Chili : Lénine, oh ! Lénine, pourquoi t’avons-nous abandonné ?

« […]sans un minimum d’esprit de système, sans la possibilité d’exclure les « mous » de cette organisation, toute tentative de reprise en main de notre destin est pure fiction. »

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« … les représentants de la bourgeoisie libérale veulent en finir avec l’autocratie sans déranger personne, par la voie des réformes, en faisant des concessions ; sans faire de tort à l’aristocratie, ni à la noblesse, ni à la Cour, en prenant beaucoup de précautions et sans rien casser, aimablement et en toute courtoisie, comme un grand seigneur et en mettant des gants blancs … » (V. I. Lénine. Deux tactiques de la social-démocratie pendant la révolution démocratique, 1905)

Lénine, por Irakli Gamrekeli, 1924

Ce n’est pas la première fois que je rappelle la figure du grand révolutionnaire russe. J’ai évoqué récemment de lui cet aphorisme intemporel qui devrait figurer au frontispice des écoles de sciences politiques du monde entier :

« La question du pouvoir est certainement la question la plus importante de toute révolution. Quelle classe exerce le pouvoir ? C’est là le fond du problème. »

Machiavel (1469-1527) ou, bien avant – au IVe siècle de notre ère – Kautilya, auteur de l’Arthashâstra, n’auraient pas dit autre chose. Ceux qui sont devenus célèbres en mettant en évidence ce qui saute aux yeux, – y compris l’exceptionnel Etienne de La Boétie (1530-1563) -, ont aussi fait des incursions dans la question de la méthode : si le fond de la question réside dans l’exercice du pouvoir, reste à expliquer comment on y arrive. Kautilya et Machiavel furent des maîtres des techniques qui permettent de le conserver, même dans les pires conditions. Mais c’est Vladimir Ilitch Oulianov (1870-1924), plus connu sous le nom de Lénine, qui théorisa la méthode et l’instrument indispensable.

Dans son récent ouvrage, Les Luttes de classes en France au XXIe siècle (Ed. du Seuil, Paris, janvier 2020), Emmanuel Todd écrit dans ses conclusions :

« Il a été beaucoup question de Marx dans ce livre. Plus encore que sur sa pensée, je me suis appuyé sur son style, sur son tempérament, pour suivre et essayer d’anticiper les évolutions en cours. Le moment semble ici venu, par esprit de symétrie artistique, peut-être, d’évoquer Lénine. Mieux que tout autre, il avait compris les limites du spontanéisme révolutionnaire, théorisé la nécessité de l’organisation. Ne le suivons pas dans sa fondation d’un parti bolchevique sectaire et violent. Mais admettons avec lui que sans organisation, sans un minimum d’esprit de système, sans la possibilité d’exclure les « mous »  de cette organisation, toute tentative de reprise en main de notre destin est pure fiction. »

Laissons de côté – ce n’est pas le moment de perdre du temps avec cela – deux faits factuels :

a.- le parti léniniste, fidèle reflet de la théorie exposée par le chef de la Révolution Russe, n’a jamais existé. Lénine écrivit sa célèbre brochure Que faire ? en 1902. À partir de là, les conditions de la lutte révolutionnaire, la persécution, la répression, la prison, les relégations en Sibérie, la dispersion des cadres du parti à travers toute l’Europe, la lutte idéologique interne et externe, le manque de moyens matériels, l’immensité du territoire russe, la Révolution de 1905, la Ière Guerre Mondiale et autres faits n’étaient pas précisément favorables à la construction d’un archétype de parti politique dur et monolithique, un parti de manuel scolaire.

Les continuelles luttes internes concernant la stratégie globale et la tactique à mettre en œuvre dans chaque conjoncture montrent un Lénine fréquemment minoritaire, ou bien obligé à se disputer tous les jours avec la direction bolchevique, dont aucun des membres ne renonçait à faire prévaloir sa propre opinion. Les amateurs d’Histoire ont lu les Thèses d’Avril et, d’autre part, ils savent que Kamenev et Zinoviev dénoncèrent le projet d’insurrection d’octobre 1917.

Malgré tout, ce qui est certain, c’est que Lénine fit prévaloir l’idée de l’organisation, de la direction idéologique et de la structure systémique que devrait prendre le pouvoir à Pétrograd et dans l’Empire Russe. Organisation embryonnaire, imparfaite, mais fonctionnelle.

  1. – le parti bolchevique de Lénine n’était ni sectaire ni violent. Kamenev et Zinoviev continuèrent à faire partie de la direction du parti, même après ce qui constitua un mouchardage mémorable qui mit en péril l’issue même de la Révolution : il n’y eut pas de représailles, ni de « congélation » de leur carrière de militants (la panacée chilienne pour les égarés…), et personne ne les livra au Tribunal Suprême, ce pitoyable succédané de l’Inquisition politique. Il y a des milliers d’exemples de la fraternité qui régna, du moins dans les premières années de la Révolution, parmi les révolutionnaires.

(Contrairement à la pratique de la social-démocratie européenne, qui débuta en assassinant en Allemagne ses propres camarades, pour sauver le capitalisme de la Révolution de 1919 : Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht furent deux victimes de la « tolérance » pratiquée dans le parti social-démocrate allemand.

Friedrich Ebert (chef du SPD, et du gouvernement provisoire) et Gustav Noske (Ministre de la Défense) employèrent les Freikorps (Corps francs, milices qui précédèrent les SA et les SS nazis) pour vaincre les Conseils ouvriers, pour «  restaurer l’ordre et la loi », et pour assassiner les chefs de l’aile gauche du SPD).

