{"id":23100,"date":"2021-01-02T16:16:43","date_gmt":"2021-01-02T16:16:43","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lapluma.net\/?p=23100"},"modified":"2021-01-06T02:37:16","modified_gmt":"2021-01-06T02:37:16","slug":"23100","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/2021\/01\/02\/23100\/","title":{"rendered":"Ga\u00efa et Chthonia, les deux faces ins\u00e9parables de notre Terre"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em><span style=\"font-size: 12pt;\">Le philosophe italien Agamben nous emm\u00e8ne dans un parcours po\u00e9tique et \u00e9tymologique du c\u00f4t\u00e9 des Anciens, pour nous ramener \u00e0 notre r\u00e9alit\u00e9 covidienne. Le futur a un c\u0153ur antique.<\/span><\/em><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" src=\"http:\/\/www.tlaxcala-int.org\/upload\/gal_23925.jpg\" width=\"430\" height=\"645\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>La \u00ab\u00a0V\u00e9nus de Willendorf\u00a0\u00bb, statuette du Pal\u00e9olithique sup\u00e9rieur repr\u00e9sentant sans doute la Terre M\u00e8re<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"font-size: 12pt;\">I.<\/span><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">En grec classique, la terre a deux noms, qui correspondent \u00e0 deux r\u00e9alit\u00e9s distinctes, sinon oppos\u00e9es\u00a0:<em> g\u00e8<\/em> (ou <em>ga\u00efa<\/em>) et <em>chth\u00f4n<\/em>. Contrairement \u00e0 une th\u00e9orie aujourd&rsquo;hui r\u00e9pandue, les hommes n&rsquo;habitent pas seulement <em>ga\u00efa<\/em>, mais sont avant tout en rapport avec <em>chth\u00f4n<\/em> qui, dans certains r\u00e9cits mythiques, prend la forme d&rsquo;une d\u00e9esse, dont le nom est <em>Chthoni\u00e8<\/em>, ou Chthonia. Ainsi, la th\u00e9ologie de Ph\u00e9r\u00e9cyde de Syros \u00e9num\u00e8re au d\u00e9but trois divinit\u00e9s\u00a0: Zeus, Cronos et Chthoni\u00e8, et ajoute qu&rsquo;\u00a0\u00ab\u00a0 \u00e0 Chthoni\u00e8 \u00e9chut le nom de G\u00e8, apr\u00e8s que Zeus lui eut fait don de la terre (<em>g\u00e8n<\/em>).\u00a0\u00bb M\u00eame si l&rsquo;identit\u00e9 de la d\u00e9esse reste ind\u00e9finie, G\u00e8 est ici, par rapport \u00e0 la premi\u00e8re, une figure accessoire, presque un autre nom de Chthoni\u00e8. Il n&rsquo;est pas moins significatif que, chez Hom\u00e8re, les hommes soient d\u00e9sign\u00e9s par l&rsquo;adjectif <em>epichthonioi<\/em> (chtoniens, qui vivent sur<em> chth\u00f4n<\/em>), tandis que l&rsquo;adjectif <em>epiga\u00efos<\/em> ou <em>epige\u00efos<\/em> se r\u00e9f\u00e8re seulement aux plantes et aux animaux.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">De fait, <em>chth\u00f4n<\/em> et <em>g\u00e8 <\/em>d\u00e9signent deux aspects de la terre pour ainsi dire g\u00e9ologiquement antith\u00e9tiques\u00a0: <em>chth\u00f4n<\/em> est la face externe du monde inf\u00e9rieur, la terre consid\u00e9r\u00e9e de la surface vers le bas, <em>g\u00e8<\/em> est la terre de la surface vers le haut, la face que la terre tourne vers le haut. A cette diversit\u00e9 stratigraphique r\u00e9pond la diff\u00e9rence des praxis et des fonctions\u00a0: <em>chth\u00f4n<\/em> n&rsquo;est pas cultivable, et on ne peut en tirer de nourriture, elle \u00e9chappe \u00e0 l&rsquo;opposition ville\/campagne et n&rsquo;est pas un bien qui puisse \u00eatre poss\u00e9d\u00e9\u00a0; par contre,<em> g\u00e8<\/em>, comme l&rsquo;hymne hom\u00e9rique \u00e9ponyme le rappelle avec insistance, \u00ab\u00a0nourrit tout ce qui est sur chth\u00f4n\u00a0\u00bb (<em>epi chthoni<\/em>) et produit les r\u00e9coltes et les biens qui enrichissent les hommes\u00a0: pour ceux que g\u00e8 honore de sa bienveillance, \u00ab\u00a0les sillons de la gl\u00e8be qui donnent la vie sont pleins de fruits, dans les campagnes le b\u00e9tail prosp\u00e8re, et la maison se remplit de richesses, et les hommes gouvernent par de justes lois les villes aux belles femmes\u00a0\u00bb (v. 9-11).