{"id":17913,"date":"2020-04-15T11:31:31","date_gmt":"2020-04-15T11:31:31","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lapluma.net\/?p=17913"},"modified":"2020-04-23T10:36:29","modified_gmt":"2020-04-23T10:36:29","slug":"bergamo-la-masacre-que-la-patronal-no-quiso-evitar","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.lapluma.net\/fr\/2020\/04\/15\/bergamo-la-masacre-que-la-patronal-no-quiso-evitar\/","title":{"rendered":"Bergame, le massacre que le patronat n&rsquo;a pas voulu \u00e9viter"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft\" src=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/upload\/aut_7181.jpg\" width=\"142\" height=\"142\" border=\"0\" \/>Le secteur de l&rsquo;Italie le plus ravag\u00e9 par le COVID 19 est un grand p\u00f4le industriel. Il n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9 zone rouge du fait des pressions des entrepreneurs. Le co\u00fbt en vies humaines a \u00e9t\u00e9 catastrophique.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Il y a des images qui marquent une \u00e9poque, qui restent grav\u00e9es dans l&rsquo;imaginaire collectif d&rsquo;un pays. Celle que les Italiens ne pourront oublier avant des ann\u00e9es, c&rsquo;est celle que les habitants de Bergame ont photographi\u00e9e depuis leurs fen\u00eatres la nuit du 18 mars. Soixante-dix camions militaires travers\u00e8rent la ville au milieu d&rsquo;un silence s\u00e9pulcral, l&rsquo;un derri\u00e8re l&rsquo;autre, en marche lente, en signe de respect\u00a0: ils transportaient des cadavres. On les emportait vers d&rsquo;autres villes hors de la Lombardie parce que le cimeti\u00e8re, le fun\u00e9rarium, l&rsquo;\u00e9glise transform\u00e9e en morgue d&rsquo;urgence et le cr\u00e9matorium qui fonctionnait 24 heures sur 24 \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 satur\u00e9s. L&rsquo;image donnait forme \u00e0 l&rsquo;ampleur de la trag\u00e9die en cours dans le secteur d&rsquo;Italie le plus touch\u00e9 par le coronavirus. Le lendemain, le pays se r\u00e9veillait en apprenant qu&rsquo;il \u00e9tait le premier au monde en morts officielles par Covid-19, la plupart en Lombardie. Mais pourquoi la situation est-elle si dramatique justement \u00e0 Bergame\u00a0? Qu&rsquo;est-ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 dans cette zone pour que, en mars 2020, il y ait eu 400% de morts de plus que le m\u00eame mois de l&rsquo;ann\u00e9e ant\u00e9rieure\u00a0?<\/span><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" src=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/upload\/gal_22254.jpg\" alt=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/upload\/gal_22254.jpg\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>Caravane de camions militaires \u00e0 Bergame<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Le 23 f\u00e9vrier, il y avait dans la province de Bergame 2 cas positifs de coronavirus. En une semaine, ils atteignaient le chiffre de 220 \u2013 presque tous dans la Val Seriana. A Codogno, petite ville lombarde o\u00f9 fut d\u00e9tect\u00e9 le 21 f\u00e9vrier le premier cas de coronavirus, il suffit de 50 cas diagnostiqu\u00e9s pour fermer la ville et la d\u00e9clarer zone rouge. Pourquoi n&rsquo;en fit-on pas autant dans la Val Seriana\u00a0? Parce que cette vall\u00e9e du Serio concentre un des p\u00f4les industriels les plus importants d&rsquo;Italie, et les patrons de l&rsquo;industrie firent pression sur toutes les institutions pour \u00e9viter de fermer leurs usines et de perdre de