Pérou : « C’est le début d’un coup d’État soft »
Entretien avec l’éphémère ministre des Affaires étrangères Héctor Béjar

Il y a plus de 100 ans, Manuel González Prada a écrit sur le mépris de Lima pour les provinces. Il semble que ce soit toujours le cas…

Le ministre de Pedro Castillo, qui a récemment démissionné, parle à l’hebdomadaire uruguayen Brecha de la campagne menée contre lui, de l’armée, du pouvoir des médias et des défis que doit relever le nouveau gouvernement.

Héctor Béjar. Photo CESAR FAJARDO /AFP, PRÉSIDENCE DU PÉROU

Vous attendiez-vous à ce qu’on vous propose le poste de ministre des AE ou cela vous a-t-il pris par surprise ?

Non. Pour moi, c’était une surprise.

Qui vous l’a offert ?

Le président [Pedro] Castillo lui-même, que je ne connaissais pas. Je ne l’avais jamais vu personnellement.

Et pensiez-vous, en l’assumant, que cette aventure serait si éphémère ?

Oui, c’était parmi les alternatives. Cela n’a pas été une surprise pour moi.

N’avez-vous pas non plus été surpris lorsque Guido Bellido [président du Conseil des ministres] vous a demandé de démissionner ? Comment vous êtes-vous senti à ce moment-là ?

Rien de spécial. Je l’avais parmi les alternatives probables. Il y avait déjà un climat d’hostilité dans la presse concentrée [référence aux médias oligopolistiques, en particulier le groupe El Comercio] et de la part de la Marine à mon encontre. Cela fait partie du jeu politique.

Pensez-vous que cette affaire est une reddition du gouvernement à la droite ?

Je ne veux pas le qualifier. Je continue de penser que Castillo est une excellente personne et je lui souhaite bonne chance. Je pense que le gouvernement actuel est faible, je ne le nie pas. Et qui refuse de se renforcer pour des raisons que je ne peux pas expliquer.

Qu’est-ce que vous appelez renforcement ? Renforcement dans  

quel sens ?

Je l’ai dit avant de devenir ministre : le gouvernement devrait choisir les meilleures personnalités, non pas du Pérou – ici, quand on parle du Pérou, on parle généralement de Lima mais du vrai Pérou.  Le pays compte de nombreuses universités dans les provinces, où l’on trouve des personnes excellentes, avec des professeurs qui devraient être ministres dès maintenant. Et il a aussi d’excellents dirigeants d’organisations populaires, qui devraient aussi être ministres. Cela n’a pas été le cas, et c’est dommage.

-Quelque chose de difficile à accepter pour Lima…

Oui, bien sûr. Mais ce sont les provinces qui ont gagné les élections et c’est à elles de gouverner, c’est-à-dire au peuple péruvien, qui n’a jamais gouverné.

Il y a plus de 100 ans, Manuel González Prada a écrit sur le mépris de Lima pour les provinces. Il semble que ce soit toujours le cas…

Évidemment. C’est un mépris raciste, comme nous le savons tous, car les Liméniens, qu’ils soient pauvres ou riches, se sentent pour la plupart supérieurs aux provinciaux. Malheureusement, au Pérou, Serrano [montagnard] est pratiquement une insulte. Le Serrano est un homme des hauts plateaux, et la plupart des Péruviens viennent des hauts plateaux.

Lors de cette élection, le racisme au Pérou est devenu plus évident… 

Bien sûr. Et c’est une autre chose que le Pérou refuse de reconnaître : nous sommes un pays raciste. Et je m’inclus dans cette liste : je me surprends parfois à avoir des pensées racistes.

Vous êtes-vous senti peu défendu par l’exécutif, par vos collègues ministres, compte tenu du fait que ce qui a déclenché tout cela était une déformation de ce que vous avez dit ? Attendiez-vous davantage d’eux ?

Non, je ne m’attendais pas à plus. Je ne les connais pas. Je ne connais pratiquement personne dans l’exécutif, pas même le président Castillo.

Le communiqué de la Marine a dû, je suppose, passer par le ministère de la Défense avant d’être publié…..

