Colombie : élections à l’horizon

Mettre fin aux formes rétrogrades de propriété foncière ( latifundio ) fragiliserait la classe des propriétaires terriens, qui est précisément la plus violente et la plus liée aux formes de délinquance qui rendent impossible la paix dans les campagnes.

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Bien que l’élection présidentielle en Colombie n’ait lieu que dans quatorze mois, la compétition politique entre les partis et les organisations sociales a déjà commencé, à la recherche de candidats possibles et dans l’esquisse de ce que seraient les programmes de gouvernement.

L’extrême droite est à la recherche d’un candidat, bien qu’elle ne semble pas encore avoir trouvé la bonne personne ; son programme consiste bien sûr à maintenir le modèle économique actuel (en vigueur depuis plus de trois décennies maintenant, indépendamment du dirigeant du jour), à reconstruire les relations avec les USA (quelque peu affaiblies après le pari maladroit de Bogota sur la candidature de Trump) et, si possible, à étendre la guerre sale à l’intérieur, en éliminant totalement l’accord de paix avec les guérillas que Santos avait signé au nom de l’État. La Colombie serait également maintenue comme un instrument de la stratégie de Washington sur le continent (qui ne changera pas fondamentalement avec Biden), notamment en se prêtant encore plus à l’agression contre le Venezuela et en étant un contrepoids mineur à l’axe nationaliste argentino-mexicain qui s’élargit à la Bolivie et avec le probable triomphe de la gauche en Équateur.

Cette extrême droite (actuellement au gouvernement) bénéficie du soutien de la grande bourgeoisie du pays et de l’appui électoral et social d’une partie non négligeable des secteurs moyen et populaire, même si les scandales actuels liant son leader Uribe Vélez à des crimes graves de toutes sortes (notamment les meurtres par l’armée de plus de six mille innocents présentés comme des guérilleros abattus les armes à la main) lui ôteront probablement un soutien qui pourrait contribuer au triomphe électoral du centre et de la gauche en 2022. Il semble que le contrôle d’Uribe sur le système judiciaire ne soit pas absolu, il ne faut donc pas exclure des surprises à cet égard ; Uribe pourrait retourner en prison et être condamné.

Le soi-disant centre politique est en fait une tendance libérale qui, bien qu’elle partage fondamentalement le modèle économique néolibéral actuel, accepte que certains changements soient nécessaires, surtout pour faire face au dur panorama des inégalités de toute nature qui s’accroissent avec la pandémie et la profonde décomposition du pays. Sa figure déterminante serait l’ancien président Santos. Cette tendance est consciente de la nécessité de mettre un terme à la corruption rampante qui touche toutes les institutions (y compris les casernes, qui non seulement semblent être liées à de multiples formes de guerre sale mais sont également plongées dans la corruption) et se déclare même prête à appliquer l’accord de paix de La Havane (ce qui contribuerait sans aucun doute à la démobilisation des guérillas qui persistent encore dans le pays, apparemment prêtes à déposer les armes si l’État respecte l’accord).

Santos                                                                 Petro

Duque                                                                   Uribe

La gauche (qui oscille entre les groupes traditionnels de tendance marxiste et des sociaux-démocrates plus ou moins radicaux) coïncide à bien des égards avec le centre et présenterait comme candidat Gustavo Petro, qui a déjà obtenu huit millions de voix lors des précédentes élections (que la droite a remporté avec dix millions précisément grâce à l’abstention du centre). Cette coïncidence dans le diagnostic et dans les réformes nécessaires et immédiates rendrait possible l’accord de centre-gauche qui a échoué auparavant et rendrait possible la victoire de l’actuel président, Duque, c’est-à-dire d’Uribe Vélez, qui est celui qui dirige vraiment. Même si l’accord de paix était respecté (au moins dans certains de ses points essentiels), le pays connaîtrait une véritable révolution. En fait, sans exclure la mise en œuvre d’autres réformes tout aussi nécessaires, si l’on considère uniquement les points centraux de l’accord, on peut voir comment sa mise en œuvre aboutirait non seulement à une véritable démocratisation mais aussi à la modernisation de l’ordre social colombien.