<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">La th\u00e9ogonie de Ph\u00e9r\u00e9cyde contient le plus ancien t\u00e9moignage du rapport entre G\u00e8 et Chth\u00f4n, entre Ga\u00efa et Chthonia. Un fragment qui nous a \u00e9t\u00e9 conserv\u00e9 par Cl\u00e9ment d&rsquo;Alexandrie d\u00e9finit la nature de leur lien en pr\u00e9cisant que Zeus s&rsquo;unit en justes noces avec Chthoni\u00e8 et que lorsque, suivant le rite nuptial de<em> l&rsquo;anakalupt\u00e8ria,<\/em> l&rsquo;\u00e9pouse enl\u00e8ve son voile et appara\u00eet nue devant l&rsquo;\u00e9poux, Zeus la recouvre d&rsquo;\u00a0\u00ab\u00a0un grand et beau manteau\u00a0\u00bb, sur lequel \u00ab\u00a0il brode de couleurs vari\u00e9es G\u00e8 et Ogenos (Oc\u00e9an).\u00a0\u00bb Chth\u00f4n, la terre d&rsquo;en bas, est donc quelque chose d&rsquo;abyssal, qui ne peut se montrer dans sa nudit\u00e9, et le v\u00eatement dont le dieu la recouvre n&rsquo;est autre chose que Ga\u00efa, la terre d&rsquo;en haut. Un passage de l<em>&lsquo;Antre des nymphes<\/em>, de Porphyre, nous apprend que Ph\u00e9r\u00e9cyde d\u00e9finissait la dimension chthonienne comme profondeur, \u00ab\u00a0parlant de replis (<em>muchous<\/em>), de fosses (<em>bothrous<\/em>), de grottes (<em>antra<\/em>)\u00a0\u00bb, con\u00e7us comme les portes (<em>thuras, pulas<\/em>) que franchissent les \u00e2mes lors de la naissance et de la mort. La terre est une r\u00e9alit\u00e9 double\u00a0: Chthonia est le fond informe et cach\u00e9 que Ga\u00efa recouvre de ses broderies bigarr\u00e9es de collines, campagnes fleuries, villages, bois et troupeaux.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Dans la Th\u00e9ogonie d&rsquo;H\u00e9siode aussi, la terre a deux faces. Ga\u00efa, \u00ab\u00a0ferme assise de toutes choses\u00a0\u00bb, est la premi\u00e8re cr\u00e9ature du Chaos, mais l&rsquo;\u00e9l\u00e9ment chthonien est \u00e9voqu\u00e9 aussit\u00f4t apr\u00e8s et, comme chez Ph\u00e9r\u00e9cyde, d\u00e9fini par le terme de <em>\u00ab\u00a0muchos<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0: \u00ab\u00a0le sombre Tartare dans les profondeurs de la terre aux larges rues\u00a0\u00bb (muchoi chthonos euruode\u00ef\u00e8s).\u00a0\u00bb L\u00e0 o\u00f9 la diff\u00e9rence stratigraphique entre les deux aspects de la terre appara\u00eet le plus clairement, c&rsquo;est dans l&rsquo;Hymne hom\u00e9rique \u00e0 D\u00e9m\u00e9ter. D\u00e8s le d\u00e9but, quand le po\u00e8te d\u00e9crit la sc\u00e8ne de l&rsquo;enl\u00e8vement de Pers\u00e9phone, alors qu&rsquo;elle cueillait des fleurs, Ga\u00efa est \u00e9voqu\u00e9e deux fois, les deux fois en tant que la surface fleurie que la terre tourne vers le ciel\u00a0: \u00ab\u00a0les roses, les crocus, les belles violettes dans une tendre prairie et les iris, les jacinthes et les narcisses que Ga\u00efa fait pousser selon la volont\u00e9 du dieu\u00a0\u00bb&#8230; \u00ab\u00a0sentant le parfum de la fleur, tout le ciel dans les hauteurs et la terre sourirent\u00a0\u00bb. Mais juste en cet instant, \u00ab\u00a0chth\u00f4n aux larges voies s&rsquo;ouvrit b\u00e9ante (chan\u00e8) dans la plaine de Nisios, et le seigneur aux h\u00f4tes nombreux s&rsquo;\u00e9lan\u00e7a (orous\u00e8n) avec ses chevaux immortels.