet\u00e9e), et contre la discrimination \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des femmes. En 1920, ann\u00e9e du centenaire de sa naissance, un historien n\u00e9erlandais a \u00e9crit que \u00ab\u00a0dans une large mesure, les femmes des Pays-Bas doivent leur lib\u00e9ration \u00e0 la critique tranchante de Multatuli\u00a0\u00bb.<br \/><br \/>Dekker meurt en 1887 d&rsquo;une crise d&rsquo;asthme, en exil en Allemagne. M\u00eame s&rsquo;il n&rsquo;a pas vu les r\u00e9sultats du projet de sa vie, dans une postface qu&rsquo;il a ajout\u00e9e au livre six ans avant sa mort, il n&rsquo;avait aucun doute sur l&rsquo;issue : \u00ab\u00a0Je triompherai !\u00a0\u00bb Il savait que la v\u00e9rit\u00e9 finit par l&#8217;emporter. En effet, 50 ans apr\u00e8s la publication de <em>Max Havelaar<\/em>, elle a commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9merger, sous la forme du mouvement de lib\u00e9ration indon\u00e9sien.<br \/><br \/>Au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, apr\u00e8s plus de 300 ans de domination coloniale, moins de 5 % de la population indon\u00e9sienne savait lire et \u00e9crire. Un pourcentage bien plus faible pouvait lire le n\u00e9erlandais, la plupart \u00e9tant de jeunes membres de l&rsquo;aristocratie locale, qui recevaient une \u00e9ducation \u00e9litiste. Certains d&rsquo;entre eux &#8211; dont Sukarno, l&rsquo;un des leaders de la lutte nationale contre la domination n\u00e9erlandaise et plus tard premier pr\u00e9sident de l&rsquo;Indon\u00e9sie ind\u00e9pendante &#8211; diraient que leur lecture de <em>Max Havelaar<\/em> les a incit\u00e9s \u00e0 se rebeller contre des g\u00e9n\u00e9rations d&rsquo;oppression. Des rues et des places portent le nom de Multatuli dans presque chaque localit\u00e9 d&rsquo;Indon\u00e9sie.<br \/><br \/>Le critique culturel et sp\u00e9cialiste du colonialisme Edward Said a d\u00e9sign\u00e9 Multatuli, dans son livre <em>Culture and Imperialism<\/em>, comme l&rsquo;un des seuls \u00e9crivains du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle \u00e0 avoir abord\u00e9 la question de l&rsquo;occupation coloniale en tant que telle. Multatuli est \u00e9galement consid\u00e9r\u00e9 comme le premier \u00e9crivain europ\u00e9en \u00e0 avoir expos\u00e9 les d\u00e9tails de l&rsquo;exploitation, de l&rsquo;oppression et de la corruption engendr\u00e9es par l&rsquo;occupation coloniale. <em>Max Havelaar<\/em> est souvent d\u00e9crit comme \u00ab\u00a0le livre qui a tu\u00e9 le colonialisme\u00a0\u00bb et est compar\u00e9 \u00e0 <em>La Case de l&rsquo;oncle Tom<\/em>, qui a exerc\u00e9 une influence similaire sur l&rsquo;attitude du public \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de l&rsquo;esclavage aux USA.<br \/><br \/>Le livre a \u00e9t\u00e9 traduit en 40 langues, et une adaptation cin\u00e9matographique est sortie en 1976. Il existe plusieurs biographies de Multatuli, ainsi qu&rsquo;une revue litt\u00e9raire et une encyclop\u00e9die consacr\u00e9es \u00e0 ses \u00e9crits. Ses \u0153uvres compl\u00e8tes ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9es en 25 volumes.<br \/><br \/>En 2002, \u00e0 une large majorit\u00e9, la Fondation n\u00e9erlandaise pour la litt\u00e9rature a d\u00e9sign\u00e9 Multatuli comme l&rsquo;\u00e9crivain n\u00e9erlandais le plus important de tous les temps et <em>Max Havelaar<\/em> comme l&rsquo;\u0153uvre litt\u00e9raire la plus importante jamais publi\u00e9e aux Pays-Bas. Mais ce qui aurait pu r\u00e9jouir davantage Dekker, c&rsquo;est la cr\u00e9ation en 1988 de la Fondation Max Havelaar, qui a \u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re organisation \u00e0 d\u00e9livrer le label de certification \u00ab\u00a0commerce \u00e9quitable\u00a0\u00bb \u00e0 des produits agricoles cultiv\u00e9s dans les pays en d\u00e9veloppement dans des conditions de commerce \u00e9quitable, une id\u00e9e qui a \u00e9t\u00e9 reprise ailleurs dans le monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Multatuli a triomph\u00e9. Et la lutte continue.<\/p>\n<p><strong> <img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" wp-image-29267 aligncenter\" src=\"http:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/9782330141530-187x300.jpg\" alt=\"\" width=\"388\" height=\"622\" srcset=\"https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/9782330141530-187x300.jpg 187w, https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/9782330141530.jpg 468w\" sizes=\"auto, (max-width: 388px) 100vw, 388px\" \/><\/strong><\/p>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong><a href=\"https:\/\/www.placedeslibraires.fr\/livre\/9782330141530\">O\u00f9 trouver ce livre ?<\/a> <\/strong><\/h2>\n<h2 style=\"text-align: center;\"><strong><a href=\"https:\/\/www.placedeslibraires.fr\/livre\/9782330146696\">Ce livre existe \u00e9galement en version num\u00e9rique<\/a><\/strong><\/h2>\n<h2><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: large;\"><b>Gid\u2019on Lev<\/b><\/span><\/span><\/h2>\n<p><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: large;\"><b>Original\u00a0: <a href=\"https:\/\/archive.vn\/qJ5jc#selection-239.0-239.75\">The Dutch Official Whose Wild Novel Started an Anti-colonialist Revolution<\/a> <\/b><\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #000000;\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: large;\"><b>Traduit par<\/b><\/span><\/span><\/span><a href=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/biographie.asp?ref_aut=2&amp;lg_pp=fr\"><b> <\/b><strong><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: large;\">Fausto Giudice \u0424\u0430\u0443\u0441\u0442\u043e \u0414\u0436\u0443\u0434\u0438\u0447\u0435 <\/span><\/span><span style=\"font-family: Lucida Sans;\"><span lang=\"hi-IN\"><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: large;\">\u0641\u0627\u0648\u0633\u062a\u0648 \u062c\u064a\u0648\u062f\u064a\u0634\u064a<\/span><\/span><\/span><\/span><\/strong><\/a><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: large;\"><b>Edit<\/b><\/span><\/span><\/strong><strong><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: large;\"><b>\u00e9 par<\/b><\/span><\/span><\/strong><strong><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: large;\"><b> <a href=\"http:\/\/www.lapluma.net\/nosotros\/editora\/\">Mar\u00eda Piedad Ossaba<\/a><\/b><\/span><\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-family: Arial, sans-serif;\"><span style=\"font-size: large;\"><b>Traductions disponibles\u00a0: <a href=\"http:\/\/www.lapluma.net\/2021\/08\/06\/eduard-douwes-dekker-el-funcionario-holandes-cuya-loca-novela-max-havelaar-inicio-una-revolucion-anticolonialista\/\">Espa\u00f1ol<\/a><\/b><\/span><\/span><\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La publication du livre a eu un effet consid\u00e9rable. 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