Affaire Odebrecht au Pérou : un ancien président suicidé, un autre hospitalisé, un troisième en fuite et un quatrième interdit de sortie du territoire

La société brésilienne avait signé des contrats avec tous les gouvernements péruviens de 1979 à 2016, dont 28 projets lancés pendant la décennie de la dictature d’Alberto Fujimori.

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L’ancien président péruvien Alan García, chef du Parti Apriste péruvien, est décédé mercredi à 10h05, environ trois heures après s’être tiré une balle dans la tête lorsque la police est venue l’arrêter à son domicile, selon le ministère péruvien de la Santé.

 L’ancien président Alan Garcia, après avoir témoigné dans l’enquête sur l’affaire Odebrecht, à Lima, le 16 février 2017. Photo Guadalupe Pardo/Reuters

La veille, un tribunal spécialisé dans les délits de corruption de fonctionnaires avait accédé à la demande du procureur de la République de décréter la détention provisoire et des perquisitions contre García et huit autres personnes ayant fait l’objet d’une enquête pour blanchiment d’argent, dans le cadre des enquêtes menées par le bureau du procureur du Pérou sur le trafic de corruption de l’entreprise brésilienne Odebrecht, dite affaire Lava Jato. Alan García – qui a été président du pays à deux reprises, de 1985 à 1990 et de 2006 à 2011 – était l’un des quatre anciens présidents péruviens faisant l’objet d’une enquête dans cette affaire.

A 8h44 du matin, après avoir fait des déclarations à la station de radio RPP sur la tentative de suicide de l’ancien président García, Enrique Cornejo, ancien ministre des Transports et des Communications de son gouvernement, a été arrêté par la police à la porte même du siège de RPP. Dans l’interview qu’il avait donnée quelques minutes plus tôt, Cornejo a confirmé qu’il était l’une des neuf personnes objets d’enquête pour lesquelles le juge avait ordonné la détention provisoire.

« D’ici, je vais me rendre volontairement au ministère public pour me rendre et offrir toute la vérité que j’ai « , a-t-il dit, notant qu’il avait pris connaissance de l’ordre qui pesait contre lui et les autres ex-fonctionnaires et apristes proches par les médias. Vingt minutes plus tard, la police l’a conduit jusqu’à une camionnette qui l’attendait à la porte de la station de radio.

Au cours du second mandat d’Alan Garcia, entre 2006 et 2011, l’entreprise de construction Odebrecht a remporté des appels d’offres de l’État péruvien, entre contrats et concessions, pour plus de 6 milliards de soles (un peu plus de 1,8 milliard de dollars au taux de change actuel). Sous les gouvernements des anciens présidents Alejandro Toledo (2001-2006), Alan García (2006-2011) et Ollanta Humala (2011-2016), la société brésilienne a obtenu des contrats pour environ 5,4 milliards de soles (environ 1,6 milliard de dollars) et des concessions pour environ 29 milliards de soles (environ 8,7 milliards de dollars).

La société brésilienne avait signé des contrats avec tous les gouvernements péruviens de 1979 à 2016, dont 28 projets lancés pendant la décennie de la dictature d’Alberto Fujimori.

L’ancien président péruvien Pedro Pablo Kuczynski lors d’une audience en appel à Lima le 14 avril 2019. Photo Luka Gonzales/AFP – Getty Images

La chute de Pedro Pablo Kuczynski

Ce mardi soir, l’ancien président Pedro Pablo Kuczynski a été admis à l’unité de soins intensifs de la clinique anglo-américaine de Lima en raison d’un problème cardiaque. La veille, un tribunal spécialisé dans la corruption de fonctionnaires avait ratifié sa détention provisoire pour dix jours. Le parquet péruvien a demandé ce matin, lors d’une audience devant la troisième Cour d’enquête préliminaire spécialisée dans les crimes de corruption de fonctionnaires, 36 mois de détention provisoire pour Kuczynski, qui fait l’objet d’une enquête pour blanchiment de capitaux et connivence.

Selon le représentant d’Odebrecht, Jorge Barata, l’ancien président a reçu 300 000 dollars en 2011 à titre de contribution électorale. Une deuxième enquête contre Kuczynski porte sur les paiements que trois sociétés liées à Kuczynski – Westfield, First Capital et Latin America Enterprise – ont reçus d’Odebrecht alors qu’il était ministre de l’Économie, puis président du Conseil des ministres dans le gouvernement d’Alejandro Toledo.