\u00a0\u00bb Le fait qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un mouvement du bas vers la surface est soulign\u00e9 par le verbe <em>ornumi<\/em>, qui veut dire \u00ab\u00a0surgir, se lever\u00a0\u00bb, comme si, du fond chthonien de la terre, le dieu apparaissait sur Ga\u00efa, la face de la terre qui regarde vers le ciel. Plus loin, lorsque Pers\u00e9phone elle-m\u00eame raconte \u00e0 D\u00e9m\u00e9ter son enl\u00e8vement, le mouvement s&rsquo;inverse et, l\u00e0, c&rsquo;est Ga\u00efa qui s&rsquo;ouvre (<em>ga\u00efa d&rsquo;enerth\u00e9 chores\u00e8n<\/em>), pour que \u00ab\u00a0le seigneur aux h\u00f4tes nombreux\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb puisse l&rsquo;entra\u00eener sous terre sur son char en or (vv. 429-31). C&rsquo;est comme si la terre avait deux portes ou ouvertures, l&rsquo;une qui s&rsquo;ouvre des profondeurs vers Ga\u00efa, l&rsquo;autre qui, depuis Ga\u00efa, conduit dans l&rsquo;ab\u00eeme de Chthonia.<\/span><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" src=\"http:\/\/www.tlaxcala-int.org\/upload\/gal_23924.jpg\" width=\"562\" height=\"513\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Partie centrale d&rsquo;une grande mosa\u00efque de sol provenant d&rsquo;une villa romaine de <a href=\"https:\/\/commons.wikimedia.org\/wiki\/Sentinum\">Sentinum<\/a> (actuelle <a href=\"https:\/\/commons.wikimedia.org\/wiki\/Sassoferrato\">Sassoferrato<\/a> dans les <a href=\"https:\/\/commons.wikimedia.org\/wiki\/Marche\">Marches <\/a>), v. 200-250 ap. J.-C. \u00c9on (<em>Ai\u00f4n<\/em>), dieu de l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9, est repr\u00e9sent\u00e9 dans une orbe c\u00e9leste constell\u00e9e des signes zodiacaux, entre un arbre vert et un arbre d\u00e9garni (\u00e9t\u00e9 et hiver). \u00c0 ses pieds la terre-m\u00e8re Tellus (Gaia romaine) avec quatre enfants, personnifiant sans doute les quatre saisons. Glyptoth\u00e8que de Munich.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">En r\u00e9alit\u00e9, il ne s&rsquo;agit pas de deux portes, mais d&rsquo;un seuil unique, qui appartient enti\u00e8rement \u00e0 chth\u00f4n. Le verbe que l&rsquo;hymne utilise pour Ga\u00efa n&rsquo;est pas cha\u00efno, faire b\u00e9er, mais choreo, qui signifie simplement \u00ab\u00a0faire place\u00a0\u00bb. Ga\u00efa ne s&rsquo;ouvre pas, mais fait de la place pour le passage de Proserpine\u00a0; l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame d&rsquo;un passage entre le haut et le bas, d&rsquo;une profondeur <em>(profundus\u00a0: altus et fundus<\/em> [profundus\u00a0: haut et profond]) est intimement chthonienne et, comme la Sibylle le rappelle \u00e0 En\u00e9e, la porte de Dis [autre nom de Pluton] est avant tout tourn\u00e9e vers le monde d&rsquo;en bas <em>(facilis descensus<\/em> <em>Averno<\/em>.. [il est facile de descendre dans l&rsquo;Averne]). Le terme latin correspondant \u00e0 <em>chth\u00f4n <\/em>n&rsquo;est pas <em>tellus<\/em>, qui d\u00e9signe une extension horizontale, mais <em>humus<\/em>, qui implique une direction vers le bas (cf <em>humare<\/em>, inhumer), et il est significatif que le nom d\u00e9signant l&rsquo;homme ait \u00e9t\u00e9 tir\u00e9 de l\u00e0<em> (hominem<\/em> <em>appellari quia sit humo natus<\/em> [on l&rsquo;appelle homme parce qu&rsquo;il est n\u00e9 de l&rsquo;humus]). Que l&rsquo;homme soit \u00ab\u00a0humain\u00a0\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire terrestre, n&rsquo;implique pas dans le monde classique un lien avec Ga\u00efa, avec la surface de la terre qui regarde le ciel, mais avant tout une intime connexion avec la sph\u00e8re chthonienne de la profondeur.