l&rsquo;argent. C&rsquo;est ainsi, aussi incroyable que cela paraisse, que la zone comptant le plus grand nombre de morts par habitant de l&rsquo;Italie \u2013 et d&rsquo;Europe &#8211; par coronavirus n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e zone rouge, \u00e0 la grande stupeur des maires qui le r\u00e9clamaient, et des citoyens qui, maintenant, demandent qu&rsquo;on recherche les responsables. Les m\u00e9decins de famille de la Val Seriana sont les premiers \u00e0 parler clairement\u00a0: si on l&rsquo;avait d\u00e9clar\u00e9e zone rouge, comme le conseillaient tous les experts, on aurait sauv\u00e9 des centaines de personnes, assurent-ils, impuissants.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">L&rsquo;histoire est encore plus trouble\u00a0: ceux qui ont int\u00e9r\u00eat \u00e0 garder les usines ouvertes sont, dans certains cas, les m\u00eames qui ont des int\u00e9r\u00eats dans les cliniques priv\u00e9es. La Lombardie est la r\u00e9gion d&rsquo;Italie qui incarne le mieux le mod\u00e8le de marchandisation de la sant\u00e9, et elle a \u00e9t\u00e9 victime d&rsquo;un syst\u00e8me de corruption \u00e0 grande \u00e9chelle, dirig\u00e9 par celui qui fut son gouverneur pendant 18 ans (de 1995 \u00e0 2013), Roberto Formigoni, membre \u00e9minent de Communion et Lib\u00e9ration (CL). Il \u00e9tait du parti de Berlusconi, qui l&rsquo;appelait \u00ab\u00a0le gouverneur \u00e0 vie de la Lombardie\u00a0\u00bb, mais il avait toujours b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 du soutien de la Ligue, qui gouverne la r\u00e9gion depuis que Formigoni est parti, accus\u00e9 \u2013 puis condamn\u00e9 -pour corruption dans la Sant\u00e9. Son successeur, Roberto Maroni, a engag\u00e9 en 2017 une r\u00e9forme de la sant\u00e9 qui taille encore plus dans les investissements dans la sant\u00e9 publique et qui a pratiquement fait dispara\u00eetre le personnage du m\u00e9decin de famille, le rempla\u00e7ant par celui du \u00ab\u00a0gestionnaire\u00a0\u00bb. \u00ab\u00a0C&rsquo;est vrai, dans les 5 prochaines ann\u00e9es, 45 000 m\u00e9decins de famille dispara\u00eetront\u00a0; mais qui consulte encore son m\u00e9decin de famille\u00a0?\u00a0\u00bb a dit, imperturbable, en ao\u00fbt dernier, Giancarlo Giorgetti, membre de la Ligue, alors vice-secr\u00e9taire d&rsquo;Etat du Gouvernement Conte-Salvini.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">L&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie dans la zone de Bergame, ce qu&rsquo;on appelle le Bergamasque, a officiellement commenc\u00e9 dans l&rsquo;apr\u00e8s-midi du dimanche 23 f\u00e9vrier, bien que les m\u00e9decins de famille \u2013 en premi\u00e8re ligne dans la d\u00e9nonciation de la situation \u2013 assurent que, d\u00e8s la fin du mois de d\u00e9cembre, ils soignaient de tr\u00e8s nombreux cas de pneumonies atypiques, m\u00eame chez des personnes de 40 ans. Dans l&rsquo;h\u00f4pital Pesenti Fenaroli, d&rsquo;Alzano Lombardo, petite ville de 13 670 habitants, situ\u00e9e \u00e0 quelques kilom\u00e8tres de Bergame, arriv\u00e8rent ce 23 f\u00e9vrier les r\u00e9sultats des tests de coronavirus de deux patients hospitalis\u00e9s\u00a0: ils \u00e9taient positifs. Comme tous deux avaient \u00e9t\u00e9 en contact avec d&rsquo;autres patients et avec des m\u00e9decins et des infirmiers, la direction de l&rsquo;h\u00f4pital d\u00e9cida de fermer ses portes. Mais, sans aucune explication, elle les rouvrit quelques heures apr\u00e8s, sans d\u00e9sinfecter les installations ni isoler les