Il n’y a pas seulement un communiqué. J’ai reçu une menace à mon domicile sous la forme d’une lettre notariée qui m’a été adressée par le procureur du ministère de la Défense, c’est-à-dire par le gouvernement lui-même. Le gouvernement me menace de poursuites judiciaires si je ne corrige pas mes déclarations. Ils m’accusent d’avoir offensé la Marine et exigent que je lui présente des excuses, faute de quoi je serai poursuivi en justice.

Mais de quoi vous accusent-ils ? Les faits que vous avez mentionnés – l’implication de la Marine dans ces attentats – sont presque avérés.

Et oui, je n’ai cité que des faits connus. Et reconnus, de plus, par la Marine elle-même dans ses publications.

Comment vous êtes-vous senti, plus de 50 ans après votre activité de guérillero et votre participation au gouvernement de Velasco Alvarado, et après votre vie académique tranquille qui a suivi, lorsque vous avez été qualifié de terroriste, d’assassin ?

Rien de spécial. Je m’y attendais, bien sûr. Je savais les risques que je prenais en acceptant d’être ministre. Mais je ne pouvais pas dire non : je ne pouvais pas dire non à une personne que je crois bonne, une excellente personne comme le professeur Castillo. J’ai été ravi de le soutenir. Je connaissais les risques, mais c’est la vie : il faut assumer les obligations que l’on doit assumer.

Vous attendiez-vous à une réaction aussi virulente de l’opposition ?

Oui, je m’attendais à cette réaction, je m’y attendais vraiment. Il y a environ cinq ans, on m’a proposé d’être candidat à la présidence, et c’est exactement ce que je leur disais : ce qui se passerait au moment où j’entrerais dans la politique du système. J’ai toujours été en dehors du système, c’est-à-dire du système politique entendu comme le parlement, les partis, etc. Ils vont me démolir, je leur ai dit : il y a beaucoup de gens qui ne m’aiment pas. Donc je le savais.

Et vous attendiez-vous aux déformations de la presse, aux mensonges ?

Bien sûr. C’est ce que la presse a fait toute sa vie. Si vous lisez El Comercio – j’ai lu tout El Comercio du XIXe siècle, sans exception, numéro par numéro – vous trouverez cela à partir de 1839. Vous ne pouvez donc pas lire l’histoire du Pérou dans El Comercio. Vous pouvez lire une partie de l’histoire, car ce qui se passait réellement dans le pays n’est pas là. C’est une impunité, un abus de la liberté de la presse. On m’a traité de « meurtrier assoiffé de sang ». Je préfère rire. On m’a même accusé d’avoir tué le frère de l’archevêque Castillo.

Pensez-vous que certaines déclarations sont mesurées à l’aune de critères différents ? En son temps, Alan García faisait l’éloge de la « mystique » du Sentier lumineux, [son ministre de l’Intérieur] Agustín Mantilla rendait visite à  [le fondateur du Mouvement révolutionnaire Túpac Amaru Víctor Polay en prison…..

Au Pérou, les gens sont toujours mesurés selon des critères différents. En réalité, le terrorisme n’est pas vraiment combattu ici : le terrorisme est utilisé à des fins politiques. Le Sentier lumineux a été utilisé à des fins politiques. Il n’existe plus, mais il est toujours présent dans la presse, par exemple. Aucun mouvement n’a eu autant de presse que ce groupe. Si vous additionnez les années 1980 à aujourd’hui, cela représente des kilomètres de titres.

Si ce que vous avez dit sur l’implication de la Marine dans les attentats est vrai, pourquoi pensez-vous que les gens ne l’acceptent pas ?

Parce qu’ils ont peur. Les gens ont peur. Les gens ont une attitude révérencieuse envers les forces armées, qui sont considérées comme les institutions gardiennes de la nation. Mais une nation n’a pas de tutelle, une démocratie n’accepte pas la tutelle. Les gens ne le savent pas et, de plus, personne n’ose dire que les chars, les fusils et les navires sont à nous. Ils n’appartiennent pas aux marines ou aux militaires : ils sont à nous, ils ont été achetés avec notre argent. Les militaires sont des fonctionnaires, nous n’avons pas à les servir. Mais au Pérou, il existe un critère inverse, parrainé par les forces armées elles-mêmes. Tout au long de l’histoire, on nous a appris qu’ils étaient des institutions tutélaires contre lesquelles on ne pouvait rien dire. Vous pouvez dire n’importe quoi contre l’association du barreau, l’association médicale, le pouvoir judiciaire, mais rien contre la marine, l’armée ou l’armée de l’air. Et moi, modestement, en tant que citoyen ordinaire, je me demande : pourquoi, pourquoi je ne peux rien dire contre la Marine en tant qu’institution ? Aucune institution ne peut être exempte de critiques : elles doivent toutes être critiquées.

