Un pesticide de Syngenta interdit en Suisse et dans l’UE pollue le Brésil

Le projet de base vise à tenir les entreprises domiciliées en Suisse responsables du respect par leurs filiales des droits humains et de l’environnement, et de permettre aux victimes de saisir la justice helvétique.

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Igor Cardellini

Syngenta a exporté 37 tonnes de profénofos au Brésil en 2018. Public Eye y voit un business «immoral»

Commerce » Syngenta a exporté depuis la Suisse 37 tonnes de profénofos – un pesticide interdit sur sol helvétique depuis 2005 – vers le Brésil en 2018. C’est ce qu’indique Public Eye sur la base de données obtenues auprès de l’Office fédéral de l’environnement. Si la vente à l’étranger de ce produit n’est pas prohibée, l’ONG dénonce un «commerce immoral» et demande au parlement de «mettre un terme à ces exportations toxiques».

Le Brésil est le plus grand marché de Syngenta, et l’entreprise est sous les feux des projecteurs des militants et des régulateurs depuis des décennies. La société a été achetée en 2016 par la China National Chemical Corporation (ChemChina) pour 43,3 milliards de dollars US. Photo Andreas Frossard/Keystone

«Cet insecticide principalement utilisé dans les champs de coton est extrêmement néfaste pour les organismes aquatiques, les oiseaux et les abeilles. C’est un puissant neurotoxique qui peut affecter le développement du cerveau chez les êtres humains, en particulier les enfants», souligne Laurent Gaberell, responsable agriculture et biodiversité de Public Eye. Et de préciser qu’au Brésil, premier marché de l’entreprise bâloise, «des résidus de profénofos se retrouvent dans l’eau potable de millions de personnes».

Les ouvriers brésiliens qui récoltent le coton sont les premiers touchés par le pesticide. Photo Archives Keystone

L’eau brésilienne souillée

A partir des données 2018-2019 du programme gouvernemental brésilien de surveillance de l’eau, Public Eye estime que dans un échantillon sur dix, les valeurs détectées sont telles que l’eau en question serait jugée impropre à la consommation en Suisse. Les Etats de Sao Paulo et de Minas Gerais sont les plus touchés. Aujourd’hui, le marché mondial de profénofos est estimé à 100 millions de dollars. Un quart des ventes seraient réalisées par Syngenta, évalue Public Eye en s’aidant de données produites par le cabinet de recherche Phillips McDougall.

«Syngenta n’est pas d’accord avec les conclusions de Public Eye», répond Victoria Morgan. Selon la responsable relations presse, l’ONG, dans le contexte de l’initiative pour des multinationales responsables notamment, «mène une campagne politique». Elle indique par ailleurs qu’au Brésil, «le système de réglementation est robuste».

Autorisation explicite

Le Conseil fédéral juge qu’il est «disproportionné d’interdire totalement l’exportation des pesticides dont le commerce n’est pas autorisé en Suisse». D’autres mesures qui «entravent moins la liberté économique» peuvent être prises. Position exposée en 2018 en réponse à une motion de la conseillère nationale verte Lisa Mazzone (GE) visant à faire cesser l’exportation des pesticides non autorisés en Suisse.

Toutefois, en raison des «graves problèmes sanitaires ou environnementaux» que peuvent causer ces produits, le gouvernement a décidé de modifier des ordonnances relatives à certains produits chimiques. Il a élaboré et mis en consultation un avant-projet prévoyant notamment que l’exportation de certains pesticides dangereux, interdits en Suisse, nécessiterait non plus uniquement l’obligation d’informer, mais l’approbation préalable explicite du pays d’importation.

«C’est une manière de se défausser sur les pays importateurs en montrant qu’ils ont accepté explicitement l’importation de produits dangereux sur leur territoire. Cela ne changera rien puisque ces pesticides sont autorisés dans les Etats en question», juge Laurent Gaberell. Considérant cette mesure insuffisante, Public Eye pointe «la responsabilité de la Suisse à ne pas exposer des populations d’autres pays à des produits considérés trop dangereux pour être utilisés en Suisse».

Pour rappel, en novembre dernier, le rapporteur spécial de l’ONU Baskut Tuncak a exhorté Berne à interdire l’exportation de pesticides et d’autres substances dont l’utilisation est prohibée en Suisse, rappelant que les Etats ont le devoir de prévenir l’exposition aux substances dangereuses, pesticides y compris. Devoir qui s’étend au-delà de leurs frontières.

Dans sa prise de position en juin dernier, Syngenta indiquait rejeter l’idée d’autorisation explicite qui introduirait un «désavantage concurrentiel» pour les entreprises. De plus, pour la multinationale, la sélection de cinq substances (atrazine, diafenthiuron, méthidation, paraquat et profénofos) devant faire l’objet de cette autorisation est «arbitraire» et se base sur des sources et rapports non référencés. Le message du Conseil fédéral concernant un paquet d’ordonnances et dont la teneur n’est pas encore connue, sera soumis au parlement au printemps.

La population votera très probablement cette année sur l’initiative pour des multinationales responsables, aucun accord n’ayant été trouvé entre les deux Chambres. Le projet de base vise à tenir les entreprises domiciliées en Suisse responsables du respect par leurs filiales des droits humains et de l’environnement, et de permettre aux victimes de saisir la justice helvétique.

Trois des produits Syngenta contenant du profénofos, classés comme « très dangereux » pour l’environnement et de « (peu à extrêmement) toxiques »

Source: Tlaxcala, le 11 janvier 2020
Publiqué par La Liberté
Traductions disponibles: Português/Galego