L’édito de Bastamag – Brutalités policières

Tous ces travaux journalistiques montrent, s’il fallait encore le prouver, l’importance des médias indépendants au service de la justice et de l’émancipation.

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Fichier:Logo-Basta.jpg — WikipédiaLorsque nous avons commencé, en 2013, à recenser les interventions policières létales, le sujet n’intéressait pas grand monde, et les victimes de brutalités policières encore moins. Le collectif Vies volées constitué après la mort de Lamine Dieng, par plaquage ventral dans un fourgon de police en 2007, et animé par sa sœur, Ramata Dieng, réclame alors justice dans le vide (non-lieu puis classé sans suite). Amal Bentounsi, sœur d’Amine, tué d’une balle dans le dos, commence à peine son combat pour la vérité (acquitté en première instance, le policier est finalement condamné en appel en 2017 à cinq ans de prison avec sursis, mais est toujours en exercice). Les deux sœurs pressentent que leur demande – pourtant simple – de justice risque de rester lettre morte, tant l’impunité est la règle et la sanction l’exception.

A Beaumont-sur-Oise, Adama Traoré est alors encore en vie, n’ayant pas croisé la route des quatre gendarmes entre les mains desquels il mourra. A Toulouse, Rémi Fraisse poursuit ses études et son engagement écologiste, il n’a pas reçu la grenade qui le tuera deux ans plus tard. Babacar Gueye vient de rejoindre sa sœur, Awa, près de Rennes. Steve Maïa Caniço peut encore profiter de la fête de la musique nantaise et Shaoyao Liu cuisiner tranquillement avec sa famille à Belleville… Tous ces noms, et bien d’autres, vont venir s’ajouter à notre « base de données ».

Le sujet intéresse tellement peu que personne ne sait, à l’époque, combien de personnes sont tuées par les forces de l’ordre en France, dans quelles circonstances et si celles-ci justifient ou non le recours à la force. Il est alors facile pour la corporation policière, les préfets ou le ministère de l’Intérieur d’invoquer la dangerosité supposée des personnes décédées, et de balayer d’un revers d’enquête IGPN (ou IGGN pour les gendarmes) toute question gênante : la police républicaine ne peut être qu’en légitime défense face à des délinquants qui se rendent ainsi responsables de leurs actes, donc de leurs morts. Bavures et brutalités policières ne seraient que de très rares exceptions, passez votre chemin.

L’analyse de notre base de données est venue fracasser cet argumentaire. Elle a permis de montrer, par exemple, que 57 % des personnes tuées par balles par les forces de l’ordre n’étaient elles-mêmes pas armées. Rien que ce fait devrait amener les institutions policière et judiciaire à interroger les circonstances d’ouverture du feu. 10 % des personnes tuées l’on été des suites d’un malaise ou d’une asphyxie, ce qui montre la létalité des techniques d’immobilisation – plaquage, pliage, clé d’étranglement – dont les familles des victimes et les organisations de défense des droits humains, comme Amnesty ou l’Acat, demandent l’interdiction.

Autre fait : la majorité de ces interventions ne sont pas réalisées contre des suspects dangereux – trafiquants, braqueurs, terroristes présumés… – qui mettent en jeu la vie des policiers et des gendarmes, mais lors de missions tout à fait banales : 22 % des personnes tuées l’ont été dans le cadre d’un classique contrôle d’identité, un tiers suite à un appel, pour un problème de voisinage (tapage nocturne), d’alcoolisme ou pour une personne « en crise de démence »…
➡️ Pourquoi une base de données sur les violences policières létales : notre méthodologie

Nous savons que cette base de données a été utile aux collectifs contre les violences policières aujourd’hui mobilisés avec le Comité Adama, aux chercheurs qui travaillent sur le sujet, aux ONG pour étayer leurs rapports et propositions pour réduire les brutalités policières. En opposant des faits aux réponses idéologiques et mensongères des autorités, elle a donné du poids à leur parole et leurs revendications, a contribué à les légitimer. Notre base de données montre aussi, au vu des profils des personnes tuées par la police, que le racisme est souvent présent dans le recours à la force disproportionnée. Cette prégnance du racisme dans la police est largement tolérée, voire acceptée, comme viennent de le démontrer les enquêtes de nos confrères et consœurs de Streetpress et Mediapart (avec Arte Radio). Tous ces travaux journalistiques montrent, s’il fallait encore le prouver, l’importance des médias indépendants au service de la justice et de l’émancipation.

Ivan Du Roy

Source: Basta, le 12 juin 2020

Edité par María Piedad Ossaba

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