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Dolors Bramon : «Nous sommes très mal éduqués sur les questions de l’islam»

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Alex_AnfrunsBisAprès les attentats de Barcelone et de Cambrils, une importante partie de la société catalane a refusé de stigmatiser l’islam. Mais la vague d’attentats qui frappe l’Europe semble impossible à contenir. Après le 11 septembre, la guerre des USA contre l’Irak ainsi que les déstabilisations en Libye et en Syrie n’ont pas été d’une grande aide.

Dans ce contexte, certains observateurs ont mis en lumière ce qu’ils appellent «l’euro-djihadisme», ou le fait que certains terroristes sont nés et ont été éduqués au sein de société européennes. En France, les initiatives en matière de « déradicalisation » mises en œuvre depuis 2015 ont été un échec retentissant, malgré un financement très important. Peut-être existe-t-il d’autres méthodes qui n’ont pas encore été explorées ? Quel rôle joue l’éducation et sa manière d’aborder l’islam dans les sociétés multiculturelles modernes ?

Dolors_bramon

Le professeur Dolors Bramon est arabiste et historienne spécialiste de l’époque médiévale. Elle a publié plusieurs ouvrages de vulgarisation comme L’islam avui. Alguns aspectes controvertits (L’islam aujourd’hui. Quelques aspects controversés) et a mis en garde contre la mauvaise interprétation de certains concepts associés au monde arabe et à l’islam. Nous l’avons rencontrée pour qu’elle nous éclaircisse et qu’elle réponde urgemment aux clichés et à la désinformation les plus fréquents.

Face à ceux qui présentent l’islam comme une religion violente, vous répondez dans votre livre que l’islam est pluriel.

Il y a autant d’islam qu’il y a de gens qui pratiquent l’islam. Il y a même des personnes qui disent pratiquer l’islam, mais qui selon moi ne le font pas. C’est pour cela que j’emploie le terme «islam pluriel». De plus, cela est confirmé par le Coran – que les musulmans considèrent comme la retranscription de la parole de Dieu – car l’un des verbes qui y apparaît le plus est «raisonner», «penser». Le livre saint invite le lecteur à l’analyser, et par conséquent chaque esprit le lira et l’interprètera selon ses facultés…

De même que le catholicisme était et a été jusqu’à il y a peu en faveur d’un alignement total sur la doctrine du Vatican, l’islam est en réalité pluriel puisque chaque fidèle peut l’interpréter à sa manière. Cela ne signifie pas que je suis en train de dire que tous ceux qui se prétendent musulmans agissent comme tels. Il y a des gens qui se disent musulmans, mais que personnellement je ne considèrerais pas comme tels. Par exemple, ces terroristes – comme beaucoup d’autres – moi je suis convaincue qu’ils ne suivent pas la doctrine de l’islam.

Vous déplorez également dans votre livre que «l’histoire est remplie d’exemples où la notion de djihad est utilisée de façon erronée».

Le mot djihad apparaît trente-cinq fois dans le Coran. Par conséquent, si Dieu utilise ce mot, il est bon de savoir quel usage il en fait, car Dieu doit savoir infiniment mieux que nous la signification d’un mot. Le djihad a toujours été un effort que chaque musulman doit faire pour être une meilleure personne jour après jour, et que chaque collectivité doit faire pour être une meilleure collectivité.

Il est vrai que dans le Coran le mot djihad apparaît dix fois dans le sens de la «lutte». Mais une fois qu’on a lu le Coran dans son intégralité, on se rend compte qu’une lutte, ou une guerre, doit réunir plusieurs conditions. Par exemple, un autre musulman ne peut pas se battre contre un autre musulman… chose qui s’est pourtant passée dès le premier jour. De la même manière, les chrétiens ne doivent pas tuer, ils l’ont pourtant fait à merveille. Alors la théorie est une chose, et la pratique en est une autre.

Pouvez-vous donner un exemple historique d’un bon usage du mot djihad ?

On pourrait prendre l’exemple des actions qui se sont faites en Afghanistan pour repousser l’invasion soviétique. En fait, c’est pendant cette lutte antisoviétique que le mot est revenu au goût du jour, alors qu’il avait été délaissé depuis le Moyen-Âge. L’expression «moudjahidine» est aussi revenue à la mode, elle signifie «ceux qui luttent en faisant le djihad». Là-bas ils avaient une raison : ils étaient envahis et ils devaient se défendre.

