Nous sommes conscients : informer sur le Sahara occidental
Manifeste de journalistes espagnols

Nous sommes conscients des liens historiques et des liens actuels. Nous sommes conscients de notre responsabilité envers la mémoire et l’avenir. Et parce que nous sommes conscients Nous ne pouvons pas permettre qu’un silence informatif jette davantage d’ombre sur ce peuple.

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L’histoire du Sahara occidental est intrinsèquement liée à celle de l’État espagnol et des populations qui l’habitent. D’une part, la colonisation de ce territoire pendant près d’un siècle a laissé à l’ancienne métropole un héritage de responsabilité pour sa situation non résolue. D’autre part, la position de subalternité à laquelle la population sahraouie a été reléguée de ce fait n’a pas empêché la création de liens sentimentaux et affectifs, culturels, sociaux, économiques, familiaux… avec des personnes espagnoles. L’histoire récente du peuple sahraoui est liée à la nôtre dans cette double dimension.

En tant que journalistes, narrateur·trices de ce qui se passe dans le monde, nous sommes conscients du cadre dans lequel s’inscrit cette relation, et qu’elle continue à conditionner ce qui se passe au Sahara occidental, même maintenant.

L’État espagnol a une responsabilité envers le peuple sahraoui. Les accords tripartites de Madrid n’ont à aucun moment transféré de souveraineté au Maroc ou à la Mauritanie. Comme le reconnaissent les organismes internationaux et le système judiciaire espagnol lui-même, l’État espagnol continue d’être la puissance administrante dans le processus de décolonisation du Sahara occidental, un territoire non autonome selon la définition des Nations unies. À cet égard, l’Audiencia Nacional a déclaré en 2014, dans une ordonnance de la chambre pénale présidée par Fernando Grande-Marlaska Gómez, que

En adhérant à l’ONU et en signant la Charte des Nations, San Francisco, le 26 juin 1945 -publié dans le BOE le 16 novembre 1990- l’Espagne a reconnu le fait colonial du Sahara espagnol, contractant une série d’obligations, et devenant une puissance administrative. Dans ce sens, l’Assemblée générale des Nations unies a approuvé la résolution 2072 du 16 décembre 1965, par laquelle l’Espagne est considérée comme la puissance administrante du Sahara espagnol. En tant que puissance administrante, elle est tenue, selon l’article 73 (a) : « assurer, dans le respect de la culture des peuples, leur progrès politique, économique, social et éducatif, le traitement équitable de ces peuples et leur protection contre tous les abus… ».

Mais l’Espagne a laissé tomber dans l’oubli ses relations avec les colonies qu’elle a occupées pendant des siècles de manière extractive, un passé sombre qui reste occulté. La question sahraouie est le cas dans lequel les conséquences de ce passé non résolu sont montrées de la manière la plus paradigmatique et la plus claire. En ne la résolvant pas, l’État espagnol reste enfermé dans une page noire de l’histoire de l’humanité, la colonisation, qu’il n’a toujours pas réussi à clore.

L’Espagne a plongé les Sahraouis dans la guerre en 1975 en vendant le territoire du Sahara occidental au Maroc et à la Mauritanie. La guerre a duré jusqu’en 1991, date à laquelle un cessez-le-feu a été signé avec la promesse des Nations unies d’organiser un référendum d’autodétermination pour le peuple sahraoui afin de décider de son avenir politique. Une consultation qui n’a jamais eu lieu en raison du blocus du Maroc.

Aujourd’hui, la guerre est revenue au Sahara occidental. C’est le Maroc qui a violé le cessez-le-feu le 13 novembre dernier, lorsque des soldats marocains sont entrés dans une zone neutre pour disperser une manifestation pacifique de civils sahraouis. Le retour aux armes du Front Polisario, après 29 ans de pari sur une solution pacifique et diplomatique, est un échec de l’humanité, plus précisément des Nations unies et de la gouvernance mondiale basée sur le multilatéralisme, ainsi que de l’Espagne, qui reste légalement la puissance administrante du territoire.