Les personnes qui ont purgé une peine pour terrorisme sont tenues de demander pardon, mais les forces armées ont systématiquement violé les droits humains dans le conflit interne et ne sont pas tenues de faire de même. On ne veut pas admettre qu’il y a eu un terrorisme d’État ?

Cela s’appelle le négationnisme. En Allemagne, c’est condamné : c’est un crime. Pas ici. Il y a des gens qui nient que les forces armées ont violé les droits humains. Le rapport de la Commission de la vérité a été accepté à contrecœur. À son nom, ils ont ajouté : « et de réconciliation ». La réconciliation avec qui ? avec les violateurs des droits humains ? Parce que si vous parlez de réconciliation, vous parlez des deux prétendants, c’est-à-dire le Sentier et les Forces Armées ou, en tout cas, le Sentier et le peuple du Pérou. Mais cette réconciliation n’a jamais été encouragée. Si je disais cela à la télévision péruvienne, on me ferait un autre procès.

On vous demande des comptes pour des faits d’il y a presque 60 ans….

Au Pérou, les condamnations sont éternelles. Je viens d’entendre un marin raconter un autre mensonge : que j’ai été condamné. Je n’ai jamais été condamné. Il y a eu une enquête de cinq ans contre moi qui a prouvé que je n’étais pas coupable des crimes terribles dont j’étais accusé, une enquête menée par un tribunal militaire, une cour martiale. Mon amnistie a été signée par l’amiral Vargas Caballero, chef de la Marine à l’époque.

La réforme des forces armées est-elle nécessaire ?

Bien sûr. La formation aux droits humains doit être introduite dans les forces armées. J’ai été pendant de nombreuses années professeur au CAEN [Centro de Altos Estudios Nacionales, une école militaire de troisième cycle relevant du ministère de la Défense] et je connais les forces et les faiblesses de la formation des militaires de haut rang. Beaucoup d’entre eux ont d’énormes lacunes dans leur connaissance du Pérou.

Le fujimorisme est-il toujours ancré dans les forces armées ?

Les forces armées du Pérou sont pro-Fujimori. Le fujimorisme est dans la conscience de nombreux membres de l’armée. Certains des critères qui ont imprégné le fujimorisme à partir des années 1990 sont toujours présents. [L’ancien chef des services de renseignement Vladimiro] Montesinos est en prison, mais le montesinisme est toujours présent : la méthodologie et la façon de penser sont présentes dans la pratique militaire actuelle. C’est pourquoi Montesinos communique avec le monde extérieur quand il le souhaite et rien ne se passe.

Il semble que le mot impérialisme dans le langage politique d’une certaine nouvelle gauche soit passé de mode.

Oui, il y a des mots qui ne peuvent être prononcés. L’impérialisme, la révolution et le socialisme ne peuvent plus être utilisés au Pérou. Il serait donc bon qu’ils éditent un dictionnaire péruvien qui omette ces mots et que nous ayons une histoire péruvienne comme celle des pharaons : adaptée aux souverains actuels du Pérou.

Les priorités de la gauche ont-elles changé ? On parle davantage des revendications des femmes et des droits des LGBT que de la faim et de la pauvreté. Castillo a été critiqué pour ne pas avoir mentionné le premier, mais c’est peut-être pour cela qu’il a gagné ?

Exactement. Nos provinces sont très conservatrices en matière de sexualité et de procréation. Mais les droits humains englobent tout. Et ce n’est pas seulement moi qui le dis. Il existe deux grands principes en la matière. Le premier est qu’ils sont justement intégraux : les droits civils et politiques ne peuvent être séparés de la dernière génération de droits, les droits environnementaux, sexuels et reproductifs. D’une part. D’autre part, nous ne pouvons pas revenir en arrière sur la question des droits humains : ce qui a été réalisé a été réalisé ; ce sont des principes internationaux, ce sont des accords signés par le Pérou. Mais ici, il y a des gens qui ne se souviennent que des droits civils et politiques ; ils ne veulent pas se souvenir des droits économiques et sociaux, par exemple, et vice versa. Et ce que nous devons réaliser est tout, même si cela semble trop ambitieux. Nous devons y parvenir ; nous ne pouvons pas revenir en arrière.