Autre exemple qui ne signifie pas guerre, mais effort, et que je vois presque tous les jours en cours avec des élèves à l’université qui me disent : «ma grand-mère m’a dit je te souhaite un bon djihad», lorsque le cours commence. C’est-à-dire, que cet effort que tu fais pour réussir et poursuivre une carrière universitaire te soit bénéfique. Et c’est dit publiquement, je l’ai personnellement vécu lors d’une thèse doctorale à Barcelone.

Dans mon livre, je mentionne également le cas d’un garçon étasunien, qui dans son discours de fin d’année de son école a déclaré publique qu’il rendait «grâce à Dieu pour l’avoir aidé à remplir ce djihad intellectuel». Ce sont vraiment de bons exemples. Et c’est ce que les gens oublient, mais pas les musulmans : beaucoup de grands-mères et de mères le disent à leurs enfants. Mais le grand public ignore ce fait en général.

Dans votre livre «l’islam aujourd’hui», vous mentionnez aussi un cas assez récent, avec le concept de «djihad de la construction». En quoi consiste-t-il ?

Il s’agit d’un effort bien sûr. Le «djihad de la construction» a été proclamé par l’imam Khomeiny – qui ne jouissait pas et ne bénéficie toujours pas de ma sympathie – qui en arrivant au pouvoir en Iran (même s’il en deviendra plus tard le despote), a vu que la dynastie antérieure du Shah, les Pahlavi, avait laissé le monde rural à l’abandon. Il a alors déclaré : «nous devons commencer un djihad de construction». C’est-à-dire, nous devons nous efforcer de construire notre pays.

Existe-t-il d’autres exemples similaires de pays où le djihad a été promu dans un sens «d’effort» ?

Bien sûr. Le président Bourguiba a proclamé le «djihad» lorsqu’il a réussi à obtenir l’indépendance de la Tunisie dans le processus de décolonisation. Il a alors déclaré : «nous devons maintenant faire un effort pour dépasser tout le mal que nous a causé la métropole française lorsqu’elle nous avait comme colonie». Ce sont des exemples clairs et bons.

Cependant, certaines personnes expliquent les causes de la violence «djihadiste» ou «islamiste» par des raisons culturelles. On a également essayé d’expliquer le terrorisme par un manque d’intégration. Que pensez-vous de ces positions ?

Je pense que c’est un mélange de plusieurs choses. Je ne crois pas qu’il n’existe qu’une seule et unique cause. Il y a du déracinement, de la frustration, du désespoir quant au fait de ne pas trouver de travail, par exemple. Ou de se sentir marginalisé par la rue. On ne peut pas nier qu’il y a de l’islamophobie. Alors c’est une accumulation, une somme de facteurs qui peuvent conduire une personne à être désespérée. Si un garçon rencontre un manipulateur, puisqu’il existe des personnes qui passent leur temps à manipuler les jeunes, alors il tombera dans le piège.

Moi, cela fait des années que je le dis, et c’est la première fois aujourd’hui que je vois un journal l’écrire. Je disais (et j’en suis convaincue depuis un moment déjà) que ces manipulateurs agissent comme les sectes du monde occidental. La secte Moon, les Hare Krishna, je rajouterais même l’Opus Dei… Elles ont toutes une manière d’agir que l’on peut mettre exactement en parallèle avec celle des recruteurs pour la cause djihadiste. C’est le même système, que la transmission soit orale et personnelle ou par les réseaux sociaux.

Il est intéressant d’observer que beaucoup de terroristes sont souvent jeunes et européens. Qu’est-ce qui peut conduire ces jeunes à commettre des attentats ?

Il existe des jeunes européens, et non-européens, qui ne trouvent pas leur place dans la société. Cela arrive en particulier aux enfants de migrants qui ne se sentent pas représentés par la culture de leurs parents (marocaine ou pakistanaise, par exemple, c’est-à-dire la culture dont ils font partie) et qui ne s’intègre pas non plus à la culture qu’ils rencontrent ici. Malgré le fait qu’ils soient allés à l’école, qu’ils parlent catalan et qu’ils aient suivi les cours. Un déracinement s’opère alors, que beaucoup arrivent à dépasser, mais que certains n’arrivent pas à digérer.