« Instruisez-vous, car nous aurons besoin de toute notre intelligence ;
Laissez parler vos sentiments, car nous aurons besoin de tout notre enthousiasme ;
Organisez-vous, car nous aurons besoin de toute notre force
. »

Antonio Gramsci
MUI – Mouvement Universitaire de Gauche (Quilmes, Argentine)

L’évolution du parti bolchevique à partir de la mort de Lénine (1924), et le pouvoir absolu de Staline démontrent, si besoin était, que le parti bolchevique (devenu ensuite le PCUS) n’avait pas grand-chose de « léniniste ».

Quant à la violence, il vaut la peine de lire le prologue de Ted Grant à l’édition de L’État et la Révolution, de Lénine, préparée par la Fondation Friedrich Engels de Madrid (Londres, 4 septembre 1977) :

« Un des arguments qu’on utilise toujours comme arme privilégiée contre les marxistes, c’est l’accusation de préconiser la violence. Un tel argument n’a aucun fondement. Nous, les marxistes, désirons une transformation pacifique de la société, mais nous sommes aussi réalistes, et nous savons qu’aucune classe dominante n’a jamais, au cours de l’Histoire, renoncé à son pouvoir et à ses privilèges sans une lutte et, en général, une lutte sans quartier. Ce fait s’est vu si souvent démontré qu’il serait superflu d’essayer de le prouver. Nous n’irons pas plus loin que les événements d’Espagne entre 1931 et 1939, lorsque la classe dominante n’hésita pas à déclencher une guerre civile sanglante contre la classe travailleuse. Le fait que le gouvernement du Front Populaire ait été démocratiquement élu ne servit à rien. Les appels à la légalité ou à la Constitution ne servirent à rien. La seule chose qui comptait pour les capitalistes et les grands propriétaires terriens, c’est que leurs intérêts de classe étaient menacés. »

Nous, Chiliens, nous avons notre propre exemple : le coup d’État orchestré par les USA et leurs hommes de main civils et militaires le 11 septembre 1973.

Depuis lors, l’État « subsidiaire » chilien, qui a privatisé les services et le patrimoine publics (ou en a permis le pillage), ne conserve pour lui que le droit d’utiliser la violence pour réprimer ceux qui contestent l’ordre établi et la Constitution de Lagos-Pinochet.

Nous avons là, par conséquent, la preuve vivante de la justesse de la conception léniniste de l’État: une organisation spéciale de la force, une organisation de la violence, pour réprimer les classes sociales soumises et exploitées.

Après cette mise au point, revenons à Emmanuel Todd, qui est inquiet de voir la France s’enfoncer dans la soumission à des pouvoirs plus forts qu’elle. La structure sociale que décrit Todd se caractérise par l’atomisation de secteurs sociaux qui ne se reconnaissent pas dans la superstructure politique, ni ne s’identifient eux-mêmes que par opposition, mépris ou discrimination à l’égard de secteurs plus pauvres, plus vulnérables, plus fragiles et/ou moins éduqués qu’eux. Ces premiers secteurs, majoritaires, que Todd situe au centre sociologique, ou plutôt dans le ventre mou de la société, ne disposent ni d’organisation politique, ni d’idéologie propre, ni de programme politique. Ergo… invocation à Lénine.

Le parallèle avec le Chili est loin d’être évident – je suis conscient de l’énorme distance géographique, géopolitique, historique, sociologique, économique, financière, culturelle, anthropologique, religieuse, diplomatique , militaire… – et, néanmoins, j’affirme que la croûte politique parasitaire qui dévore les entrailles de notre pays ne peut que pérenniser le modèle injuste et prédateur dont elle vit.

Ergo… ma propre invocation à Lénine.

Que l’immense majorité des citoyens – près de 80% – ait manifesté sa volonté de se débarrasser d’une Constitution qui n’est que l’enclos aux bestiaux qui précède l’abattoir ne suffit pas. Pas même ce terrible détail qui a consisté à donner une majorité encore plus forte à l’option qui exclut les politiciens professionnels et les bastringues que sont leurs partis. Je l’ai dit : ça ne suffit pas.

Pour faire du rêve une réalité, pour mettre fin à la nuit noire qui s’est imposée en septembre 1973, pour que « s’ouvrent enfin les larges avenues par lesquelles passera l’homme libre pour construire une société meilleure … » [dernier discours d’Allende, le 11/9/1973, NdE], il faut un programme, des objectifs clairs et l’organisation capable de les transformer en action politique concrète pour que ce soit le peuple qui prenne le pouvoir.

Ou bien, pour employer les mots d’Emmanuel Todd, « […] admettons avec lui [Lénine] que sans organisation, sans un minimum d’esprit de système, sans la possibilité d’exclure les « mous » de cette organisation, toute tentative de reprise en main de notre destin est pure fiction. »

« ORGANISEZ-VOUS DE TELLE SORTE QU’IL N’Y AIT JAMAIS PARMI VOUS NI CHEFS NI PARASITES. SI VOUS NE RÉALISEZ PAS CELA, IL EST INUTILE  D’ALLER DE L’AVANT. IL NOUS FAUT CRÉER UN MONDE NOUVEAU, DIFFÉRENT DE CELUI QUE NOUS DÉTRUISONS. »
BUENAVENTURA DURRUTI (1896-1936)

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