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Que chth\u00f4n \u00e9voque l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un passage et d&rsquo;un franchissement, c&rsquo;est \u00e9vident dans l&rsquo;adjectif qui, chez Hom\u00e8re et chez H\u00e9siode, accompagne constamment ce terme\u00a0: <em>euruode\u00efa,<\/em> qu&rsquo;on peut traduire par \u00ab\u00a0\u00e0 la large voie\u00a0\u00bb \u00e0 condition de ne pas oublier que <em>odos<\/em> implique l&rsquo;id\u00e9e du passage vers un but, en l&rsquo;occurrence le monde des morts, un voyage que tous sont destin\u00e9s \u00e0 faire (il est possible qu&rsquo;en \u00e9crivant \u00ab<em>\u00a0facilis descensus<\/em>\u00a0\u00bb, Virgile se soit rappel\u00e9 la formule hom\u00e9rique).<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">A Rome, une ouverture circulaire appel\u00e9e<em> mundus,<\/em> qui, selon la l\u00e9gende, avait \u00e9t\u00e9 creus\u00e9e par Romulus lors de la fondation de la ville, faisait communiquer le monde des vivants avec le monde chthonien des morts. L&rsquo;ouverture, ferm\u00e9e par une pierre appel\u00e9e<em> manalis lapis<\/em> [pierre des M\u00e2nes, les esprits des morts], \u00e9tait ouverte trois fois par an, et dans ces jours o\u00f9 l&rsquo;on disait que <em>mundus<\/em> <em>patet<\/em>, le monde est ouvert et \u00ab\u00a0les choses occult\u00e9es et cach\u00e9es de la religion des M\u00e2nes \u00e9taient mises au jour et r\u00e9v\u00e9l\u00e9es\u00a0\u00bb, presque toutes les activit\u00e9s publiques \u00e9taient suspendues. Dans un article exemplaire, Vendryes a montr\u00e9 que le sens originel de notre terme \u00ab\u00a0monde\u00a0\u00bb n&rsquo;est pas, comme on l&rsquo;avait toujours soutenu, une traduction du grec <em>kosmos<\/em>, mais provient justement du seuil circulaire qui d\u00e9voilait le \u00ab\u00a0monde\u00a0\u00bb des morts. La cit\u00e9 antique se fonde sur le \u00ab\u00a0monde\u00a0\u00bb parce que les hommes demeurent dans l&rsquo;ouverture qui unit la terre c\u00e9leste et la terre souterraine, le monde des vivants et celui des morts, le pr\u00e9sent et le pass\u00e9, et c&rsquo;est \u00e0 travers la relation entre ces deux mondes qu&rsquo;il devient possible pour eux d&rsquo;orienter leurs actions et de trouver une inspiration pour le futur. Non seulement l&rsquo;homme est li\u00e9 dans son nom m\u00eame \u00e0 la sph\u00e8re chthonienne, mais m\u00eame son monde et l&rsquo;horizon m\u00eame de son existence touchent aux replis de Chthonia. L&rsquo;homme est, au sens litt\u00e9ral du terme, un \u00eatre des profondeurs.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/TAjiu5E0-7M\" width=\"560\" height=\"315\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><strong>II.<\/strong><\/span><\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">La culture \u00e9trusque est une culture chthonienne par excellence. Quand on parcourt, effar\u00e9, les n\u00e9cropoles dispers\u00e9es dans les campagnes de la Tuscia [l&rsquo;Etrurie], on per\u00e7oit imm\u00e9diatement que les \u00c9trusques habitaient Chthonia, et non Ga\u00efa, non seulement parce que, pour l&rsquo;essentiel, il ne nous est rest\u00e9 d&rsquo;eux que ce qui concernait les morts, mais aussi et surtout parce que les sites qu&rsquo;ils ont choisis pour leurs demeures \u2013 les appeler cit\u00e9s est peut-\u00eatre impropre -, m\u00eame s&rsquo;ils sont apparemment sur la surface de Ga\u00efa\u00a0, sont en r\u00e9alit\u00e9 <i>epichthonioi,<\/i> ils sont chez eux dans les profondeurs verticales de <i>chth\u00f4n<\/i>. De l\u00e0 leur go\u00fbt pour les grottes et les replis excav\u00e9s dans la pierre, de l\u00e0 leur pr\u00e9dilection pour les ravines profondes et les gorges, les raides parois de p\u00e9p\u00e9rite qui d\u00e9valent vers un fleuve ou un torrent. Si on s&rsquo;est trouv\u00e9 brusquement face \u00e0 la Cava Buia pr\u00e8s de Blera, ou dans les chemins creus\u00e9s dans la roche \u00e0 San Giuliano, on sait qu&rsquo;on ne se trouve plus sur la surface de Ga\u00efa, mais sans aucun doute<i> ad portam inferi<\/i> [devant la porte du monde d&rsquo;en bas], dans un des passages qui p\u00e9n\u00e8trent dans les d\u00e9clivit\u00e9s de Chthonia.<\/span><\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Si on compare avec d&rsquo;autres r\u00e9gions italiennes le caract\u00e8re si sp\u00e9cifiquement souterrain des lieux \u00e9trusques, on peut aussi l&rsquo;exprimer en disant que ce que nous avons sous les yeux n&rsquo;est pas \u00e0 proprement parler un paysage. L&rsquo;am\u00e8ne paysage habituel qu&rsquo;on embrasse sereinement du regard et qui se confond au loin avec l&rsquo;horizon appartient \u00e0 Ga\u00efa\u00a0; dans la verticalit\u00e9 chthonienne, tout paysage se dissout, tout horizon dispara\u00eet, et laisse la place au visage f\u00e9roce et jamais vu de la nature. Et l\u00e0, dans les ruisseaux rebelles et dans les gouffres, on ne saurait plus que faire du paysage, le pays est plus obstin\u00e9 et inflexible que toute pi\u00e9t\u00e9 paysagistique \u2013 devant la porte de Dis, le dieu est devenu si proche et in\u00e9branlable qu&rsquo;il n&rsquo;exige plus de culte.<\/span><\/p>\n<p class=\"Standard\" style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">C&rsquo;est \u00e0 cause de cette fa\u00e7on intraitable de se consacrer \u00e0 <i>chth\u00f4n<\/i> que les \u00c9trusques ont construit les demeures de leurs morts et veill\u00e9 sur elles avec une sollicitude si assidue, et non, comme on pourrait le penser, \u00e0 l&rsquo;inverse. Ils n&rsquo;aimaient pas la mort plus que la vie, mais la vie \u00e9tait pour eux ins\u00e9parable de la profondeur de Chthonia, ils ne pouvaient habiter les vall\u00e9es de Ga\u00efa et cultiver ses campagnes qu&rsquo;\u00e0 condition de ne jamais oublier leur v\u00e9ritable et verticale demeure. C&rsquo;est pourquoi, dans les tombes creus\u00e9es dans la roche ou les tumulus, nous n&rsquo;avons pas seulement affaire avec les morts, nous n&rsquo;imaginons pas seulement les corps allong\u00e9s sur les sarcophages vides, mais percevons en m\u00eame temps les mouvements, les gestes et les d\u00e9sirs des vivants qui les ont construits. Que la vie soit d&rsquo;autant plus aimable qu&rsquo;elle conserve plus tendrement en elle la m\u00e9moire de Chthonia, qu&rsquo;il soit possible d&rsquo;\u00e9difier une civilisation sans jamais en exclure la sph\u00e8re des morts, qu&rsquo;il y ait entre le pr\u00e9sent et le pass\u00e9, et entre les vivants et les morts une intense communaut\u00e9 et une continuit\u00e9 ininterrompue \u2013 voil\u00e0 le legs que ce peuple a transmis \u00e0 l&rsquo;humanit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\" aligncenter\" src=\"http:\/\/www.tlaxcala-int.org\/upload\/gal_23923.jpg\" width=\"501\" height=\"617\" \/><b><\/b><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Dionysos chthonien, Tarante, Italie du Sud, IV<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0s. av. J-C. MFA Boston<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">III.