Ces jeunes individus qui ne digèrent pas ce déracinement subissent en plus de ça, et de manière évidente, des difficultés venant de la société catalane qui les accueille : si tu as un prénom arabe, tu trouveras difficilement du travail et il en sera de même pour la location d’un appartement… En conséquence, s’ils rencontrent quelqu’un qui les manipule et qui leur prouve que ce prétendu «État islamique» les fera devenir des personnes très importantes, des héros de l’Histoire (car ils leur prédisent qu’ils «changeront le monde», que «tout redeviendra juste», etc.), beaucoup d’entre eux succomberont.

Les jeunes sont plus vulnérables…

Bien sûr, au plus ils sont jeunes, au moins ils auront une formation humaniste. Et certains de ces jeunes de Ripoll ont l’air de connaître peu de choses de l’islam. Cela signifie qu’un manipulateur peut leur faire croire que le Coran dit quelque chose qu’il ne dit pas en réalité. C’est comme ça que beaucoup d’entre eux se sont rendus au Moyen-Orient : on leur offre l’occasion d’être acteurs, une aventure où ils pourront conduire une Jeep. On leur donne une kalachnikov, un salaire… Ils sont tous payés, c’est important de le savoir.

Vous avez parlé des causes du déracinement. Qu’est-ce qui selon vous pourrait aider ces jeunes à ne pas tomber dans le piège de cette idéologie mortifère ?

Sans avoir besoin d’être une experte pour l’affirmer, il a été démontré que le système éducatif ne fonctionnait pas assez bien, du moins en Catalogne, et en Espagne également. Car des instituteurs et des éducateurs qui ont connu ces élèves à Ripoll ont rédigé des lettres exprimant leur désespoir. Elles exprimaient en réalité l’échec qu’ils pensent avoir connu.

Cela signifie, je crois, que le système ne fonctionne pas assez bien, et il est évident que l’on manque de moyens. Ce pays achète des armes et ensuite les acheteurs se plaignent des actions violentes. Nous sommes dans un pays rempli de contradictions, comme la majorité des pays dans le monde.

Vous avez dénoncé la théorie du choc des civilisations, et vous l’avez redéfinie comme le “choc des non-civilisés”…

Ce choc des non-civilisés est assez visible. Une personne éduquée, au christianisme par exemple, ou bien un agnostique, doit avoir suffisamment d’éléments pour pouvoir juger de ce qu’est l’islam. Mais juger ce que font certains musulmans est encore autre chose. Nous devons savoir distinguer entre ce que font certains et ce que font d’autres.

Par exemple, il y a un évêque en Espagne, à Madrid, qui s’appelle Rouco Varela (1). Il a été président de la Conférence épiscopale et il est catholique. Mais nous en connaissons un autre, qui s’appelle Pedro Casaldáliga (2), qui est également un évêque catholique, mais je considère qu’ils ont un comportement très différent. Et c’est ce qui se passe avec l’islam et avec les individus. Il y a des gens très différents qui agissent aussi de manière différente.

L’un des plus grands défauts de l’Occident est de croire que l’islam forme un tout monolithique. Le fait est qu’il existe mille islams dans l’islam : il y a les bons, les mauvais, les pas très bons, etc. C’est pareil pour les occidentaux et même pour les catholiques : il y a un gouffre entre le père Casaldáliga et l’évêque Rouco. Je me trompe peut-être, mais entre un curé de village normal et un dirigeant de l’Opus Dei, moi je ne vois aucune similarité !

Le discours xénophobe qui véhicule l’idée d’une supposée «menace d’islamisation» qui mettrait en danger «nos valeurs» a récemment gagné du terrain en Europe…

Pardonnez-moi si je trouve cette question amusante… C’est vrai que nous avons des valeurs tellement fantastiques ! Quand monsieur Obama est arrivé à la présidence des États-Unis, tout le monde parlait décrivait la démocratie des États-Unis comme étant exemplaire… Mais je peux démonter cette qualification en un mot seulement : «Guantanamo».

Maintenant, il est encore plus difficile d’accepter la démocratie des États-Unis avec cet imbécile qui a été élu. Mais ils ont voté pour lui ! Ils ont voté, ne l’oublions jamais. Ici, en Espagne, nous avons monsieur Rajoy, pour lequel on a voté également. C’est-à-dire que nos valeurs sont parfois très atténuées, parce qu’elles ne sont pas suivies par tous.

