{"id":23929,"date":"2021-02-18T13:28:57","date_gmt":"2021-02-18T13:28:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lapluma.net\/?p=23929"},"modified":"2022-08-19T13:02:22","modified_gmt":"2022-08-19T13:02:22","slug":"querido-elefante-senor","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/2021\/02\/18\/querido-elefante-senor\/","title":{"rendered":"Monsieur et cher \u00c9l\u00e9phant,"},"content":{"rendered":"<div id=\"page-wrap\">\n<header id=\"header\" class=\"header transparent always-on-top full-header sticky sticky-resized underline-from-bottom-menu-style header__drop-downs--shadow-on header--with-hover topline-elements--size-small sticky-topline is-sticky\">\n<div class=\"header-wrap\">\n<div id=\"masthead\" class=\"header-main\">\n<div class=\"wpb_wrapper \">\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Vous vous demanderez sans doute en lisant cette lettre ce qui a pu inciter \u00e0 l\u2019\u00e9crire un sp\u00e9cimen zoologique si profond\u00e9ment soucieux de l\u2019avenir de sa propre esp\u00e8ce. L\u2019instinct de conservation, tel est, bien s\u00fbr ce motif. Depuis fort longtemps d\u00e9j\u00e0, j\u2019ai le sentiment que nos destins sont li\u00e9s. En ces jours p\u00e9rilleux \u00ab d\u2019\u00e9quilibre par la terreur \u00bb, de massacres et de calculs savants sur le nombre d\u2019humains qui survivront \u00e0 un holocauste nucl\u00e9aire, il n\u2019est que trop naturel que mes pens\u00e9es se tournent vers vous.<\/span><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" wp-image-23930 aligncenter\" src=\"http:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/gal_24253-300x200.jpg\" alt=\"\" width=\"504\" height=\"336\" srcset=\"https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/gal_24253-300x200.jpg 300w, https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/gal_24253-435x290.jpg 435w, https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/gal_24253-150x100.jpg 150w, https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/gal_24253-370x247.jpg 370w, https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/gal_24253.jpg 700w\" sizes=\"auto, (max-width: 504px) 100vw, 504px\" \/><\/p>\n<div class=\"wpb_text_column wpb_content_element av5_custom_1613552901_1539915704\">\n<div class=\"wpb_wrapper \">\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">\u00c0 mes yeux, monsieur et cher \u00e9l\u00e9phant, vous repr\u00e9sentez \u00e0 la perfection tout ce qui est aujourd\u2019hui menac\u00e9 d\u2019extinction au nom du progr\u00e8s, de l\u2019efficacit\u00e9, du mat\u00e9rialisme int\u00e9gral, d\u2019une id\u00e9ologie ou m\u00eame de la raison car un certain usage abstrait et inhumain de la raison et de la logique se fait de plus en plus le complice de notre folie meurtri\u00e8re. Il semble \u00e9vident aujourd\u2019hui que nous nous sommes comport\u00e9s tout simplement envers d\u2019autres esp\u00e8ces, et la v\u00f4tre en particulier, comme nous sommes sur le point de le faire envers nous-m\u00eames.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\">C\u2019est dans une chambre d\u2019enfant, il y a pr\u00e8s d\u2019un demi-si\u00e8cle, que nous nous sommes rencontr\u00e9s pour la premi\u00e8re fois. Nous avons pendant des ann\u00e9es partag\u00e9 le m\u00eame lit et je ne m\u2019endormais jamais sans embrasser votre trompe, sans ensuite vous serrer fort dans mes bras jusqu\u2019au jour o\u00f9 ma m\u00e8re vous emporta en disant, non sans un certain manque de logique, que j\u2019\u00e9tais d\u00e9sormais un trop grand gar\u00e7on pour jouer avec un \u00e9l\u00e9phant. Il se trouvera sans doute des psychologues pour pr\u00e9tendre que ma \u00ab fixation \u00bb sur les \u00e9l\u00e9phants remonte \u00e0 cette p\u00e9nible s\u00e9paration, et que mon d\u00e9sir de partager votre compagnie est en fait une forme de nostalgie \u00e0 l\u2019\u00e9gard de mon enfance et de mon innocence perdues. Et il est bien vrai que vous repr\u00e9sentez \u00e0 mes yeux un symbole de puret\u00e9 et un r\u00eave na\u00eff, celui d\u2019un monde o\u00f9 l\u2019homme et la b\u00eate vivraient pacifiquement ensemble.