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">En 1979, James E. Lovelock, un chimiste anglais qui avait activement collabor\u00e9 aux programmes de la NASA pour les explorations spatiales, publia <em>Ga\u00efa\u00a0: a New Look at Life on Earth.<\/em> On trouve au centre de ce livre une hypoth\u00e8se qu&rsquo;un article \u00e9crit avec Lynn Margulis cinq ans auparavant dans la revue <em>Tellus<\/em> avait anticip\u00e9e dans ces termes\u00a0: \u00ab\u00a0l&rsquo;ensemble des organismes vivants qui constituent la biosph\u00e8re peut agir comme une seule entit\u00e9 pour r\u00e9guler la composition chimique, le Ph superficiel et peut-\u00eatre m\u00eame le climat. Appelons hypoth\u00e8se Ga\u00efa l&rsquo;id\u00e9e de la biosph\u00e8re comme un syst\u00e8me actif de contr\u00f4le et d&rsquo;adaptation, capable de maintenir la terre en hom\u00e9ostase\u00a0\u00bb. Le choix du terme Ga\u00efa, sugg\u00e9r\u00e9 \u00e0 Lovelock par William Golding \u2013 un \u00e9crivain qui avait magistralement d\u00e9crit la vocation perverse de l&rsquo;humanit\u00e9 dans le roman <em>Le Seigneur des mouches<\/em> -, n&rsquo;est certes pas d\u00fb au hasard\u00a0: comme l&rsquo;article le pr\u00e9cise, les auteurs identifiaient les limites de la vie dans l&rsquo;atmosph\u00e8re et ne s&rsquo;int\u00e9ressaient \u00ab\u00a0que dans une moindre mesure aux limites internes constitu\u00e9es par l&rsquo;interface entre les parties internes de la terre, non soumises \u00e0 l&rsquo;influence des processus de surface\u00a0\u00bb (p.4). Toutefois, il y a un fait non moins significatif, que les auteurs ne semblent pas \u2013 du moins \u00e0 ce moment-l\u00e0 \u2013 consid\u00e9rer, c&rsquo;est que la d\u00e9vastation et la pollution de Ga\u00efa ont atteint leur niveau le plus haut justement lorsque les habitants de Ga\u00efa ont d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;extraire l&rsquo;\u00e9nergie n\u00e9cessaire \u00e0 leurs nouveaux et croissants besoins des profondeurs de Chthonia, sous la forme de ce r\u00e9sidu fossile de millions d&rsquo;\u00eatres vivants ayant v\u00e9cu dans un lointain pass\u00e9 que nous appelons p\u00e9trole.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Selon toute \u00e9vidence, l&rsquo;identification des limites de la biosph\u00e8re avec la surface de la terre et avec l&rsquo;atmosph\u00e8re ne peut \u00eatre maintenue\u00a0: la biosph\u00e8re ne peut exister sans l&rsquo;\u00e9change et \u00ab\u00a0l&rsquo;interface\u00a0\u00bb avec la thanatosph\u00e8re chthonienne\u00a0: Ga\u00efa et Chthonia, les vivants et les morts doivent \u00eatre pens\u00e9s ensemble.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">De fait, ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge moderne, c&rsquo;est que les hommes ont oubli\u00e9 et supprim\u00e9 leur rapport avec la sph\u00e8re chthonienne, ils n&rsquo;habitent plus <em>chth\u00f4n<\/em>, mais seulement Ga\u00efa. Mais plus ils \u00e9liminaient de leur vie la sph\u00e8re de la mort, plus leur existence devenait invivable\u00a0; plus ils perdaient toute familiarit\u00e9 avec les profondeurs de Chthonia, r\u00e9duite comme tout le reste \u00e0 n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;un objet d&rsquo;exploitation, plus l&rsquo;aimable surface de Ga\u00efa \u00e9tait progressivement empoisonn\u00e9e et d\u00e9truite. Et ce que nous avons aujourd&rsquo;hui