Vous expliquez que c’est depuis l’Occident qu’une opposition aux modernisateurs du monde arabe s’est exercée, leur imposant de faux régimes démocratiques… À quoi faites-vous référence ?

Il y a eu des dirigeants comme Nasser et Bourguiba qui avaient des idées progressistes, ils avaient été éduqués en Europe… Mais cela n’a semble-t-il pas beaucoup plu aux puissances occidentales. Cela nous convient qu’il y ait des dictateurs au Moyen-Orient – comme les militaires en Égypte – car ainsi nous, puissances occidentales, pouvons-nous présenter comme des libérateurs.

Autre exemple. L’échec complet en Irak a débuté avec la propagande selon laquelle ils allaient sauver l’Irak et y exporter la démocratie. Mais ils n’ont exporté que le chaos. Et le pire de ce qu’a apporté le fameux “trio des Açores” (Bush, Blair, Aznar), c’est l’affrontement entre les chiites et les sunnites, qui n’existait pas auparavant.

C’est l’un des pires héritages qu’ils ont laissé en Irak, et à tout le Moyen-Orient par conséquent. Les dirigeants en Arabie Saoudite sont en train de massacrer les Yéménites, qui sont majoritairement chiites. En conséquence, des luttes sont menées ici avec les acteurs internationaux qui font ce qu’ils peuvent : que ce soit l’Iran, Israël, l’Arabie Saoudite – qui fait ce qui peut, mais pas seulement -, le Qatar – inutile de préciser ce qu’ils font… Cela signifie que les pauvres habitants du Moyen-Orient sont aux mains d’intérêts presque inavouables et que nous ignorons.

Vous citez l’œuvre de penseurs musulmans progressistes peu connus. Est-ce que tout a été fait ou est-ce que tout est fait dans l’actualité pour que leur travail soit connu en Catalogne et en Espagne ?

Peu de choses ont été faites. Je connais assez bien le monde de l’islam arabe. Les universités des pays arabes connaissent les philosophes et les penseurs occidentaux. Ils font l’objet d’une étude dans différentes matières, c’est-à-dire que tout le monde les connaît. Ici, dans les universités espagnoles, on a parlé et on parle toujours d’Ibn Khaldoun comme étant le premier historien et le premier sociologue. Peut-être qu’on parle aussi d’Averroès… Mais au-delà de ces deux personnages, l’ignorance est totale.

Mais c’est aussi un désintérêt : personne ne s’intéresse à l’œuvre de ces gens, qui est traduite en anglais, français, castillan, alors l’excuse de la langue n’en est pas une. On ignore volontairement l’œuvre culturelle de l’islam à l’époque médiévale, qui était révolutionnaire. Mais c’est quelque chose qu’il n’est pas convenable de dire aujourd’hui, c’est certain. Nous, les occidentaux, sommes les «rois du mambo»…

La figure de la femme est souvent utilisée pour attaquer l’islam. Mais vous affirmez qu’au Moyen-Âge, l’islam a permis des avancées notables pour les droits des femmes. Quels exemples peut-on retenir ?

Je ne les qualifierais pas d’avancées notables, mais plutôt de pas de géant, c’est-à-dire beaucoup plus que notables. Par exemple, la femme faisait l’objet d’un héritage, on en héritait comme on héritait d’une chèvre ou d’une poule, mais avec l’islam elle est devenue héritière.

La femme a le droit à la vie. Avant l’islam, beaucoup de petites filles étaient tuées à la naissance, car on pouvait considérer pour une année que suffisamment de filles étaient nées. La femme possède des droits au sein du mariage que la femme catholique ne possède pas. La femme protestante a le droit de divorcer, comme la femme musulmane, alors que ce n’est pas le cas pour la femme catholique. J’insiste, car quelqu’un qui m’a entendu dire ça déclare que la femme chrétienne a le droit… Mais non, la femme catholique ne peut pas divorcer.

Elle ne peut pas non plus utiliser de moyen contraceptif, alors que la musulmane peut avoir recours à tous les moyens de contraception. Par exemple, les femmes catholiques ne peuvent pas prendre la pilule du lendemain (le fait qu’on puisse pourtant le voir arriver dans la société est autre chose, moi je parle de catholicisme strict en termes religieux).