patients atteints de Covid-19. Plus encore\u00a0: le personnel m\u00e9dical continua \u00e0 travailler sans protection pendant une semaine\u00a0; une grande partie du personnel sanitaire de l&rsquo;h\u00f4pital fut contamin\u00e9e et le virus se r\u00e9pandit parmi la population. Les contaminations se multipli\u00e8rent dans toute la vall\u00e9e. L&rsquo;h\u00f4pital fut le premier grand foyer d&rsquo;infection\u00a0: des patients hospitalis\u00e9s pour un simple probl\u00e8me de hanche mouraient contamin\u00e9s par le coronavirus.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Les maires des deux petites villes les plus touch\u00e9es de la Val Seriana, Nembro et Alzano Lombardo, attendaient tous les jours, \u00e0 19 heures, que leur parvienne l&rsquo;ordre de fermeture, comme cela avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9. Tout \u00e9tait pr\u00eat\u00a0: les ordonnances r\u00e9dig\u00e9es, l&rsquo;arm\u00e9e mobilis\u00e9e\u00a0; le chef de la police avait communiqu\u00e9 les tours de garde, et les tentes \u00e9taient dress\u00e9es. Mais l&rsquo;ordre n&rsquo;est jamais arriv\u00e9, sans que personne ait pu leur expliquer pourquoi. Par contre, arrivaient constamment des coups de t\u00e9l\u00e9phone des entrepreneurs et patrons des usines de la r\u00e9gion, tr\u00e8s soucieux d&rsquo;\u00e9viter \u00e0 tout prix l&rsquo;arr\u00eat de leurs activit\u00e9s. Ils ne se cachaient pas.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Le 28 f\u00e9vrier, en pleine urgence coronavirus, &#8211; en 5 jours, on \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 110 contamin\u00e9s officiels dans cette zone, d\u00e8s lors hors contr\u00f4le \u2013 le patronat de l&rsquo;industrie italienne, la Confindustria, lance sans aucune pudeur une campagne sur les r\u00e9seaux avec le hashtag \u2260 YesWeWork. \u00ab\u00a0Nous devons baisser le ton, faire comprendre \u00e0 l&rsquo;opinion publique que la situation est en cours de normalisation, que les gens peuvent se remettre \u00e0 vivre comme avant\u00a0\u00bb, d\u00e9clara dans les m\u00e9dias le pr\u00e9sident de Confindustria Lombarda, Marco Bonometti.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Le m\u00eame jour, Confindustria Bergamo lan\u00e7a sa propre campagne \u00e0 l&rsquo;adresse des investisseurs \u00e9trangers, pour les convaincre qu&rsquo;il ne se passait rien et qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait absolument pas question de fermer. Le slogan \u00e9tait sans ambigu\u00eft\u00e9\u00a0: \u00ab<em>\u00a0Bergamo non si ferma \/ Bergame is running\u00a0<\/em>\u00bb (Bergame ne s&rsquo;arr\u00eate pas).<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Le message de la vid\u00e9o promotionnelle pour les associ\u00e9s internationaux \u00e9tait absurde\u00a0: \u00ab\u00a0 On a diagnostiqu\u00e9 des cas de Coronavirus en Italie, tout comme dans beaucoup d&rsquo;autres pays\u00a0\u00bb, minimisaient-ils. Et ils mentaient\u00a0: \u00ab\u00a0Le risque de contamination est faible\u00a0\u00bb. Ils s&rsquo;en prenaient aux m\u00e9dias pour leur alarmisme injustifi\u00e9 et, montrant des ouvriers au travail dans leurs usines, assuraient que toutes les usines resteraient \u00ab\u00a0ouvertes et tournant \u00e0 plein r\u00e9gime, comme toujours\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" src=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/upload\/gal_22288.jpg\" alt=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/upload\/gal_22288.jpg\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>La