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Des ann\u00e9es plus tard, quelque part au Soudan, nous nous sommes de nouveau rencontr\u00e9s. Je revenais d\u2019une mission de bombardement au-dessus de l\u2019\u00c9thiopie et fis atterrir mon avion en piteux \u00e9tat au sud de Khartoum, sur la rive occidentale du Nil. J\u2019ai march\u00e9 pendant trois jours avant de trouver de l\u2019eau et de boire, ce que j\u2019ai pay\u00e9 ensuite par une typho\u00efde qui a failli me co\u00fbter la vie. Vous m\u2019\u00eates apparu au travers de quelques maigres caroubiers et je me suis d\u2019abord cru victime d\u2019une hallucination. Car vous \u00e9tiez rouge, d\u2019un rouge sombre, de la trompe \u00e0 la queue, et la vue d\u2019un \u00e9l\u00e9phant rouge en train de ronronner assis sur son post\u00e9rieur, me fit dresser les cheveux sur la t\u00eate. H\u00e9 oui ! vous ronronniez, j\u2019ai appris depuis lors que ce grondement profond est chez vous un signe de satisfaction, ce qui me laisse supposer que l\u2019\u00e9corce de l\u2019arbre que vous mangiez \u00e9tait particuli\u00e8rement d\u00e9licieuse.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Il me fallut quelque temps pour comprendre que si vous \u00e9tiez rouge, c\u2019est parce que vous vous \u00e9tiez vautr\u00e9 dans la boue, ce qui voulait dire qu\u2019il y avait de l\u2019eau \u00e0 proximit\u00e9. J\u2019avan\u00e7ai doucement et \u00e0 ce moment vous vous \u00eates aper\u00e7u de ma pr\u00e9sence. Vous avez redress\u00e9 vos oreilles et votre t\u00eate parut alors tripler de volume, tandis que votre corps, semblable \u00e0 une montagne disparaissait derri\u00e8re cette voilure soudain hiss\u00e9e. Entre vous et moi, la distance n\u2019exc\u00e9dait pas vingt m\u00e8tres, et non seulement je pus voir vos yeux, mais je fus tr\u00e8s sensible \u00e0 votre regard qui m\u2019atteignit si je puis dire, comme un direct \u00e0 l\u2019estomac. Il \u00e9tait trop tard pour songer \u00e0 fuir. Et puis, dans l\u2019\u00e9tat d\u2019\u00e9puisement o\u00f9 je me trouvais, la fi\u00e8vre et la soif l\u2019emport\u00e8rent sur ma peur. Je renon\u00e7ai \u00e0 la lutte. Cela m\u2019est arriv\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises pendant la guerre : je fermais tes yeux, attendant la mort, ce qui m\u2019a valu chaque fois une d\u00e9coration et une r\u00e9putation de courage.<\/span><br \/>\n<span style=\"font-size: 12pt;\">Quand j\u2019ouvris de nouveau les yeux, vous dormiez.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">J\u2019imagine que vous ne m\u2019aviez pas vu ou pire vous m\u2019aviez accord\u00e9 un simple coup d\u2019\u0153il avant d\u2019\u00eatre gagn\u00e9 par le sommeil. Quoi qu\u2019il en soit, vous \u00e9tiez l\u00e0 ; la trompe molle, les oreilles affaiss\u00e9es, les paupi\u00e8res abaiss\u00e9es et, je m\u2019en souviens, mes yeux s\u2019emplirent de larmes. Je fus saisi du d\u00e9sir presque irr\u00e9sistible de m\u2019approcher de vous, de presser votre trompe contre moi, de me serrer contre le cuir de votre peau et puis l\u00e0, bien \u00e0 l\u2019abri, de m\u2019endormir paisiblement. Une impression des plus \u00e9tranges m\u2019envahit. C\u2019\u00e9tait ma m\u00e8re, je le savais, qui vous avait envoy\u00e9. Elle s\u2019\u00e9tait enfin laiss\u00e9e fl\u00e9chir et vous m\u2019\u00e9tiez restitu\u00e9. Je fis un pas dans votre direction, puis un autre\u2026 Pour un homme aussi profond\u00e9ment \u00e9puis\u00e9 que j\u2019\u00e9tais en ce moment-l\u00e0, il se d\u00e9gageait de votre masse \u00e9norme, pareille \u00e0 un roc, quelque chose d\u2019\u00e9trangement rassurant. J\u2019\u00e9tais convaincu que si je parvenais \u00e0 vous toucher, \u00e0 vous caresser, \u00e0 m\u2019appuyer contre vous, vous alliez me communiquer un peu de votre force vitale. C\u2019\u00e9tait l\u2019une de ces heures o\u00f9 un homme a besoin de tant d\u2019\u00e9nergie, de tant de force qu\u2019il lui arrive m\u00eame de faire appel \u00e0 Dieu. Je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 capable de lever mon regard aussi haut, je me suis toujours arr\u00eat\u00e9 aux \u00e9l\u00e9phants.