Colombie : de nouveau, la guerre ?

Les élections d’octobre prochain seront sans doute l’occasion de déterminer dans quelle mesure ces forces sont en mesure de réaliser leurs objectifs.

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Le fait qu’une partie des FARC-EP ait décidé de reprendre les armes est, pour l’essentiel, un nouvel exemple de l’échec de ce pays en tant que projet d’une nation civilisée. Les arguments avancés par Márquez dans la proclamation du retour aux armes semblent irréfutables en principe, car non seulement l’État colombien n’a pas respecté fondamentalement les accords conclus, mais il poursuit également le processus de démantèlement et d’élimination systématique des anciens combattants et dirigeants sociaux, ce qui semble répéter l’histoire sanglante de ce pays de gouvernements qui ont promis, signé et ensuite manqué à leurs engagements. De plus, la liste des dirigeants politiques de l’opposition (légale et subversive) tués est interminable, alors que les autorités continuent de présenter le pays comme « la plus ancienne démocratie du continent ».

Non seulement les motifs invoqués par Marquez et ses camarades sont vrais, mais la situation de la large majorité sociale et l’énorme degré d’inégalité du pays justifieraient un soulèvement révolutionnaire généralisé dans le but d’établir une véritable démocratie ou au moins un ordre social moderne et acceptable. Que cet objectif légitime soit atteint par des méthodes pacifiques ou non est une question tactique et, bien sûr, toute personne sensée parierait sur la réalisation de cet objectif par un triomphe électoral et des mesures radicales mais avec un soutien populaire suffisant. La question est donc de savoir si le système politique colombien, malgré toutes ses limites, permet assurément un changement pacifique et, par conséquent, la proclamation de Marquez et de ses camarades serait dénuée de sens. Un ordre social moderne et démocratique ne signifie pas nécessairement le socialisme, mais bien un changement radical par rapport à l’ordre actuel en Colombie avec ses profondes inégalités matérielles et sociales et avec un système politique si lié à la violence officielle et paramilitaire comme réponse systématique aux revendications populaires.

Mais même si les arguments avancés par Márquez et ses camarades sont valables, la voie des armes soulève de sérieuses questions ; tout d’abord, l’opportunité qu’elle offre à la droite d’essayer de liquider ce qui reste de ce qui a été convenu à La Havane. La vérité est qu’il n’y a ni réforme agraire ni réforme politique (pourrait-il y en avoir une ?), des centaines de guérilleros et de cadres insurgés continuent d’être emprisonnés malgré l’amnistie convenue, l’aide concertée aux ex-guérilleros disparaît dans les canaux si bien huilé de la corruption officielle (une grande partie de l’aide provient seulement de certains pays de l’Union européenne ou est l’initiative propre des anciens combattants), les programmes de substitution des cultures ne progressent guère et l’action parlementaire du parti FARC est très limitée par la dynamique frauduleuse d’ institutions plus typiques d’une république bananière.

Mais ce qui est probablement le plus décisif, c’est que les nouvelles FARC-EP sont affectées par un problème central, commun à tous ceux qui prennent les armes contre le système (les « dissidents » des FARC-EP, l’ELN, l’EPL) : leur théâtre d’opérations principal, et donc leur base sociale décisive, est situé dans des zones rurales, dans un pays fortement urbanisé, tandis que les paysans eux-mêmes (petites et moyennes propriétés) ne semblent pas clairement disposés à soutenir la lutte armée. Le soutien aux insurgés – il y en a certainement – vient avant tout de la paysannerie la plus pauvre, presque marginale bien qu’importante en raison des économies illégales. Dans les zones rurales, le nombre de travailleurs agricoles, de petits et moyens entrepreneurs dans le commerce et les services, dont la demande principale n’est pas précisément la réforme agraire, la bannière traditionnelle de la guérilla, est en augmentation. Bien sûr, une orientation correcte de leur pratique politique peut permettre d’obtenir ce soutien, mais pour l’instant ce n’est qu’un objectif, et en tout cas, cela ne résout pas la question fondamentale : le théâtre rural ne peut plus être le théâtre principal d’une action politique qui se propose avec des perspectives de triomphe dans un pays fortement urbanisé.

Deuxièmement, comme cela a déjà été démontré dans un passé récent, il n’y a aucune raison solide de croire que le rapport militaire des forces va changer en faveur des insurgés. Le rapport effectif entre quelques milliers d’insurgés et plus d’un demi-million de soldats officiels, dotés d’armes modernes et d’assistance internationale (USA, Israël, Royaume-Uni et autres pays européens) a conduit les deux parties à signer l’accord de paix.

Tout indique que l’insurrection n’a pratiquement pas de tissu solide dans les zones urbaines, mais elle peut le construire, en menant la guerre dans les grandes villes, comme l’ont signalé l’ancien président Santos et certains analystes. Ce serait sans doute le pire des scénarios, accentuant ce qu’on appelle la  » polarisation  » entre ceux qui veulent une solution pacifique au conflit et ceux qui préfèrent revenir à une guerre à grande échelle.

À en juger par les résultats électoraux, le pays qui vote (moins de 50%) serait plus ou moins divisé en deux, comme l’indique le plébiscite qui visait à soutenir l’accord de La Havane, qui a été perdu par moins de 1%. Ce que pensent les 50% restants de la population – en particulier les citadins qui ne votent pas – est inconnu et là le conflit pourrait trouver une base pour promouvoir sa stratégie. Bien que la proclamation de Márquez ait eu lieu dans un contexte très complexe qui ne lui est pas exactement favorable, il serait stupide d’ignorer ses possibilités.

Bien que Márquez et ses camarades n’excluent pas une mobilisation populaire pacifique, un nouvel appel à combiner toutes les formes de lutte aurait les mêmes inconvénients que dans le passé (la dure expérience de l’Union patriotique, littéralement exterminée pour avoir essayé de faire de la politique en toute légalité). Le système ne laisse que des espaces de protestation réduits, qui sont tolérés tant qu’ils ne mettent pas en danger le statu quo, un défi aussi bien pour le parti des FARC que pour le reste des forces politiques de gauche et du centre, c’est-à-dire comment tirer parti des marges limitées d’action politique que laisse le système, comment mobiliser les citoyens pour la paix et les changements nécessaires, sans mourir dans cette entreprise.

Si la proclamation de Márquez semble plus l’affirmation d’une profonde conviction révolutionnaire qu’une menace effective pour la sécurité du système, le défi pour le parti FARC et les forces de la gauche électorale et du centre politique n’en est pas moins grand. Les élections d’octobre prochain seront sans doute l’occasion de déterminer dans quelle mesure ces forces sont en mesure de réaliser leurs objectifs. La possible crise mondiale tant annoncée et les plans des USA d’utiliser la Colombie dans une aventure de guerre contre le Venezuela assombrissent encore davantage le tableau d’ensemble. La faiblesse de ceux qui évoluent dans la légalité et celle de ceux qui optent pour les armes ne sont pas exactement des éléments d’optimisme.

Images: Obras de Fernando sobre la violencia colombiana

Juan Diego García

Original:  Colombia: ¿De nuevo la guerra?

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source: La Pluma Tlaxcala