zone grise<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Cinq jours apr\u00e8s \u00e0 peine, \u00e9clatait l&rsquo;\u00e9norme flamb\u00e9e de contaminations et de morts qui fut finalement la plus importante d&rsquo;Italie et d&rsquo;Europe. Mais m\u00eame alors, ils ne retir\u00e8rent pas leur campagne, encore moins song\u00e8rent-ils \u00e0 fermer les usines. Confindustria Bergamo regroupe 1200 entreprises qui emploient plus de 80 000 travailleurs. Tous ont \u00e9t\u00e9 expos\u00e9s au coronavirus, oblig\u00e9s d&rsquo;aller travailler, pour une grande partie d&rsquo;entre eux, sans mesures appropri\u00e9es \u2013 entass\u00e9s, sans distance de s\u00e9curit\u00e9 ni mat\u00e9riel de protection \u2013 mettant en danger eux-m\u00eames et tout leur entourage.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Le maire de Bergame, Giorgio Gori, du Parti D\u00e9mocratique, s&rsquo;\u00e9tait aussi joint au ch\u0153ur qui clamait contre la fermeture de la ville et, le 1er mars, il invitait les gens \u00e0 remplir les commerces du centre-ville, sous le slogan\u00a0: \u00ab\u00a0Bergame ne s&rsquo;arr\u00eate pas\u00a0\u00bb. Plus tard, devant l&rsquo;\u00e9vidence de la catastrophe, il changea d&rsquo;avis et reconnut qu&rsquo;il avait pris des mesures trop faibles pour ne pas g\u00eaner l&rsquo;activit\u00e9 \u00e9conomique des puissantes entreprises de la zone. Le 8 mars, le nombre de contaminations officielles dans le Bergamasque \u00e9tait pass\u00e9, en une semaine, de 220 \u00e0 997. L&rsquo;apr\u00e8s-midi, la nouvelle filtra que le Gouvernement voulait isoler la Lombardie. Apr\u00e8s quelques heures de chaos, pendant lesquelles beaucoup de gens quitt\u00e8rent Milan en d\u00e9bandade, Giuseppe Conte apparut, t\u00f4t le matin, lors d&rsquo;une conf\u00e9rence de presse confuse, \u00e0 travers Facebook, pour annoncer le d\u00e9cret. Mais ce n&rsquo;\u00e9tait pas ce qu&rsquo;attendaient les maires des communes de la Val Seriana\u00a0: pas de zone rouge, mais seulement orange\u00a0; c&rsquo;est-\u00e0-dire qu&rsquo;on limitait les entr\u00e9es et sorties des villes, mais tout le monde pouvait continuer \u00e0 aller au travail.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Au bout de deux jours, le confinement s&rsquo;\u00e9tendit \u00e0 toute l&rsquo;Italie de fa\u00e7on \u00e9gale. Et rien ne changea dans la zone du Bergamasque, o\u00f9 les contaminations ne cessaient d&rsquo;augmenter, au m\u00eame rythme irr\u00e9sistible que ses usines fonctionnant \u00e0 plein r\u00e9gime. \u00ab\u00a0Alors que tout le monde, dans cette zone, surtout \u00e0 Nembro et Alzano Lombardo, \u00e9tait convaincu qu&rsquo;on allait d\u00e9clarer la zone rouge, certaines entreprises importantes de la r\u00e9gion firent pression pour la retarder le plus possible\u00a0\u00bb, raconte Andrea Agazzi, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du syndicat FIOM Bergamo, dans l&rsquo;\u00e9mission <em>Report<\/em> de la RAI. Et il ajoute\u00a0: \u00ab\u00a0La Confindustria s&rsquo;est servie de ses atouts, et le gouvernement a choisi son camp\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Les contaminations et les morts augment\u00e8rent irr\u00e9sistiblement, en particulier dans les zones industrielles de Lombardie situ\u00e9es entre Bergame et Brescia. Un mois exactement apr\u00e8s le premier cas officiel de coronavirus en Italie, le samedi 21 mars, on arriva au triste record de pr\u00e8s de 800 morts par jour. Les gouverneurs de la