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">J\u2019\u00e9tais tout pr\u00e8s de vous quand je fis un faux pas et tombai. C\u2019est alors que la terre trembla sous moi et le boucan le plus effroyable que produiraient mille \u00e2nes en train de braire \u00e0 l\u2019unisson r\u00e9duisit mon c\u0153ur \u00e0 l\u2019\u00e9tat de sauterelle captive. En fait, je hurlais, moi aussi et dans mes rugissements il y avait toute la force terrible d\u2019un b\u00e9b\u00e9 de deux mois. Aussit\u00f4t apr\u00e8s, je dus battre sans cesser de glapir de terreur, tous les records des lapins de course. Il semblait bel et bien qu\u2019une partie de votre puissance se f\u00fbt infus\u00e9e en moi, car jamais homme \u00e0 demi-mort n\u2019est revenu plus rapidement \u00e0 la vie pour d\u00e9taler aussi vite En fait, nous fuyions tous les deux mais en sens contraires. Nous nous \u00e9loignions l\u2019un de l\u2019autre, vous en barrissant, moi en glapissant, et comme j\u2019avais besoin de toute mon \u00e9nergie, il n\u2019\u00e9tait pas question pour moi de chercher \u00e0 contr\u00f4ler tous mes muscles. mais passons l\u00e0-dessus, si vous le voulez bien. Et puis, quoi, un acte de bravoure a parfois de ces petites r\u00e9percussions physiologiques. Apr\u00e8s tout, n\u2019avais-je pas fait peur \u00e0 un \u00e9l\u00e9phant ?<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Nous ne nous sommes plus jamais rencontr\u00e9s et pourtant dans notre existence frustr\u00e9e, limit\u00e9e, contr\u00f4l\u00e9e, r\u00e9pertori\u00e9e, comprim\u00e9e, l\u2019\u00e9cho de votre marche irr\u00e9sistible, foudroyante, \u00e0 travers les vastes espaces de l\u2019Afrique, ne cesse de me parvenir et il \u00e9veille en moi un besoin confus. Il r\u00e9sonne triomphalement comme la fin de la soumission et de la servitude, comme un \u00e9cho de cette libert\u00e9 infinie qui hante notre \u00e2me depuis qu\u2019elle fut opprim\u00e9e pour la premi\u00e8re fois. J\u2019esp\u00e8re que vous n\u2019y verrez pas un manque de respect si je vous avoue que votre taille, votre force et votre ardente aspiration \u00e0 une existence sans entrave vous rendent \u00e9videmment tout \u00e0 fait anachronique. Aussi vous consid\u00e8re-t-on comme incompatible avec l\u2019\u00e9poque actuelle. Mais \u00e0 tous ceux parmi nous qu\u2019\u00e9c\u00a6urent nos villes pollu\u00e9es et nos pens\u00e9es plus pollu\u00e9es encore, votre colossale pr\u00e9sence, votre survie, contre vents et mar\u00e9es, agissent comme un message rassurant. Tout n\u2019est pas encore perdu, le dernier espoir de libert\u00e9 ne s\u2019est pas encore compl\u00e8tement \u00e9vanoui de cette terre, et qui sait ? si nous cessons de d\u00e9truire les \u00e9l\u00e9phants et les emp\u00eachons de dispara\u00eetre, peut-\u00eatre r\u00e9ussirons-nous \u00e9galement \u00e0 prot\u00e9ger notre propre esp\u00e8ce contre nos entreprises d\u2019extermination.