C’est ce dernier cas qui a conduit Kuczynski à faire face à deux motions de vacance de poste et finalement à démissionner de la présidence en mars 2018. Après ces événements, le vice-président Martín Vizcarra a pris le contrôle du pouvoir exécutif et, depuis son arrivée au Palais du gouvernement péruvien, il a pris ses distances avec son prédécesseur et exprimé son soutien à la lutte contre la corruption menée par les procureurs responsables de l’affaire Odebrecht.

L’ancien président Alejandro Toledo lors d’une conférence de presse en 2011 Photo Enrique Castro-Mendivil/Reuters

La fuite d’Alejandro Toledo

Alejandro Toledo, président entre 2001 et 2006, fait l’objet d’un mandat d’arrêt international et est en fuite aux USA. Le département de la Justice US analyse actuellement la demande d’extradition présentée par le bureau du procureur général du Pérou en mai 2018. Les crimes reprochés par le ministère public péruvien sont : blanchiment d’argent, trafic d’influence et connivence aggravée dans deux affaires différentes.

Selon Odebrecht, l’ancien président Toledo a reçu des pots-de-vin totalisant 20 millions de dollars en échange de l’octroi de chantiers pour trois tronçons de l’autoroute Interocéanique Sud. Des membres de la société brésilienne ont déclaré que Toledo aurait également reçu une contribution de campagne de 700.000 dollars en 2011.

L’ancien président Ollanta Humala et son épouse Nadine Heredia, tous deux sous enquête dans l’affaire Odebrecht, en avril 2018. Photo Ernesto Arias/EPA, via Shutterstock

Ollanta Humala et Nadine Heredia

Pour sa part, Ollanta Humala, président pendant la période 2011-2016, fait l’objet d’une enquête avec son épouse, l’ancienne première dame Nadine Heredia, pour le crime de blanchiment d’argent. Selon Marcelo Odebrecht et Jorge Barata, représentants de l’entreprise de construction brésilienne, les deux dirigeants du Parti nationaliste péruvien ont reçu trois millions de dollars en contributions électorales en 2011.

Humala et Heredia font actuellement l’objet d’une enquête par le système judiciaire péruvien et ont été interdits de sortie du territoire. L’ancienne première dame fait également l’objet d’une enquête pour les crimes de connivence et de négociation incompatible en raison de l’attribution du chantier du Gazoduc du Sud à la société brésilienne, un travail évalué à 7 milliards de dollars. Le bureau du procureur péruvien présume qu’Heredia a joué un rôle clé pour favoriser l’attribution du contrat à Odebrecht.

Keiko Fujimori et autres enquêtes en cours

Outre Alan García et les trois anciens présidents qui continuent de faire l’objet d’une enquête, Keiko Fujimori, ancienne cheffe de Fuerza Popular (Force populaire) et candidate à deux reprises à la présidence, fait l’objet d’une enquête du ministère public péruvien et purge actuellement 36 mois de détention provisoire, prononcés par la justice le 31 octobre 2018. La fille de l’ancien président Alberto Fujimori – qui est lui aussi en prison, bien qu’il soit condamné en dernière instance pour crimes contre l’humanité en plus de ceux de corruption – fait l’objet d’une enquête pour blanchiment de capitaux et entrave à la justice. Selon les aveux du représentant d’Odebrecht, Jorge Barata, Keiko Fujimori et Fuerza Popular ont reçu 1,2 million de dollars pour la campagne électorale 2011.

Toutes ces actions du système judiciaire du pays ont conduit l’opposition, en particulier les apristes et les fujimoristes, à accuser le gouvernement du président Vizcarra, ainsi que les procureurs et les juges responsables des affaires liées aux pots-de-vin d’Odebrecht, de pratiquer une chasse aux sorcières à connotations politiques.

Mais les enquêtes touchent non seulement les quatre anciens présidents et l’ancienne dirigeant de Fuerza Popular, mais aussi plusieurs dizaines d’anciens fonctionnaires, dont les deux derniers maires de Lima, Susana Villarán (interdite de sortie du pays) et Luis Castañeda Lossio, ainsi que l’ancien gouverneur régional du Callao Félix Moreno. Ce dernier est en fuite depuis qu’un juge a ordonné fin janvier qu’il soit placé en détention préventive pour 18 mois.

Diego Salazar

Original: Odebrecht en Perú: un expresidente fallecido, uno internado, uno prófugo y otro sin poder salir del país

Traducido por Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Fuente: Tlaxcala, le 18 avril 2019