sous les yeux est la d\u00e9rive extr\u00eame de cette suppression de la mort\u00a0: pour sauver leur vie d&rsquo;une menace suppos\u00e9e et confuse, les hommes renoncent \u00e0 tout ce qui la rend digne d&rsquo;\u00eatre v\u00e9cue. Et finalement, Ga\u00efa, la terre priv\u00e9e de profondeur, qui a perdu toute m\u00e9moire de la demeure souterraine des morts, est maintenant int\u00e9gralement en proie \u00e0 la peur et \u00e0 la mort. De cette peur ne pourront gu\u00e9rir que ceux qui retrouveront la m\u00e9moire de leur double demeure, qui se souviendront que seule la vie o\u00f9 Ga\u00efa et Chthonia restent ins\u00e9parables et unies est humaine.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><span style=\"font-size: 12pt;\">Bonus<\/span><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><iframe loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/S3IiXG7sJH8\" width=\"560\" height=\"315\" frameborder=\"0\" allowfullscreen=\"allowfullscreen\"><\/iframe><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><span style=\"font-size: 14pt;\">Giorgio Agamben \u03a4\u03b6\u03cc\u03c1\u03c4\u03b6\u03b9\u03bf \u0391\u03b3\u03ba\u03ac\u03bc\u03c0\u03b5\u03bd<\/span><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><span class=\"navigation_cadre\" style=\"font-size: 14pt;\">Original: <a href=\"http:\/\/www.tlaxcala-int.org\/article.asp?reference=30420\">Gaia e Ctonia<\/a><\/span><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><span class=\"navigation_cadre\" style=\"font-size: 14pt;\">Traduit par <span class=\"trad\"> <a href=\"http:\/\/www.tlaxcala-int.org\/biographie.asp?ref_aut=3734&amp;lg_pp=fr\">Rosa Llorens \u03a1\u03cc\u03b6\u03b1 \u039b\u03b9\u03ce\u03c1\u03b5\u03bd\u03c2<\/a><\/span><\/span><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><span class=\"navigation_cadre\" style=\"font-size: 14pt;\">Edit\u00e9 par <span class=\"trad\"> <a href=\"http:\/\/www.tlaxcala-int.org\/biographie.asp?ref_aut=2&amp;lg_pp=fr\">Fausto Giudice \u0424\u0430\u0443\u0441\u0442\u043e \u0414\u0436\u0443\u0434\u0438\u0447\u0435 \u0641\u0627\u0648\u0633\u062a\u0648 \u062c\u064a\u0648\u062f\u064a\u0634\u064a<\/a> <\/span><br \/>\n<\/span><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong><span class=\"navigation_cadre\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Traductions disponibles : <a href=\"http:\/\/www.lapluma.net\/2021\/01\/02\/23100\/\">Espa\u00f1ol<\/a> <a href=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/article.asp?reference=30424\">Deutsch<\/a> <a href=\"http:\/\/www.tlaxcala-int.org\/article.asp?reference=30446\">English<\/a>\u00a0 <\/span> <\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-size: 14pt;\">Source: <a href=\"http:\/\/www.tlaxcala-int.org\/article.asp?reference=30421\">Tlaxcala<\/a>, le 1 janvier 2021<\/span><\/strong><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.paypal.com\/pools\/c\/8bfPFKFYP5\"><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" src=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/upload\/gal_21691.jpg\" alt=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/upload\/gal_21691.jpg\" \/><\/a><\/p>\n<div id=\"ffenetremailtomailModal\" style=\"z-index: 20002;\">\n<div id=\"ffenetremailtopopupModalMail\">\n<div id=\"ffenetremailtotoModalClose\"><\/div>\n<div id=\"ffenetremailtopopupQuestion\">What do you want to do ?<\/div>\n<p><a id=\"ffenetremailtoemailOpen\"><\/a>New mail<button id=\"ffenetremailtobuttonEmail\">Copy<\/button><textarea 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