Une nouvelle constitution est-elle nécessaire ?

Oui, l’actuelle est obsolète. Non seulement à cause de ce qu’elle dit, de la subordination à laquelle elle soumet l’État, mais aussi parce qu’elle n’inclut pas de nombreux droits humains, qui sont les droits qui devraient prévaloir. Les droits de garantie, comme l’habeas data [droit d’accès à l’information, NdT] et autres, ont été inclus, mais les constituants ont immédiatement réussi à les laisser sans aucune possibilité d’application ou à introduire d’autres éléments qui empêchent leur application, parmi lesquels le référendum.

Pensez-vous que les orientations de la politique étrangère vont changer maintenant ? Vous avez dit que c’était la vraie raison de votre départ.

J’espère que non, j’espère que non. Mais il faut voir ce que le Congrès veut faire. Ils veulent réinventer un groupe qui n’existe plus : le groupe de Lima. J’ai le sentiment que, malheureusement, pour le moment – et j’espère que cela va changer avec la nomination d’un bon ministre des Affaires étrangères – la question internationale n’est pas à l’ordre du jour du gouvernement. Et je dis cela pour aujourd’hui, pour ce moment.

Mais pensez-vous que l’opposition va s’arrêter là ? Le député Jorge Montoya a dit, plus ou moins, qu’ils allaient faire tomber tous les ministres.

Le Congrès veut mettre en place un gouvernement de ceux qui ont perdu les élections, c’est-à-dire une nouvelle édition d’un coup d’État. Il existe de nombreuses façons de réaliser un coup d’État. Celui d’hier [en référence à son départ mercredi] était un coup d’État en douceur. Les chefs des forces armées, qui devraient obéir au président, se réunissent avec lui pour entériner la démission d’un ministre des AE. C’est un coup d’État soft ou son début. J’espère que cela ne continuera pas.

L’objectif est la vacance présidentielle…

Oui, ils l’ont exprimé depuis le début : l’objectif est la vacance. Cela a commencé avec moi et cela se terminera avec le président Castillo. J’espère que non, mais c’est leur plan.

Comment jugez-vous ce moment politique ?

Le Pérou est un pays en mouvement, et c’est très bien ainsi. C’est un pays où les gens commencent à prendre conscience des choses, même si c’est encore de manière très nébuleuse. Le peuple est entré au gouvernement, et c’est très bien. Mais il a aussi ses problèmes : les gens ne savent pas comment gouverner, parce qu’ils n’ont jamais gouverné, donc il est compréhensible que ce gouvernement ait tous les défauts qu’il a. Si nous étions démocratiques, nous aiderions ce gouvernement au lieu de profiter de sa faiblesse pour le renverser. Au Pérou, nous n’avons jamais eu de démocratie. Dans le meilleur des cas, nous la construisons avec beaucoup de difficultés. Mais nous n’avons pas de démocratie. Ce que nous avons, c’est une dictature des monopoles économiques et médiatiques.

Quel goût vous laisse ce qui vous est arrivé, personnellement et politiquement ?

Aucun. Je suis heureux maintenant, avec mes livres. J’en prépare un qui en est à sa troisième ou quatrième édition, sur l’histoire du Pérou. Je vais me consacrer à mes plaisirs, qui sont les arts plastiques. Je suis à une étape heureuse de ma vie. Je ne me sens pas du tout rancunier ou blessé. Je me sens à nouveau libre.

Est-il vrai que vous avez rencontré Che Guevara ?

[Rires] Je ne l’ai pas seulement connu : je l’admirais et j’étais son soldat.

Sengo Pérez

Original: Perú: “ Este es el comienzo de un golpe blando”
Entrevista con el efímero ministro de Relaciones Exteriores Héctor Béjar

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Edité par María Piedad Ossaba

Source: Tlaxcala, le 30 août 2021