La femme musulmane, elle, peut avoir recours à cette pilule… jusqu’à quatorze jours après le rapport. Le délai dont elle dispose est donc largement plus long. Pourquoi ? Parce que certains gynécologues musulmans se sont réunis il y a quelques années et ont déclaré que le fœtus n’acquérait une âme qu’à partir du quinzième jour. Ce qui serait éliminé avec la pilule serait donc considéré comme un simple morceau de viande, et non comme un être humain.

C’est un avantage, mais il en existe d’autre. Attention, le fait que j’y rencontre des avantages au même titre qu’un lecteur du Coran, ne signifie pas que tout le monde est disposé à croire ce que je dis. Car les stéréotypes et les clichés sont encore bien présents. Si tu parles castillan, tu connaîtras peut-être ce proverbe qui dit : «la mujer, con la pata quebrada y en casa». [«que la femme reste à la maison derrière ses fourneaux», NdT].

C’est un cliché vieux comme le monde. Que la femme doit se taire, qu’elle ne s’exprime pas lors de réunions, etc. Paul de Tarse le disait aussi dans une épître aux Corinthiens et aux Éphésiens. Mais certains catholiques, plus cultivés que moi, affirment que ces épîtres ne sont pas de Paul de Tarse et qu’elles sont apocryphes…

Vous êtes spécialiste du Moyen-Âge, sur lequel est véhiculée la même idée : que l’islamisation a été imposée depuis l’extérieur, à la suite d’une invasion… Mais vous affirmez, au contraire, qu’il s’agissait d’un fait civilisationnel et que la population a accepté l’islam. Alors, comment l’islam est-il arrivé dans l’Espagne wisigothe ?

De fait, dans la période postérieure à l’invasion, on a ouvert la porte à une religion ayant des valeurs supérieures aux valeurs de l’Hispanie wisigothe. Cette dernière était un désastre : des enfants qui quittaient leur foyer, des esclaves qui s’échappaient, des femmes mises enceintes par l’évêque… Il est alors arrivé une civilisation qui était une civilisation clairement supérieure.

Et en tant que religion, il est beaucoup plus facile d’accepter l’existence d’un Dieu unique, sans dogmes, que d’accepter la croyance chrétienne d’un Dieu unique qui découlerait de trois personnes. C’était aussi beaucoup plus facile que de croire en une mère de Dieu qui, jusqu’à je ne sais quand, était en péché originel et qui un jour a été déclarée « immaculée » par un concile. Autre dogme, celui de l’Eucharistie qui dit que le fils de Dieu se transforme en pain et que lorsque tu manges ce pain, tu manges sa chair… Tout cela est plus difficile à accepter qu’un seul Dieu créateur, et que nous sommes tous égaux devant lui, etc. Il est plus facile de comprendre l’islam. Je ne suis pas en train de dire que c’est une religion facile.

De plus, ce qui nous a été enseigné à tous depuis le franquisme, que l’Espagne romanisée s’est christianisée, n’est pas vrai. L’intégralité de la population hispanique n’a pas été christianisée : le christianisme était présent dans les grandes villes et tout au long des voies de communication. En conséquence, il y avait en Espagne celui qui adorait le soleil, la lune ou les étoiles. Des individus sont alors arrivés en disant : «il n’y a qu’un seul Dieu créateur», et c’est beaucoup plus rationnel que de croire en un polythéisme. Pour le cerveau humain, il est plus facile d’admettre un seul Dieu. Cela ne signifie pas que tout le monde doive l’admettre, mais c’est plus rationnel.

Quelle est la conséquence sur le discours postérieur quant à la Reconquista ?

Les historiens de nos jours ne parlons plus de Reconquista. Car il ne peut pas y avoir de reconquête s’il n’y a pas eu de conquête. Beaucoup de professeurs dans les écoles ont changé les manuels scolaires et expliquent désormais cela en classe. Or, il existe quelques repatanis [récalcitrants, NdT] qui affirment toujours «Une, grande et libre», mais bien sûr !

J’ai plus de soixante-dix ans, et lorsque j’allais encore à l’école, on m’a donné comme devoir d’étudier un livre de la Phalange franquiste (3), et nous devions apprendre les choses par cœur car nous ne pouvions pas, en tout cas moi je ne pouvais pas, les comprendre. Une phrase disait : «l’Espagnol est porteur de valeurs éternelles». Une autre était : «L’Espagne est une unité du destin dans ce qui est universel».