Lombardie et du Pi\u00e9mont -autre grand p\u00f4le industriel \u2013 d\u00e9clar\u00e8rent que la situation \u00e9tait insoutenable et qu&rsquo;il fallait arr\u00eater l&rsquo;activit\u00e9 de production. Conte qui, jusque-l\u00e0, s&rsquo;\u00e9tait montr\u00e9 oppos\u00e9 \u00e0 cette mesure, fit son apparition, la nuit, accabl\u00e9, pour dire que maintenant, oui, on allait fermer \u00ab\u00a0toutes les activit\u00e9s \u00e9conomiques de production non essentielles\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Confindustria se mit aussit\u00f4t en mouvement et lan\u00e7a une offensive pour faire pression sur le Gouvernement. \u00ab\u00a0On ne peut pas fermer toutes les activit\u00e9s non essentielles\u00a0\u00bb, disaient-ils dans une lettre au Premier Ministre, d\u00e9taillant leurs exigences. Les industriels obtinrent que le d\u00e9cret mette 24 heures \u00e0 \u00eatre approuv\u00e9 et que Conte accepte leurs conditions. Oui, le gouvernement avait choisi son camp, et ce n&rsquo;\u00e9tait pas celui des travailleurs.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Les syndicats en bloc se mirent sur pied de guerre et menac\u00e8rent d&rsquo;une gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale si on ne respectait pas la fermeture r\u00e9elle des activit\u00e9s productrices non essentielles. Confindustria avait obtenu qu&rsquo;on ajoute \u00e0 la liste des activit\u00e9s qui pouvaient continuer \u00e0 fonctionner de nombreuses activit\u00e9s qui n&rsquo;\u00e9taient pas de premi\u00e8re n\u00e9cessit\u00e9, comme celles de l&rsquo;industrie des armes et munitions. Ils inclurent de plus une esp\u00e8ce de clause qui permettait pratiquement \u00e0 toute entreprise d\u00e9clarant qu&rsquo;elle \u00e9tait \u00ab\u00a0utile\u00a0\u00bb \u00e0 une activit\u00e9 \u00e9conomique essentielle de rester ouverte. Le r\u00e9sultat fut qu&rsquo;\u00e0 Brescia, l&rsquo;autre province lombarde frapp\u00e9e par le coronavirus, en un seul jour, plus de 600 entreprises qui n&rsquo;\u00e9taient pas sur la liste des activit\u00e9s essentielles entreprirent les d\u00e9marches pour pouvoir rester en fonctionnement.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">\u00ab\u00a0Je ne comprends pas les raisons pour lesquelles les syndicats voudraient faire gr\u00e8ve. Le d\u00e9cret est d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s restrictif\u00a0: que faudrait-il faire de plus\u00a0?\u00a0\u00bb, dit, avec bien peu d&#8217;empathie, le pr\u00e9sident de Confindustria, Vincenzo Bocca. Et il ajoutait\u00a0: \u00ab\u00a0Nous allons d\u00e9j\u00e0 perdre 100 000 millions d&rsquo;euros par mois\u00a0; tout le pays a int\u00e9r\u00eat \u00e0 ne pas arr\u00eater l&rsquo;\u00e9conomie\u00a0\u00bb. Annamaria Furlan, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9rale du syndicat CISL, essaya de le lui expliquer\u00a0: \u00ab\u00a0Il y a 40 ans que je suis syndicaliste, et je n&rsquo;ai jamais demand\u00e9 la fermeture d&rsquo;aucune usine\u00a0; mais, maintenant, c&rsquo;est la vie des personnes qui est en jeu\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Les ouvriers des usines entreprirent des actions de protestation et des arr\u00eats de travail pendant que les syndicats n\u00e9gociaient avec le Gouvernement qui finit par modifier sa position. Sur la liste des plus de 80 activit\u00e9s consid\u00e9r\u00e9es comme essentielles, on en \u00e9limina quelques-unes, comme l&rsquo;industrie de l&rsquo;armement ou les<em> call centers<\/em> qui vendent par