En effet, les campagnes changeraient, un nouveau système politico-électoral naîtrait, moderne et surtout démocratique, et le pays pourrait subir une catharsis collective pour surmonter la violence qui l’a toujours accompagné depuis sa naissance en tant que nation indépendante.

La réforme agraire permettrait d’adapter les campagnes aux besoins d’un plus grand projet de développement non déformé et de surmonter les formes actuelles de dépendance, qui sont extrêmement désavantageuses, en renforçant le marché intérieur sans exclure du tout les exportations. Il s’agirait non seulement de rendre aux millions de paysans les terres expropriées par les latifundio et la violence, mais aussi de promouvoir la souveraineté alimentaire (la même que celle qui est pratiquée avec zèle dans les pays métropolitains), d’harmoniser les diverses formes de propriété mais toujours dans une perspective de modernisation pour assurer au pays les aliments et les matières premières indispensables à son développement. Rien ne justifie le fait que les meilleures terres soient aujourd’hui consacrées à l’élevage extensif alors que la Colombie importe des aliments qui peuvent être produits dans le pays, des aliments qui sont moins chers que les aliments nationaux, non pas parce qu’ils sont le résultat d’une plus grande efficacité des entreprises mais dans de nombreux cas parce qu’ils sont subventionnés par leurs gouvernements à hauteur de millions de dollars.

La réforme agraire impliquerait alors de forcer les grandes propriétés traditionnelles à se moderniser et à s’orienter avant tout vers le marché intérieur des denrées alimentaires et des matières premières. Les mesures protectionnistes sont indispensables ; elles sont plus ou moins les mêmes que celles utilisées par les nations métropolitaines pour défendre leur propre production. Une nouvelle politique concernant la production de psychotropes serait décisive pour la réforme rurale ; la fin de la soi-disant « guerre contre la drogue » mettrait des milliers de familles au chômage, mais les programmes de réforme agraire offriraient des solutions viables. Mettre fin à ce cauchemar permettrait également de réduire considérablement les dépenses militaires actuelles disproportionnées du pays, de rendre inutile la présence de troupes étrangères et de laisser entre les mains du gouvernement des ressources économiques qui ne sont pas négligeables précisément pour faire de la modernisation de la campagne colombienne une réalité.

Mettre fin au trafic de drogue est la meilleure solution pour l’éliminer ; un pays ne peut pas dépendre de la sinistre monnaie des drogues illicites, surtout s’il dispose d’un potentiel suffisant pour orienter les activités rurales d’une autre manière. La réforme politique convenue, en termes de modernisation et surtout de démocratisation du système électoral, mettrait un terme au pouvoir omnipotent de ces castes rurales et provinciales qui ne contribuent pratiquement pas à l’économie nationale mais constituent une charge insupportable pour tout projet national sérieux.

La juridiction spéciale pour la paix (JEP) – peut-être le seul point notable de l’accord avec les FARC-EP qui a réussi à fonctionner malgré tous les sabotages de la droite – montrera les précieuses contributions de cet exercice de catharsis collective qui se produit lorsque les guérillas reconnaissent publiquement les excès commis pendant plus d’un demi-siècle de conflit, une catharsis qui serait beaucoup plus grande et plus efficace si, de la part de l’armée et de la police, cette reconnaissance publique des crimes commis n’était pas limitée à un petit nombre d’officiers et se concentrait sur les troupes de base. Idéalement, bien sûr, non seulement les auteurs mais aussi les inspirateurs politiques et les bénéficiaires économiques de la violence qui a opposé soldat et guérilléro, dans de nombreux cas, paysan pauvre et paysan pauvre, devraient figurer sur le banc des accusés. Les riches ne vont pas à la guerre.

Ce ne sont là que quelques-unes des questions qui peuvent servir à ce que le débat sur les prochaines élections, outre la nécessaire recherche d’un leader pour mobiliser l’opinion publique en vue d’un soutien massif dans les urnes, se concentre avant tout sur les réformes qui sont nécessaires et possibles dans les conditions concrètes du pays.

-35 morts en Colombie !
-Du Coronavirus ?
-Nooon, pour avoir pensé

Juan Diego García

Original: Colombia: Elecciones a la vista

Traduit par   Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source: Tlaxcala, le 5 mars 2021