Et tout cela je le connais encore par cœur, et je l’ai pourtant appris il y a soixante ans ! Le franquisme a fait beaucoup de mal, mais les Espagnols et les Catalans l’ont laissé faire ! Mais je dirais que les choses ont changé maintenant. Les mots tels que «mahométans» n’apparaissent plus dans les livres, nous sommes déjà en train de les supprimer.

De telle façon qu’une évolution a eu lieu grâce au travail des historiens ?

Oui, et grâce aux professeurs également. Il existe un panel d’historiens, qui, pourrait-on dire, sont des disciples de Pierre Vilar. Vilar n’a pas traité la période médiévale, mais il a en revanche osé les bases de l’analyse qui a servi aux médiévistes. Alors nous avons effectué un travail, même s’il a été long – car il doit encore y avoir des historiens du régime franquiste, et ce sont eux qui ont de l’argent, des maisons d’édition…C’est un travail assez long et difficile.

Je dis toujours qu’il me faut prôner une idée cent fois pour qu’il y en ait dix qui disent : «Ah oui !». Ensuite ils l’acceptent. Par parce que nous sommes idiots, mais parce que nous sommes mal éduqués aux questions de l’islam. Très mal éduqués. Par conséquent, le travail d’un éducateur est d’abord de «dé-mal-éduquer» et ensuite commencer à éduquer. Et c’est un processus qui est long. De plus, il n’y a pas de volonté politique de remédier à cela, ni à la Place Sant Jaume, ni à la Moncloa (sièges respectifs de la Generalitat de Catalunya et du gouvernement central de Madrid; NdlR).

Votre travail universitaire s’inscrit dans la continuité des travaux du professeur Josep Maria Millàs. Que pouvez-vous nous en dire ?

C’est un honneur pour moi que l’on me reconnaisse comme celle qui a prolongé son travail, car Millàs est un chercheur de première, et un pionnier également. C’est lui qui a eu l’idée d’analyser et de traduire tous les fragments écrits en arabe qui faisaient référence aux terres qui correspondent aujourd’hui à la Catalogne. Il a découvert 132 fragments dans les années 1930. J’ai poursuivi son travail pour l’Institut d’Études Catalanes et j’en ai découvert 490 et quelques.

Bien sûr, la découverte de toutes ces traductions a souvent bouleversé les certitudes que nous avions sur ce qui s’était passé en Catalogne. Dans l’ancienne Catalogne, quand elle ne s’appelait pas encore comme ça ainsi que dans l’actuelle Catalogne. Historiquement, les chroniques arabes nous ont permis de faire de grandes avancées dans la connaissance des événements passés.

En plus d’être historienne, vous êtes arabiste.

Oui, je me suis consacrée à l’étude des arabismes, c’est-à-dire à découvrir quels mots (en catalan surtout, mais aussi en espagnol et autres langues hispaniques) provenaient de l’arabe. Et il n’y a pas de surprises là non plus : des mots qui sonnent très catalans viennent en général de l’arabe.

Un exemple : le mot «enjaneta», qui est le nom que l’on donne au garçon et la fille qui se trouve au-dessus des châteaux humains. On ne peut pas faire plus catalan que les châteaux ! Eh bien, la racine de ce mot vient du berbère.

Je me suis aussi consacrée à l’islam en tant que théologie. C’est-à-dire, en quoi on croit, et en quoi on ne croit pas, comparer la croyance juive avec la croyance chrétienne et musulmane. Ça m’amuse et ça m’intéresse pas mal…

J’ai également étudié la géographie. J’ai effectué une première thèse sur l’analyse d’une large œuvre d’un géographe certainement né à Almería, et qui décrit le monde connu, avec beaucoup de découvertes intéressantes.

Dans votre livre «Quand nous étions (ou pas) des musulmans», vous avez étudié les textes historiques médiévaux arabes qui rapportent la présence de la civilisation islamique sur les territoires de l’actuelle Catalogne. On a l’habitude de dire que cette présence a été plus courte que dans le reste de la péninsule ibérique. Comment expliquez-vous son impact sur la société de l’époque et les traces qui en existent toujours aujourd’hui ?

Oui, elles existent toujours aujourd’hui, et elles sont visibles. Les gens l’ignorent peut-être, mais la ville de Saragosse a été musulmane pendant trente ans de moins que Tortose ou Lérida. Les gens doivent croire qu’ici, sur l’Èbre, il avait des crocodiles ou caïmans et qu’ils ont mangé les Arabes !