t\u00e9l\u00e9phone des offres non souhait\u00e9es, et on restreignit les industries p\u00e9trochimiques. On d\u00e9cida aussi qu&rsquo;une auto-certification de l&rsquo;entreprise ne suffisait pas pour qu&rsquo;elle soit consid\u00e9r\u00e9e comme utile \u00e0 une autre essentielle, et les patrons s&rsquo;engag\u00e8rent \u00e0 respecter le droit \u00e0 la sant\u00e9 des travailleurs qui se allaient rester dans les usines. Malgr\u00e9 cela, il resta dans le d\u00e9cret des points ambigus, et il y a une zone grise qui permet \u00e0 de nombreuses usines de rester ouvertes. De m\u00eame, de nombreux ouvriers continuent \u00e0 travailler sans la distance de s\u00e9curit\u00e9 de rigueur et sans mat\u00e9riel appropri\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Les usines du Bergamasque rest\u00e8rent pratiquement toutes ouvertes jusqu&rsquo;au 23 mars, alors que les contaminations officielles dans la zone atteignaient d\u00e9j\u00e0 le chiffre de 6500. Une semaine apr\u00e8s, le 30 mars, malgr\u00e9 le d\u00e9cret de fermeture de \u00ab\u00a0toutes les activit\u00e9s de production non essentielles\u00a0\u00bb, il y avait 1800 usines ouvertes et 8670 cas officiels de contamination dans la zone.<\/span><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" src=\"http:\/\/www.tlaxcala-int.org\/upload\/gal_22289.jpg\" alt=\"http:\/\/www.tlaxcala-int.org\/upload\/gal_22289.jpg\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\u00ab\u00a0Patr<strong>ons assassins ! Fermez les usines #Bergamisidying\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Mettons des noms sur les usines qui n&rsquo;ont pas voulu fermer. Une des entreprises de la zone s&rsquo;appelle Tenaris, leader mondial pour la fourniture des tubes et services pour la prospection et la production de p\u00e9trole et de gaz, avec un chiffre d&rsquo;affaires de 7300 millions de dollars, et un si\u00e8ge social au Luxembourg. Elle emploie 1700 travailleurs dans son usine du Bergamasque et appartient \u00e0 la famille Rocca\u00a0; son propri\u00e9taire est Gianfelice Rocca, le huiti\u00e8me homme plus riche d&rsquo;Italie. Dans la province de Bergame, comme dans toute la Lombardie, la sant\u00e9 priv\u00e9e est tr\u00e8s puissante. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, dans le Bergamasque, la moiti\u00e9 des services de sant\u00e9 d\u00e9pendent du priv\u00e9. Les deux cliniques priv\u00e9es les plus importantes de la zone, qui font chacune plus de 15 millions d&rsquo;euros par an de chiffre d&rsquo;affaires, appartiennent au groupe San Donato \u2013 dont le pr\u00e9sident n&rsquo;est autre que l&rsquo;ex-vice-premier ministre italien Angelino Alfano, ex-dauphin de Berlusconi \u2013 et au groupe Humanitas. Le pr\u00e9sident d&rsquo;Humanitas est Gianfelice Rocca, \u00e9galement propri\u00e9taire de Tenaris, la soci\u00e9t\u00e9 qui n&rsquo;a pas voulu renvoyer ses travailleurs \u00e0 la maison. La sant\u00e9 priv\u00e9e bergamasque n&rsquo;est pas entr\u00e9e en action pour l&rsquo;urgence Coronavirus avant le 8 mars, lorsqu&rsquo;il fallut, par d\u00e9cret, remettre \u00e0 plus tard les interventions non urgentes. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;alors qu&rsquo;elle commen\u00e7a \u00e0 faire de la place pour les patients atteints du Covid-19.