L’abjecte nouvelle République d’Israël

Ce n’est peut-être pas une punition. Peut-être que la vérité est préférable. Laissons le monde voir et juger. Laissons les Israéliens libéraux voir et juger, en décidant s’il est possible de continuer à vivre dans la complaisance et le déni.

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Mardi, la deuxième République d’Israël est née. Elle sera différente de sa prédécesseure. La Première République a aligné des réalisations impressionnantes, accompagnées de mensonges et de tromperies. La Seconde République se passera de tout faux-semblant.

 Le Premier ministre Benjamin Netanyahou à la convention du Likoud, le 9 avril 2019. Photo Tomer Appelbaum

Le nouvel Israël ne se déguisera plus. Lorsque le neuvième Premier ministre israélien mettra sur pied son cinquième gouvernement, Israël aura l’air différent. Avec la victoire à portée de main et la confiance grandissante, Benjamin Netanyahou pourra déclarer l’avènement de la seconde République, formée à son image. Rendons à César ce qui appartient à César. Personne ne pourra prétendre que cet homme n’aura pas laissé sa marque dans le pays et la région.

La Seconde République ne cachera plus rien de ce qui se passe dans son arrière-cour et n’essaiera plus de se refaire une beauté. Il ressemblera exactement à ce qu’il est. La Première République se caractérisait par un mélange de réalité et de tromperie : la seule démocratie du Moyen-Orient, mais d’abord avec un gouvernement militaire dans les zones arabes, puis avec une dictature militaire dans les territoires occupés.

Il dit être le chouchou du monde libre, mais c’est aussi le dernier régime colonial au monde. Il dit qu’il s’agit d’un membre estimé de la famille des nations, mais il viole presque toutes les lois internationales, et il n’annexe pas les terres occupées de façon à créer un faux sentiment de précarité. Il s’enorgueillit de la primauté du droit et de la Cour suprême, mais il a deux ensembles de lois distincts fondés sur la nationalité ; il est juif et démocratique, mais avec une contradiction intrinsèque, une contradiction insurmontable.

Tout cela est terminé. Le prochain gouvernement sera la continuation du précédent, mais plus fort, plus ultranationaliste et raciste, moins légitime et démocratique. Et, il faut bien l’admettre, ce sera un meilleur reflet de la réalité.

Mardi, les électeurs ont dit un oui retentissant à cet Israël-là. Le choix n’a pas été aussi difficile qu’il n’y paraissait : un choix entre un gouvernement de généraux, qui aurait continué la mascarade sous les applaudissements du monde et des Israéliens éclairés, ou un autre gouvernement Netanyahou qui aurait formé Israël à son image, sans faux-semblants ni excuses.

Les choses auront l’air différentes. L’incendie qui a commencé à crépiter sous le gouvernement précédent se propagera. Les tribunaux, les médias, les groupes de défense des droits de l’homme et la communauté arabe le ressentiront rapidement de première main. Certains éditoriaux de ce journal ne seront plus approuvés pour publication en vertu de la loi. Il sera interdit, par exemple, de critiquer les soldats israéliens. Quelqu’un est contre ?

Il sera interdit de soutenir un boycott d’Israël. L’aéroport Ben-Gourion sera encore plus fermé aux critiques du régime. Des groupes à but non lucratif seront interdits. Les Arabes seront encore plus exclus qu’ils ne le sont actuellement, sur la voie de la réalisation de la vision d’un État juif avec des législateurs exclusivement juifs. La représentation des Arabes à la Knesset pourrait déjà refléter leur représentation à l’Israel Electric Corporation (compagnie publique d’électricité). Et bien sûr, il y a l’annexion qui nous attend au coin de la rue.

C’est comme ça quand on fait face au Likoud : le seul choix est de perdre son chemin. C’est comme ça quand l’élection ne concerne que Netanyahou, pour ou contre. C’est comme ça quand les deux grands partis se font concurrence dans leurs déclarations racistes contre les Arabes.

S’il y a un endroit où Benny Gantz doit se rendre immédiatement, c’est dans une ville près de chez lui, Kafr Qasem, pour baisser la tête et demander pardon aux citoyens arabes de ce pays, dont il a insulté les représentants. Gantz a perdu sa chance de gagner en partie parce qu’il s’est éloigné de cette communauté et les a humiliés comme s’ils étaient des lépreux, tout comme Netanyahou. La vengeance des électeurs arabes est notre punition à tous.

Ce n’est peut-être pas une punition. Peut-être que la vérité est préférable. Laissons le monde voir et juger. Laissons les Israéliens libéraux voir et juger, en décidant s’il est possible de continuer à vivre dans la complaisance et le déni. Qu’ils voient en Europe et à Ramat Hasharon, au Parti démocrate et à Ramat Aviv, comment tout cela continue.

Peut-être que l’annexion de la zone C en Cisjordanie sans donner la citoyenneté à ses résidents arabes, l’adoption d’un plus grand nombre de lois sur l’État-nation (juif), la fermeture de groupes à but non lucratif et la censure des institutions culturelles permettront de réaliser ce que toutes ces années de déni n’ont pas permis. Peut-être que cela réveillera enfin l’opposition que si peu de gens ont désirée pendant tant d’années.

Ha’aretz n’a pas publié de nécrologie après les élections. Mais hier, une douce illusion est morte. C’est peut-être mieux comme ça.

Gideon Levy

Original: Israel’s new wretched republic

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source: Tlaxcala, le 11 avril 2019