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Si l\u2019homme se montre capable de respect envers la vie sous la forme la plus formidable et la plus encombrante \u2013 allons, allons, ne secouez pas vos oreilles et ne levez pas votre trompe avec col\u00e8re, je n\u2019avais pas l\u2019intention de vous froisser \u2013 alors demeure une chance pour que la Chine ne soit pas l\u2019annonce de l\u2019avenir qui nous attend, mais pour que l\u2019individu, cet autre monstre pr\u00e9historique encombrant et maladroit, parvienne d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre \u00e0 survivre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\">Il y a des ann\u00e9es, j\u2019ai rencontr\u00e9 un Fran\u00e7ais qui s\u2019\u00e9tait consacr\u00e9, corps et \u00e2me, \u00e0 la sauvegarde de l\u2019\u00e9l\u00e9phant d\u2019Afrique. Quelque part, sur la mer verdoyante, houleuse, de ce qui portait alors le nom de territoire du Tchad, sous les \u00e9toiles qui semblent toujours briller avec plus d\u2019\u00e9clat lorsque la voix d\u2019un homme parvient \u00e0 s\u2019\u00e9lever plus haut que sa solitude, il me dit : \u00ab\u00a0Les chiens, ce n\u2019est plus suffisant. Les gens ne se sont jamais sentis plus perdus, plus solitaires qu\u2019aujourd\u2019hui, il leur faut de la compagnie, une amiti\u00e9 plus puissante, plus s\u00fbre que toutes celles que nous avons connues. Quelque chose qui puisse r\u00e9ellement tenir le coup. Les chiens, ce n\u2019est plus assez. Ce qu\u2019il nous faut, ce sont les \u00e9l\u00e9phants\u00a0\u00bb. Et qui sait ? Il nous faudra peut-\u00eatre chercher un compagnonnage infiniment plus important, plus puissant encore\u2026<\/span><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" wp-image-23931 aligncenter\" src=\"http:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/gal_24261-238x300.jpg\" alt=\"\" width=\"448\" height=\"565\" srcset=\"https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/gal_24261-238x300.jpg 238w, https:\/\/www.lapluma.net\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/gal_24261.jpg 507w\" sizes=\"auto, (max-width: 448px) 100vw, 448px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Je devine presque une lueur ironique dans vos yeux \u00e0 la lecture de ma lettre. Et sans doute dressez-vous les oreilles par m\u00e9fiance profonde envers toute rumeur qui vient de l\u2019homme. Vous a-t-on jamais dit que votre oreille a presque exactement la forme du continent africain ? Votre masse grise semblable \u00e0 un roc poss\u00e8de jusqu\u2019\u00e0 la couleur et l\u2019aspect de la terre, notre m\u00e8re. Vos cils ont quelque chose d\u2019inconnu qui fait presque penser \u00e0 ceux d\u2019une fillette, tandis que votre post\u00e9rieur ressemble \u00e0 celui d\u2019un chiot monstrueux. Au cours de milliers d\u2019ann\u00e9es, on vous a chass\u00e9 pour votre viande et. votre ivoire, mais c\u2019est l\u2019homme civilis\u00e9 qui a eu l\u2019id\u00e9e de vous tuer pour son plaisir et faire de vous un troph\u00e9e. Tout ce qu\u2019il y a en nous d\u2019effroi, de frustration, de faiblesse et d\u2019incertitude semble trouver quelque r\u00e9confort n\u00e9vrotique \u00e0 tuer la plus puissante de toutes les cr\u00e9atures terrestres. Cet acte gratuit nous procure ce genre d\u2019assurance \u00ab virile \u00bb qui jette une lumi\u00e8re \u00e9trange sur la nature de notre virilit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Il y a des gens qui, bien s\u00fbr, affirment que vous ne servez \u00e0 rien, que vous ruinez les r\u00e9coltes dans un pays o\u00f9 s\u00e9vit la famine, que l\u2019humanit\u00e9 a d\u00e9j\u00e0 assez de probl\u00e8mes de survie dont elle doit s\u2019occuper sans aller encore se charger de celui des \u00e9l\u00e9phants. En fait, ils soutiennent que vous \u00eates un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\">C\u2019est exactement le genre d\u2019 arguments qu\u2019utilisent les r\u00e9gimes totalitaires, de Staline \u00e0 Mao, en passant par Hitler, pour d\u00e9montrer qu\u2019une soci\u00e9t\u00e9 vraiment rationnelle ne peut se permettre le luxe de la libert\u00e9 individuelle. Les droits de l\u2019homme sont, eux aussi, des esp\u00e8ces d\u2019\u00e9l\u00e9phants. Le droit d\u2019\u00eatre d\u2019un avis contraire, de penser librement, le droit de r\u00e9sister au pouvoir et de le contester, ce sont l\u00e0 des valeurs qu\u2019on peut tr\u00e8s facilement juguler et r\u00e9primer au nom du rendement, de l\u2019efficacit\u00e9, des \u00ab int\u00e9r\u00eats sup\u00e9rieurs \u00bb et du rationalisme int\u00e9gral.