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Brembo est une autre grande entreprise qui a des usines dans le Bergamasque. Elle appartient \u00e0 la puissante famille Bombassei, qui fait aussi de la politique\u00a0: Alberto, le fils du fondateur, \u00e9tait d\u00e9put\u00e9 pour Scelta Civica [Choix Civique], le parti de Mario Monti. Elle a 3000 travailleurs dans ses usines de la zone de Bergame, o\u00f9 elle produit des freins pour les voitures. Elle a un chiffre d&rsquo;affaires de 2600 millions d&rsquo;euros. Elle n&rsquo;a pas voulu fermer.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">La Val Seriana fut en grande partie industrialis\u00e9e il y a plus de cent ans par des entreprises suisses\u00a0; aussi la pr\u00e9sence d&rsquo;usines li\u00e9es \u00e0 la Suisse est encore importante. Une autre grande entreprise\u00a0, qui a plus de 6000 travailleurs en Italie, plus de 850 dans le Bergamasque, est ABB, \u00e0 capital suisse et su\u00e9dois. Leader en robotique, elle a un chiffre d&rsquo;affaires de 2000 millions d&rsquo;euros. Le 30 mars, elle \u00e9tait toujours ouverte, en pleine normalit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Persico, entreprise italienne qui produit des composants automobiles, avec 400 travailleurs et 159 millions de chiffre d&rsquo;affaires, a son si\u00e8ge \u00e0 Nembro, la localit\u00e9 italienne qui a eu le plus de morts du Covid-19 par habitant. Pierino Persico, le propri\u00e9taire, fut des plus vigoureux opposants \u00e0 la d\u00e9claration de zone rouge.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">A Nembro, en mars 2019, 14 personnes sont mortes. Le m\u00eame mois de cette ann\u00e9e-ci, il y en a eu 123 (une augmentation de 750%). Et m\u00eame ainsi, il n&rsquo;y a que 200 contamin\u00e9s officiels. A Alzano Lombardo, en mars 2019, 9 personnes sont mortes\u00a0; au mois de mars dernier, il y en a eu 101. Dans la ville de Bergame (120 000 habitants), il y a eu, en ce mois de mars, 553 morts, tandis qu&rsquo;en mars 2019, ils \u00e9taient 125. Les donn\u00e9es sur les contamin\u00e9s ne sont pas fiables parce qu&rsquo;on ne fait pas de tests, et la Protection Civile Italienne \u2013 qui fournit les d\u00e9comptes \u2013 avertit qu&rsquo;il faudrait multiplier les chiffres au moins par dix. Selon une \u00e9tude publi\u00e9e par le <em>Giornale di Brescia<\/em>, le chiffre des contaminations serait, dans cette province lombarde, 20 fois plus \u00e9lev\u00e9 que le chiffre officiel, soit 15% de la population. M\u00eame chose pour les morts. Selon cette \u00e9tude, ils seraient deux fois plus que le chiffre officiel, c&rsquo;est-\u00e0-dire 3000 seulement dans la province de Brescia. L&rsquo;absence de tests \u2013 sur les vivants comme sur les morts \u2013 rend impossible de faire un d\u00e9compte fiable. Ce que, par contre, on sait, c&rsquo;est que l&rsquo;Italie est le pays du monde qui a eu le plus de d\u00e9c\u00e8s par Covid-19, autour de 18 000, et la majorit\u00e9 appartiennent \u00e0 la zone du Nord industriel.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 12pt;\">Maintenant, devant les milliers de cadavres, et avec une population chez qui la douleur commence \u00e0 se changer en rage, tout le monde nie toute responsabilit\u00e9. Le gouverneur de la Lombardie, Attilio Fontana, qui appartient \u00e0 la Ligue, rejette la faute sur le gouvernement central et assure que, s&rsquo;il n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 plus strict, c&rsquo;est qu&rsquo;on ne le lui a pas permis. En r\u00e9alit\u00e9, s&rsquo;il avait voulu, il aurait pu l&rsquo;\u00eatre, comme l&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 les gouverneurs de l&rsquo;Emilie-Romagne, du Latium et de la Campanie, qui ont