Le coup d’État « par omission » en Bolivie : cinq leçons

La tragédie bolivienne enseigne avec éloquence plusieurs leçons que nos peuples et nos forces sociales et politiques populaires doivent apprendre et graver à jamais dans leur conscience.

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Voici une brève énumération, à la volée, et comme prélude à un traitement plus détaillé à venir.

Premièrement : quelle que soit la façon exemplaire dont l’économie est administrée comme l’a fait le gouvernement d’Evo, la manière dont la croissance, la redistribution et le flux des investissements sont garantis et tous les indicateurs macro et microéconomiques sont améliorés, la droite et l’impérialisme n’accepteront jamais un gouvernement qui ne se mette pas au service de leurs intérêts.

Le « processus de changement » entre 2005 et 2011 : la seule chose qui a changé et que les forces de répression ont un écusson de l’État plurinacional sur leur uniforme

Deuxièmement : il faut étudier les manuels publiés par diverses agences usaméricaines et leurs porte-parole déguisés en universitaires ou journalistes afin de pouvoir percevoir à temps les signes de l’offensive. Ces écrits soulignent invariablement la nécessité de briser la réputation du leader populaire, ce qu’on appelle en jargon spécialisé « l’assasinat de personnage » (“character assasination”), en le traitant de voleur, de corrompu, de dictateur ou d’ignorant. C’est la tâche confiée à des communicateurs sociaux, des  » journalistes indépendants  » autoproclamés, qui, à la faveur de leur contrôle quasi-monopolistique des médias, enfoncent dans le cerveau de la population de telles diffamations, accompagnées, dans ce cas, de messages de hain dirigés contre les peuples autochtones et les pauvres en général.

Policiers mutinés

Troisièmement : une fois cela accompli, c’est au tour des dirigeants politiques et des élites économiques d’exiger « un changement », de mettre fin à la « dictature » d’Evo qui, comme l’a écrit l’insortable Vargas Llosa il y a quelques jours, est un « démagogue qui veut s’éterniser au pouvoir ». Je suppose qu’il portera un toast au champagne à Madrid quand il verra les images des hordes fascistes pillant, brûlant, enchaînant des journalistes à un poteau, rasant les cheveux d’ une femme maire et la peignant en rouge et détruisant les procès-verbaux de la dernière élection pour exaucer les vœux de Don Mario et libérer la Bolivie d’un démagogue diabolique. Je mentionne son cas parce qu’il a été et reste le porte-drapeau immoral de cette attaque ignoble, de cette félonie sans limites qui crucifie les dirigeants populaires, détruit une démocratie et installe le règne de la terreur par des bandes de tueurs à gages pour donner une leçon un peuple digne qui a eu l’audace de vouloir être libre.

La police bolivienne est une des plus corrompues au monde

Quatrièmement : les « forces de sécurité » entrent en scène. Dans ce cas-ci, il s’agit d’institutions contrôlées par de nombreux organismes, militaires et civils, du gouvernement des USA. Ils les entraînent, les arment, font des exercices conjoints et les éduquent politiquement. J’ai eu l’occasion de le vérifier quand, à l’invitation d’Evo, j’ai inauguré un cours sur « l’anti-impérialisme » pour les officiers supérieurs des trois armes. J’ai été alors choqué par le degré de pénétration des slogans yankees les plus réactionnaires hérités de la guerre froide et par l’irritation non dissimulée causée par le fait qu’un Indien était président de leur pays. Ce que ces « forces de sécurité » ont fait, c’est se retirer de la scène et laisser le champ libre aux actions incontrôlées des hordes fascistes – comme celles qui ont agi en Ukraine, en Libye, en Irak, en Syrie pour renverser, ou dans ce dernier cas essayer de renverser, les dirigeants qui contrariaient l’empire – et ainsi intimider la population, les militants et les membres mêmes du gouvernement. En d’autres termes, une nouvelle figure sociopolitique : le coup d’Etat militaire « par omission », permettant aux bandes réactionnaires, recrutées et financées par la droite, d’imposer leur loi. Une fois le règne de la terreur établi et face à l’impuissance du gouvernement, l’issue était inévitable.

« Ne généralisons pas, tous les policiers ne sont pas des voleurs, il y en a aussi qui sont des violeurs, des narcos, des teneurs de bonneteau »

Cinquièmement : la sécurité et l’ordre public n’auraient jamais dû être confiés en Bolivie à des institutions telles que la police et l’armée, colonisées par l’impérialisme et ses laquais de droite locaux. Lorsque l’offensive contre Evo fut lancée, une politique d’apaisement et de non-réponse aux provocations des fascistes fut choisie. Cela a servi à les enhardir et à faire monter les enchères : d’abord, exiger un deuxième tour ; ensuite, crier à la fraude et exiger de nouvelles élections ; puis, des élections mais sans Evo (comme au Brésil, sans Lula) ; plus tard, la démission d’Evo ; enfin, devant sa réticence à accepter le chantage, semer la terreur avec la complicité de la police et des militaires et forcer Evo à démissionner. Tout cela en application du manuel. Apprendrons-nous ces leçons ?

L’UTARC (Unité tactique de résolution de crises de la police nationale) a été dissoute par le gouvernement Morales en 2009, pour avoir violé les droits humains lors de ses opérations. Elle a été remplacée par le Groupe d’enquête des cas spéciaux (GICE), relevant de la Force spéciale de lutte contre le narcotrafic (FELCN). Tous des rambos aussi « démocrates » les uns que les autres.

Atilio A. Boron

Original: El golpe en Bolivia: cinco lecciones

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source: Tlaxcala le 11 noviembre 2019

Traducciones disponibles: Français  Italiano