Génocide silencieux en Bolivie : le guerrier de l’eau Oscar Olivera atteint de coronavirus

« La seule chose qui nous reste, c’est la solidarité des camarades », répète Oscar Olivera, guerrier de l’eau, infecté par le coronavirus, déterminé à se battre pour la vie, comme il l’a toujours fait, comme il continuera à le faire…. pour que vienne le temps des accolades.

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Oscar Olivera, dirigeant ouvrier et guerrier de l’eau, qui anima la campagne victorieuse contre la privatisation de l’eau à Cochabamba en 2010, est atteint de coronavirus. Il s’est rendu à l’hôpital en raison d’une décompensation respiratoire mais a été orienté vers un autre centre parce que le premier était débordé. Au bout de six heures, il a été testé positif. On ne pouvait pas l’admettre par manque de lits disponibles. Il est maintenant chez lui, dans un quartier de Cochabamba, avec sa famille. Au téléphone, il nous dit qu’il va bien, qu’il n’a pas de symptômes, mais qu’il se sent accablé par la situation en ville.

Certaines familles doivent garder leurs proches décédés chez elles jusqu’à sept jours car personne ne vient les chercher, personne ne les enterre, les services de santé de base ne fonctionnent pas, pas plus que les services d’urgence ou les services de nettoyage urbain. Dans certains cas, les proches laissent les cercueils dans la rue parce que les cimetières ont craqué. L’impuissance, la rage et la solitude, c’est le sentiment qui domine dans une bonne partie des 600 000 habitants de cette ville.

Les restes d’une victime du covid-19, morte depuis  une semaine et laissés dans la rue par ses proches, incapables de les enterrer, sur une brouette à Cochabamba, en Bolivie, le 4 juillet 2020. Photo DIEGO CARTAGENA/AFP

« La seule chose qui nous reste, c’est la solidarité des camarades », dit-il une voix brisée par la douleur. « J’ai appelé plusieurs camarades pour leur dire que j’ai le coronavirus, mais que je vais bien, et certains m’ont dit qu’ils avaient eu le Covid et qu’ils ne l’avaient pas dit pour ne pas décourager leur famille et leurs amis. De pouvoir parler de ce qui nous arrivait nous a remonté le moral… »

 

Lorsque la voix d’un combattant de toujours se brise, c’est que quelque chose de grave est en train de se produire. Il faut alors écouter avec son cœur et se taire.

« Comme le malheur peut nous rassembler, comme il nous fait récupérer nos sentiments…. Hier, un parent m’a dit que toute sa famille était malade depuis deux semaines et qu’ils n’avaient rien dit pour ne pas nous inquiéter. »

« À Cochabamba, c’est horrible. Des malades qui se rendent dans quatre ou cinq hôpitaux pour y être soignés et meurent à la porte. Des morts qui ne peuvent pas être enterrés parce que les cimetières n’ont plus de capacité. On ne sait pas pourquoi ils meurent, il n’y a pas de certifications. Il y a des morts dans les rues… »

Les habitants autour de la décharge municipale ont bloqué l’entrée pour demander de l’eau, qui ne leur parvient pas, si bien que les ordures s’accumulent dans la ville.

Oscar tente de contextualiser le drame. « Ceux d’en haut font preuve de beaucoup d’inefficacité, de pillage et de chantage. La classe politique ne s’intéresse qu’à son pouvoir, la dernière chose dont elle se soucie, c’est le peuple. Tant au gouvernement que dans l’opposition, il y a une exploitation du malheur et de l’impuissance de la population abandonnée à son sort. La politique d’en haut est un cirque pourri. »

En revanche, dit-il, les professionnels et les techniciens de la santé travaillent de manière autonome pour développer des équipements au service de la population, en fabriquant des respirateurs. « Ce sont des efforts surhumains car ils n’ont pas la capacité économique ou institutionnelle pour que ces entreprises réussissent. Cette institution étatique de merde ne fait rien ».

La pandémie a également montré, selon Oscar, l’énorme solidarité des personnes qui ont quitté même le confort de leur travail pour se rendre là où elles sont le plus nécessaires. « De nombreux médecins et infirmières sont morts ici parce que les gouvernements ont laissé la santé dans une situation terrible. »

Au cours de ces quatre mois, le gouvernement n’a distribué que 70 dollars une seule fois aux familles. La situation est dramatique et il n’y a aucun moyen d’éviter de se rendre sur les marchés pour vendre ou acheter. « Chaque secteur a pris en charge ce qu’il pouvait, avec des soupes polaires, avec des médicaments naturels, dans des espaces de solidarité qui ont surgi ».

Ressentir la maladie dans sa propre chair te fait voir le monde autrement. « Samedi, quand je suis allé à l’hôpital, on m’a orienté vers l’un des meilleurs centres de cette ville, un hôpital privé. Mais même là, la situation était horrible, les gens à la porte criant parce qu’ils sont en train de mourir, les gens arrivant avec d’autres maladies ou à cause d’accidents qui ne sont pas pris en charge. À l’intérieur, il y avait des salles fermées, remplies de personnes infectées ».

Certains médecins et infirmières, afin de continuer à dispenser des soins, ont choisi de louer un logement pour ne pas avoir à rentrer chez eux et mettre ainsi leur famille en danger. D’autres ont été expulsés de leur quartier en raison de l’insensibilité brutale des voisins.

« La seule chose qui nous reste, c’est la solidarité des camarades », répète Oscar Olivera, guerrier de l’eau, infecté par le coronavirus, déterminé à se battre pour la vie, comme il l’a toujours fait, comme il continuera à le faire…. pour que vienne le temps des accolades.

Raúl Zibechi

Original: Genocidio silencioso en Bolivia: el luchador cochabambino Oscar Olivera contagiado por el coronavirus

Traduit par Eve Harguindey

Traductions disponibles : Italiano 

Source: Tlaxcala, le 14 juillet 2020

http://tlaxcala-int.org/upload/gal_21691.jpg