Le Sahara occidental est un territoire non autonome tel que défini par les Nations unies, et son droit à l’autodétermination est reconnu par les tribunaux internationaux. Par conséquent, la récente annonce dans laquelle le président sortant des USA, Donald Trump, a affirmé la souveraineté marocaine sur le Sahara est hors la loi et ne peut être considérée comme acceptable par les Nations unies elles-mêmes – l’organisation chargée de trouver une solution acceptable pour les parties sur la base du droit à l’autodétermination du peuple sahraoui. Trump a agi contre le multilatéralisme, contre une forme de gouvernance et de coexistence mondiale qui fait de nous tous des participants au monde dans lequel nous vivons.

Depuis quarante-cinq ans, le peuple sahraoui est soumis aux dures conditions de l’exil et du refuge ou de l’occupation. Les zones occupées par le Maroc sont « une prison à ciel ouvert » pour le peuple sahraoui. Ses droits les plus élémentaires ont été systématiquement violés : droits de réunion, d’expression, d’identité, culturels, sociaux, économiques, à l’intégrité physique, à la vie elle-même. Disparitions, emprisonnements arbitraires, procès sans procédure régulière …

Depuis la rupture du cessez-le-feu, la situation dans les territoires occupés est devenue plus dangereuse et plus dure pour la population sahraouie, en particulier pour les militants des droits humains et les journalistes. Les rapports d’organisations telles que l’Organisation mondiale contre la torture ou Reporters sans frontières ont fait connaître les récents sièges des maisons de journalistes sahraouis de groupes tels que Equipe Media ou la Fondation Nushatta, ainsi que les tentatives d’enlèvement de ces journalistes sahraouis, résidant dans les zones occupées. L’Instance sahraouie contre l’occupation marocaine, dont font partie des militants internationalement reconnus comme Aminatou Haidar ou El Ghalia Djimi, s’est également fait l’écho de cette situation. Les menaces et la coercition par le biais des réseaux sociaux contre ces personnes qui se consacrent à l’information et à la communication sont monnaie courante.

Il ne faut pas oublier non plus, à cet égard, que sept journalistes sahraouis sont privés de liberté, dispersés dans les prisons marocaines. Quatre d’entre eux font partie du célèbre groupe de Gdeim Izik : Bachir Khada (Equipe Media, 20 ans de prison), Hassan Dah (TV RASD et Equipe Media, 25 ans de prison), Mohamed Lamine Haddi (Radio RASD, 25 ans de prison) et Abdalahi Lechfauni (collaborateur d’Equipe Media, prison à vie). Les trois autres sont Mohamed Bambari (6 ans de prison), Oualid El Batal (2 ans de prison) et Faraji Khatri Dadda (20 ans de prison). Cette situation est également contraire au droit international. Le droit à l’information, la liberté d’expression et de communication sont reconnus dans divers traités et engagements, en particulier lorsqu’il s’agit d’une zone de conflit, comme le Sahara. Cela est indiqué dans l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, l’article 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques et la règle 34 du droit international humanitaire.

Toutes les souffrances engendrées pour le peuple sahraoui depuis des décennies sont la conséquence des devoirs et obligations non remplis par l’Espagne. Par conséquent, l’État espagnol a la possibilité et la responsabilité de prendre et de mener l’initiative d’apporter une solution conforme au droit international. Une position courageuse qui ramène l’Espagne à une politique étrangère active, conforme à la Charte universelle des droits de l’homme et aux indications du Comité spécial des Nations unies sur la décolonisation. Une politique qui soit responsable de son rôle dans le monde et de son histoire.

Au-delà de la responsabilité juridique, le lien entre la société espagnole et sahraouie se révèle dans de nombreux domaines. Culturellement, c’est un peuple frère avec lequel nous partageons la langue, l’art et l’imagination collective. Des initiatives telles que FiSahara, ARTifariti et Un micro por el Sahara ont uni la culture espagnole et sahraouie pendant des années. Ces liens ont également trait à la mémoire historique et démocratique : il faut se rappeler que, tout comme nous avons la responsabilité d’ouvrir les fosses pour résoudre notre passé dans la péninsule, il y a aussi des fosses dans le désert. Il y a aussi des corps avec des cartes d’identité espagnoles enterrés sous ce sable.

Les liens de solidarité perdurent jusqu’à aujourd’hui. Le programme « Vacances en paix » a fait que des dizaines de milliers de familles espagnoles ont accueilli des enfants sahraouis pendant des décennies. Les familles qui voient maintenant comment ces jeunes s’habillent en soldats, vont au front, en l’absence de perspectives et de possibilités d’avenir.