d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 des zones rouges dans leurs r\u00e9gions. La v\u00e9rit\u00e9, c&rsquo;est qu&rsquo;aucune autorit\u00e9 n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 \u00e0 la hauteur, \u00e0 l&rsquo;exception des maires des petites communes, les seuls qui ont reconnu \u2013 et d\u00e9nonc\u00e9 \u2013 les pressions des industriels, qui les harcelaient de coups de t\u00e9l\u00e9phone pour essayer, par tous les moyens, d&rsquo;\u00e9viter ou de diff\u00e9rer la fermeture des usines. Dans un Bergamasque bless\u00e9 et encore en \u00e9tat de choc, les citoyens commencent \u00e0 s&rsquo;organiser pour demander qu&rsquo;on fasse la lumi\u00e8re sur les faits, et que quelqu&rsquo;un assume, pour le moins, la responsabilit\u00e9 d&rsquo;avoir laiss\u00e9 les int\u00e9r\u00eats \u00e9conomiques primer sur la sant\u00e9 &#8211; c&rsquo;est-\u00e0-dire la vie \u2013 des travailleurs du Bergamasque &#8211; beaucoup d&rsquo;entre eux, d&rsquo;ailleurs, pr\u00e9caires.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"shrinkToFit aligncenter\" src=\"http:\/\/www.tlaxcala-int.org\/upload\/gal_22255.jpg\" alt=\"http:\/\/www.tlaxcala-int.org\/upload\/gal_22255.jpg\" width=\"508\" height=\"604\" \/><\/strong><strong>Sans paroles, par Mauro Biani<\/strong><\/p>\n<p><strong><span class=\"auteur\" style=\"font-size: 14pt;\"><a href=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/biographie.asp?ref_aut=7181&amp;lg_pp=fr\">Alba Sidera<\/a><\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span class=\"navigation_cadre\" style=\"font-size: 14pt;\">Original: B\u00e9rgamo, la masacre que la patronal no quiso evitar<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span class=\"navigation_cadre\" style=\"font-size: 14pt;\">Traduit par <span class=\"trad\"> <a href=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/biographie.asp?ref_aut=3734&amp;lg_pp=fr\">Rosa Llorens <\/a><\/span><\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span class=\"navigation_cadre\" style=\"font-size: 14pt;\">Edit\u00e9 par <span class=\"trad\"> \u00a0 <a href=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/biographie.asp?ref_aut=2&amp;lg_pp=fr\">Fausto Giudice \u0424\u0430\u0443\u0441\u0442\u043e \u0414\u0436\u0443\u0434\u0438\u0447\u0435 \u0641\u0627\u0648\u0633\u062a\u0648 \u062c\u064a\u0648\u062f\u064a\u0634\u064a<\/a> <\/span><br \/>\n<\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span class=\"navigation_cadre\"><span style=\"font-size: 14pt;\">Traductions disponibles : <a href=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/article.asp?reference=28747\">Portugu\u00eas\/Galego<\/a>\u00a0 <a href=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/article.asp?reference=28748\">Italiano<\/a>\u00a0<\/span> <\/span><\/strong><\/p>\n<p><strong><span style=\"font-size: 14pt;\">Source:\u00a0 <a href=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/article.asp?reference=28658\">Tlaxcala<\/a>, le 15 avril 2020<\/span><\/strong><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter\" src=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/upload\/gal_21691.jpg\" alt=\"http:\/\/tlaxcala-int.org\/upload\/gal_21691.jpg\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Lombardie est la r\u00e9gion d&rsquo;Italie qui incarne le mieux le mod\u00e8le de marchandisation de la sant\u00e9, et elle a \u00e9t\u00e9 victime d&rsquo;un syst\u00e8me de corruption \u00e0 grande 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