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\">Dans un camp de concentration en Allemagne, au cours de la derni\u00e8re guerre mondiale, vous avez jou\u00e9s, monsieur et cher \u00e9l\u00e9phant, un r\u00f4le de sauveteur. Boucl\u00e9s derri\u00e8re les barbel\u00e9s, mes amis pensaient aux troupeaux d\u2019\u00e9l\u00e9phants qui parcouraient avec un bruit de tonnerre les plaines sans fin de l\u2019Afrique et l\u2019image de cette libert\u00e9 vivante et irr\u00e9sistible aida ces concentrationnaires \u00e0 survivre. Si le monde ne peut plus s\u2019offrir le luxe de cette beaut\u00e9 naturelle, c\u2019est qu\u2019il ne tardera pas \u00e0 succomber \u00e0 sa propre laideur et qu\u2019elle le d\u00e9truira\u2026<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Pour moi, je sens profond\u00e9ment que le sort de l\u2019homme, et sa dignit\u00e9, sont en jeu chaque fois que nos splendeurs naturelles, oc\u00e9ans, for\u00eats ou \u00e9l\u00e9phants, sont menac\u00e9es de destruction.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\">Demeurer humain semble parfois une tache presque accablante ; et pourtant, il nous faut prendre sur nos \u00e9paules an cours de notre marche \u00e9reintante vers l\u2019inconnu un poids suppl\u00e9mentaire : celui des \u00e9l\u00e9phants. Il n\u2019est pas douteux qu\u2019au nom d\u2019un rationalisme absolu il faudrait vous d\u00e9truire, afin de nous permettre d\u2019occuper toute la place sur cette plan\u00e8te surpeupl\u00e9e. Il n\u2019est pas douteux non plus que votre disparition signifiera le commencement d\u2019un monde enti\u00e8rement fait pour l\u2019homme. Mais laissez-moi vous dire ceci, mon vieil ami : dans un monde enti\u00e8rement fait pour l\u2019homme, il se pourrait bien qu\u2019il n\u2019y e\u00fbt pas non plus place pour l\u2019homme. Tout ce qui restera de nous, ce seront des robots. Nous ne r\u00e9ussirons jamais \u00e0 faire de nous enti\u00e8rement notre propre \u0153uvre. Nous sommes condamn\u00e9s pour toujours \u00e0 d\u00e9pendre d\u2019un myst\u00e8re que ni la logique ni l\u2019imagination ne peuvent p\u00e9n\u00e9trer et votre pr\u00e9sence parmi nous \u00e9voque une puissance cr\u00e9atrice dont on ne peut rendre compte en des termes scientifiques ou rationnels, mais seulement en termes o\u00f9 entrent teneur, espoir et nostalgie.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Vous \u00eates notre derni\u00e8re innocence.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\">Je ne sais que trop bien qu\u2019en prenant votre parti \u2013 mais n\u2019est-ce pas tout simplement le mien ? \u2013 je serai immanquablement qualifi\u00e9 de conservateur, voire de r\u00e9actionnaire, \u00ab monstre \u00bb appartenant \u00e0 une autre \u00e9voque pr\u00e9historique : celle du lib\u00e9ralisme. J\u2019accepte volontiers cette \u00e9tiquette en un temps o\u00f9 le nouveau ma\u00eetre \u00e0 penser de la jeunesse fran\u00e7aise, le philosophe Michel Foucault, annonce que ce n\u2019est pas seulement Dieu qui est mort disparu \u00e0 jamais, mais l\u2019Homme lui-m\u00eame, l\u2019Homme et l\u2019Humanisme.