Colombie : 22, v’là les keufs !

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La police n’est pas de bonne humeur, ni ici, dans un pays où à l’époque de la Violencia* (est-elle terminée ?) la police chulavita*, d’origine conservatrice et lauréaniste*, était une bande d’assassins , ni ailleurs. Souvenez-vous du maître du suspense, Alfred Hitchcock, lorsqu’il terrorisait les New-Yorkais avec Les Oiseaux (différents, bien sûr, de ceux de la Violence colombienne*). À un journaliste qui lui demandait de quoi il avait peur, le grand cinéaste répondit : « La police me terrorise vraiment».

« Ils sont en train de nous tuer« : mural réalisé à Medellín le 12 septembre 2020

Et la police (la tomba*, comme on l’appelle dans les quartiers), qui selon la Constitution « a pour but premier de maintenir les conditions nécessaires à l’exercice des droits et libertés publiques, et de faire en sorte que les habitants de la Colombie vivent ensemble en paix » on ne rit pas, s’il vous plaît), est, aujourd’hui, un corps qui produit la terreur. Le pauvre Hitchcock n’aurait pas tenu le coup ici. Le choc de voir un policier au coin de la rue (ou dans un CAI*) l’aurait anéanti.

Les récents événements, qui ont fait dix morts, une flopée de blessés, d’arrêtés et de maltraités par la police, en plus de provoquer une colère publique incontrôlable face à l’arbitraire et à la brutalité de la police, mettent le pays à rude épreuve. C’est un pays qui a une longue tradition de violence et d’inégalités (et aussi d’abus officiels et d’injustice sociale abondante). Le meurtre de l’avocat et chauffeur de taxi Javier Ordóñez par la police a été comme une sorte de « Vase de Llorente* » qui a suscité la colère populaire.

L’explosion de protestations contre le meurtre du citoyen devenu un symbole, comme une sorte de George Floyd à la colombienne, a montré clairement que la police, qui par ses attitudes contraires à sa mission, a gagné la haine collective (en plus de la méfiance), est un organisme qui doit être réformé. Des dizaines de vidéos et d’autres documents montrent la police tirant sur les manifestants, jetant des pierres et d’autres objets contre les fenêtres des résidences, insultant des femmes, tabassant des jeunes, maltraitant les citoyens exerçant leur droit de manifester avec une bassesse la disqualifiant.

Le meurtre de M. Ordóñez a fait sortir de leurs gonds des milliers de personnes qui, pendant cette pandémie, bouillaient protester contre un régime qui s’en prend aux plus vulnérables. Un gouvernement qui est allé à l’encontre des aspirations du peuple, et qui a profité de la quarantaine pour se moquer des pauvres, écraser les travailleur·ses et dénaturer les luttes qui se développaient de plus en plus jusqu’à la proclamation du confinement forcé, a déclenché une répudiation collective.

L’assassinat d’Ordóñez (qui a également rappelé celui de Dilan Cruz*), qui a été suivi de celui de dix autres personnes, a rappelé les pratiques funestes des pires dictatures que l’Amérique latine ait jamais connues. Et il a donné une fois de plus à la majorité des personnes qui ne peuvent plus tolérer autant d’abus le courage de défendre leurs droits. Ce meurtre s’est ajouté aux massacres perpétrés dans tout le pays, face auxquels il semble y avoir une complaisance gouvernementale. En d’autres termes, le déferlement de la violence policière dans un sens contraire à la mission constitutionnelle d’un organe de moins en moins transparent et de plus en plus contesté.

La réaction populaire contre les CAI* à Bogota et dans d’autres villes du pays est également une démonstration de la répudiation du comportement de la police en violation de la Constitution et de la loi. Un reportage de BBC Mundo sur le meurtre d’Ordóñez et d’autres personnes rapporte l’incendie de plusieurs CAI en raison de la perception qu’en a le public. « Les CAI sont des centres d’abus, de corruption et de trafic de drogue », selon les déclarations de jeunes de Bogota recueillies par la publication.

En ces jours de sang et de répression, de coups de feu et de comportement sauvage de la police, sans aucun doute contre la mission définie par la Constitution, la voix du poète Pablo Neruda se fit à nouveau entendre : Au nom de ces morts, de nos morts,/ je demande le châtiment./ tPour ceux qui ont éclaboussé de sang notre patrie,/ je demande le châtiment./Pour le bourreau qui a ordonné la tuerie,/ je demande le châtiment. »

Et une chanson du groupe portoricain Calle 13: « Policiers, n’oubliez pas que les téléphones ont maintenant une petite caméra / On vous enregistre… » Mais pour beaucoup de ceux qui ont osé, en exerçant un droit, enregistrer la bestialité de la police, ça s’est passé très mal. Le plus soft, c’était des coups de matraque de « la tomba ».

Au milieu du bruit et des coups de feu de la police, on a entendu quelques autreschansons, comme celle-ci, d’origine chilienne : Je ne serai jamais policier et L’ange de la bicyclette, de l’Argentin León Gieco : « Baissez vos armes, ici il n’y a que des enfants qui mangent ! » Mais les flics n’ont pas baissé leurs armes. Ils les ont dirigés vers les multitudes de gosses et en ont tué dix. Et à une femme qui, de sa fenêtre brisée par les pierres de la police, criait « Assassins ! », les policiers ont répondu : «  Eh la gonorrhée, descends un peu voir ! » En Colombie, le génial Hitchcock serait mort de terreur.

NdT

*La Violencia : période de confrontations armées entre Conservateurs et Libéraux qui dura de 1925 à 1958

*Chulavitas : groupe paramilitaire exerçant la terreur pour le compte du gouvernement conservateur, tout comme les Pájaros (Oiseaux)

*Laureano Gómez : politicien, admirateur de Franco et Hitler, créateur des Chulavitas, surnommé Le Monstre ou Le Basilic, président éphémère (1950-1951), il a sévi dans la politique colombienne de 1911 à 1965.

*Tomba : de tombo (flic), version en verlan de botón (boutons des anciens uniformes de policiers)

*CAI : Comandos de Acción Inmediata, brigades d’intervention rapide de la pólice

*Florero de Llorente: allusion à l’incident fondateur du mouvement d’indépendance de la Nouvelle-Grenade. Le 20 juillet 1810, le bourgeois créole Luis de Rubio va voir le commerçant espagnol José González Llorente, demandant à emprunter un vase à fleurs pour décorer le dîner de réception du commissaire royal Antonio Villavicencio, lui aussi un Créole. L’Espagnol refuse, arguant qu’il ne prêtera jamais rien à un Créole. Les conjurés créoles utilisent ce prétexte pour appeler le peuple à la révoite contre la Couronne.


Reinaldo Spitaletta

Original: Colombia: ¡Qué susto, llegó la Policía!

Traduit par  Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source: Tlaxcala le 15 septembre 2020

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