Mais non, les crocodiles étaient peut-être dociles ou les musulmans très intelligents, mais le fait est qu’ils ont passé l’Èbre et les Pyrénées. Chose que les gens ne sont pas non plus prêts à accepter…

Et plus grave encore. Kadhafi avait commencé à éditer des cartes où l’on pouvait observer Al-Andalus. Mais elles s’arrêtaient toutes aux Pyrénées ! Elles ignoraient que Nîmes, Carcassonne, Toulouse furent islamiques pendant pas mal d’années. Au moins deux générations. Parfois il y a de l’ignorance dans les faits historiques. 

Vous avez récemment indiqué que la thèse de Millàs selon laquelle la Catalogne avait été la porte d’entrée de la science arabe en Europe a été confirmée. Quelles implications entraîne cette découverte et que pouvez-vous nous dire sur les conclusions du travail de Millàs et ses disciples ?

Millàs a écrit cela dans son «Essai sur les idées physiques». Il a lancé cette théorie dans les années 30. Mais il existe un État central en Espagne, et s’il y a une chose qu’il fait bien, c’est valoriser l’œuvre du roi Alphonse X le Sage. Alors l’École des traducteurs de Tolède était ce qu’il y «avait de plus beau». Puisque ce pays a toujours été centraliste, par conséquent Tolède en était le summum.

Alors qu’aujourd’hui, il y a eu à l’Université de Barcelone, quelques historiens en «histoire de la science», comme on les appelle, qui se sont mis à faire des études et qui les ont publiées, même s’il y en a eu peu. Un exemple de cela est «L’histoire des pays catalans», dirigé par Juan Vernet et Ramon Parés, deux auteurs professeurs d’université aujourd’hui disparus.

Toutes ces études ont mis en relief le rôle des juifs et des musulmans dans la Vallée de l’Èbre et au Monastère de Ripoll, comme véritables transmetteurs des idées grecques et babyloniennes passées, qui venaient de Cordoba et furent transposées en Europe. C’est une découverte importante, mais elle n’intéresse que quatre historiens de la science. Les politiques ne sont intéressés par rien.

Il est toujours surprenant de voir que pour les derniers attentats, à Barcelone et Cambrils, on a désigné comme auteur intellectuel un imam de Ripoll, alors qu’historiquement c’est à Ripoll que l’islam a développé cette importante tâche humaniste.

Je ne suis pas sûre du rôle qu’a joué cet imam. Mais il ne se trouvait à Ripoll que de manière circonstancielle. Il me semble qu’il n’est pas né là-bas, et que ça ne faisait pas longtemps qu’il vivait là-bas non plus. Je doute qu’il n’ait personne au-dessus de lui qui tire les ficelles. Ces garçons, lorsque l’imam a succombé dans l’explosion d’Alcanar, ont gardé l’initiative. Et ils sont assez jeunes pour avoir des initiatives de ce genre. Un jour peut-être nous en saurons plus, mais je crains qu’on n’aille jamais au fond des choses, car cela n’intéresse personne.

NdT:

1.     Varela se situe dans la branche conservatrice de la conférence, ses prises de position ont créé la polémique en Espagne, notamment son opposition à l’avortement et au mariage homosexuel. Il fait également partie de l’Opus Dei, critiqué autrefois pour sa proximité avec des régimes dictatoriaux tels que celui de Franco ou de Pinochet, au Chili.
2.     Prêtre catholique catalan, naturalisé Brésilien, membre des Fils du Cœur Immaculé de Marie, congrégation proche de la théorie de la libération au Brésil.
3.     Organisation politique espagnole fasciste qui lors de l’accession de Franco au pouvoir deviendra la branche politique de l’appareil d’État franquiste.

 Alex Anfruns, entretien réalisé le 25 août 2017.

Original: Dolors Bramon : “Estem molt mal educats en qüestions d’islam”

Traductions disponibles: Español

Traduit par Rémi Gromelle

Dolors Bramon est l’auteur, en autres, des livres (disponibles en espagnol et catalan) “L’islam politique” (2017), “L’islam aujourd’hui, quelques aspects controversés” (2016) et “Être femme et musulmane” (2009)

Source: Investig'Action
 

 
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