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">C\u2019est ainsi, monsieur et cher \u00e9l\u00e9phant, que nous nous trouvons, vous et moi, sur le m\u00eame bateau, pouss\u00e9 vers l\u2019oubli par le m\u00eame vent puissant du rationalisme absolu. Dans une soci\u00e9t\u00e9, vraiment mat\u00e9rialiste et r\u00e9aliste, po\u00e8tes, \u00e9crivains, artistes, r\u00eaveurs et \u00e9l\u00e9phants ne sont plus que des g\u00eaneurs. Je me souviens d\u2019une vieille m\u00e9lop\u00e9e que chantaient des piroguiers du fleuve Chari en Afrique centrale :<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Nous tuerons le grand \u00e9l\u00e9phant<\/em><br \/>\n<em>Nous mangerons le grand \u00e9l\u00e9phant<\/em><br \/>\n<em>Nous entrerons dans son ventre<\/em><br \/>\n<em>Mangerons son c\u0153ur et son foie\u2026<\/em><\/p>\n<p>Ne dirait-on pas, \u00e9trangement,\u00a0 une chanson des \u00ab\u00a0gardes rouges\u00a0\u00bb de la \u00ab\u00a0r\u00e9volution culturelle\u00a0\u00bb de Mao Ts\u00e9-toung ? Ils annoncent presque quotidiennement leur intention de d\u00e9truire la culture occidentale, ce vieil \u00e9l\u00e9phant \u00ab\u00a0d\u00e9cadent\u00a0\u00bb et tous ses Beethoven, Mozart, Spinoza et C\u00e9zanne pour ne citer que quelques-uns des \u00ab\u00a0monstres\u00a0\u00bb innommables.\u00a0\u00bb Dans un entretien avec Andr\u00e9 Malraux, cit\u00e9 par ce dernier dans ses Anti-M\u00e9moires, Nehru disait au grand \u00e9crivain que s&rsquo;il retournait un jour \u00e0 P\u00e9kin, il emporterait un \u00e9l\u00e9phant avec lui, en cadeau \u00e0 Mao, car l&rsquo;\u00e9l\u00e9phant est une chose que la Chine n&rsquo;a jamais connue et qui lui manque cruellement aujourd&rsquo;hui. Et il est vrai que votre absence est flagrante et inqui\u00e9tante dans le nouveau cauchemar totalitaire rouge. Vous \u00eates, cher Monsieur \u00c9l\u00e9phant, le dernier individu.<\/p>\n<p><span class=\"texte1\">\u00a0Croyez-moi votre ami bien d\u00e9vou\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"font-size: 14pt;\">Romain Gary<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span class=\"navigation_cadre\" style=\"font-size: 14pt;\">Original: <a href=\"http:\/\/www.tlaxcala-int.org\/article.asp?reference=30848\">Dear Elephant, Sir<\/a><br \/>\n<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span class=\"navigation_cadre\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Traductions disponibles : <a href=\"http:\/\/www.lapluma.net\/2021\/02\/18\/querido-elefante-senor\/\">Espa\u00f1ol\u00a0<\/a> <a href=\"http:\/\/www.tlaxcala-int.org\/article.asp?reference=30854\">Deutsch<\/a><\/span><\/span><\/strong><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/header>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans une soci\u00e9t\u00e9, vraiment mat\u00e9rialiste et r\u00e9aliste, po\u00e8tes, \u00e9crivains, artistes, r\u00eaveurs et \u00e9l\u00e9phants ne sont plus que des g\u00eaneurs. (\u2026)<\/p>\n","protected":false},"author":790,"featured_media":23936,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":""},"categories":[19],"tags":[12004,12002,12006,12005,12003],"coauthors":[12001],"class_list":["post-23929","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-literatura","tag-antropoceno","tag-elefantes","tag-elephants","tag-extincion","tag-romain-gary"],"translation":{"provider":"WPGlobus","version":"2.12.2","language":"fr","enabled_languages":["es","fr"],"languages":{"es":{"title":true,"content":true,"excerpt":true},"fr":{"title":true,"content":true,"excerpt":true}}},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23929","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/users\/790"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=23929"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23929\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":41774,"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23929\/revisions\/41774"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media\/23936"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=23929"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=23929"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=23929"},{"taxonomy":"author","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/wp-json\/wp\/v2\/coauthors?post=23929"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}