En ce qui concerne les liens économiques, le Sahara est un territoire riche en ressources naturelles. Celles-ci sont exploités par le Maroc et par des sociétés multinationales (dont beaucoup sont espagnoles), sans que la population sahraouie en bénéficie, contrairement à la législation sur les territoires non autonomes. Il s’agit d’un pillage constant. La politique étrangère espagnole ne doit pas seulement servir les grandes entreprises : elle doit aussi tenir compte des droits humains.

Il est curieux de constater qu’au moment où le régime franquiste prenait fin et où la transition démocratique commençait, le Sahara était au centre du moment politique ; et que maintenant aussi, alors que l’histoire politique espagnole connaît un nouveau tournant, le Sahara est à nouveau présent. À l’époque, la solution n’a pas été trouvée et le problème et la souffrance de tout un peuple ont continué pendant des décennies. Aujourd’hui, bien que tardivement, il est peut-être temps de commencer à chercher des solutions conformes à la légalité internationale.

Si le problème est politique, la solution est politique. L’État espagnol doit assumer la responsabilité et être un agent actif dans la solution de ce problème ; et la société civile et l’opinion publique sont des éléments fondamentaux pour atteindre cet objectif. Si aucune mesure n’est prise aujourd’hui, le conflit du Sahara occidental continuera à être une source d’embarras, une hypothèque sur la dignité de l’Espagne.

Nous sommes conscients des liens historiques et des liens actuels. Nous sommes conscients de notre responsabilité envers la mémoire et l’avenir. Et parce que nous sommes conscients, nous devons en tenir compte lorsque nous informons et racontons ce qui se passe. Nous ne pouvons pas permettre qu’un silence informatif jette davantage d’ombre sur ce peuple.

Premières signatures : Rosa Montero, Javier Gallego, Virginia P. Alonso, Antonio Maestre, Andrea Momoitio, Pascual Serrano, Olga Rodríguez, Daniel Bernabé, Ana Pardo de Vera, Pedro Vallín, Edurne Portela, Miguel Mora, Yolanda Sobero, Gerardo Tecé, Pepa Blanes, Raimundo Castro, Alejandro Torrús, Ana Camacho Urtiaga, Pablo Elorduy, Miquel Ramos, Anita Botwin, Guillem Pujol, Fabiola Barranco, Sato Díaz, Carmen Domingo Soriano, Manu Tomillo, Teresa Villaverde Martínez, Aitor Albizua, Ebbabba Hameida, Pablo Morán Martínez, Leila Nachawati, Ignacio Pato, Ary Suárez, David Bollero, Isabel García Caballero, Miguel Muñoz, Laura Casielles, Xosé Manuel Pereiro, Mónica Santos Carrillo, Manuel Martorell, Beatriz Asuar Gallego, José Antonio Bautista García, Sarah Babiker, Rafa Panadero, Sara Montero, Jalil Mohamed, María F. Sánchez, Fernando Íñiguez, Esther Ferrero, Luis Díez Álvarez, Tato Puerto, Mª Ángeles Fernández González, José Oveje-ro, Violeta Muñoz, Santiago Escribano López, Clara Asín, Gorka Andraka, Kristina Berasain Tristan, Santi Donaire, Isabel Cadenas Cañón, Marcelo Ortega Picazo, Silvia Casado Arenas, Emilio Martínez, Naciu Varillas, Manolo Ballesteros, María José Fal Miyar, Pedro Menéndez González, David Artime Coto, Marisol Flórez Borges, Iván G. Fernández, Cristina Natal, Francisco Álvarez González, Xicu Ariza Fernández, Javier Cuevas Domínguez, Miguel Ángel Pérez Suárez, Germán Rodríguez Lourenço, Diego Díaz, Raúl Álvarez Rodríguez, Pablo Zariquiegui, José Pérez, Míguel Fernandi García, Fernando García de Dios, Alfonso Suárez Rodríguez, Luis Ordóñez, David Orihuela Sancho, Isidoro Vegue García.

►Si vous êtes journaliste et que vous souhaitez vous joindre à cette initiative, écrivez-nous à l’adresse suivante : somosconscientessahara[at]gmail[dot]com

Various Authors – Autores varios – Auteurs divers- AAVV-d.a.

Original: Somos conscientes: Informar sobre el Sahara occidental
Manifiesto de periodistas

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source; Tlaxcala, le 25 février 2021