Colombie : Hidroituango et le grand échec du modèle antioqueño*

Existe-t-il des alternatives à ce modèle ? Bien sûr, bien qu’un changement de paradigme ne soit pas prévu dans l’immédiat, encore moins sous ce gouvernement qui dédaigne la paix, a un modèle de développement erratique et manque d’imagination quand il s’agit de proposer autre chose qu’une répétition mécanique de la guerre uribiste** d’il y a quinze ans

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À la destruction de milliers d’hectares de forêt, au déplacement systématique et violent de communautés, à la persécution et l’assassinat de leurs dirigeants, s’ajoute maintenant la disparition et la mort du fleuve Cauca après la construction d’un barrage en Colombie.

Il y a un passage de Primero estaba el mar, le roman sombre et parfait de Tomás González, où J., le protagoniste, accablé par sa mauvaise situation économique, décide de couper et de vendre le bois de la terre où lui et son épouse se sont réfugiés de la vie urbaine. C’est l’un des moments les plus tristes du livre parce que J. a passé plusieurs chapitres à admirer la beauté de la jungle. « Plus je regarde ces arbres, moins je suis enthousiaste à les abattre. Mais puisqu’on n’aura pas le choix. Il faudra participer à la Geste de la Hache, comme disent les poètes de la race. Place à la civilisation, ceibas*** de merde », écrit J. dans son journal avec un ton qui se veut sarcastique mais qui n’est que péniblement mélancolique et résigné. Dans cette contrariété, dans cette mélancolie où se révèle avec ironie la conscience de soi de la destinée manifeste du gars du pays, on perçoit que J. aurait voulu faire les choses différemment, mais ne sait tout simplement pas comment : après tout, J. est, bien que renégat, un Antioquien de la tête aux pieds. La tension initiale entre le rejet de la socialité de Medellín et l’impulsion de fuir vers la nature – l’impulsion de vivre autrement, de rompre avec l’héritage de la « race » – cède progressivement la place aux lois d’une économie politique que J. porte avec lui, inscrite sur son corps. Pour J. il n’y a pas d’alternative car pour lui, dans les profondeurs de son esprit, il n’y a qu’une seule façon d’être au monde et c’est en transformant le territoire en propriété, les êtres vivants en marchandises, les corps en pure force de travail .

 Fotografía cedida por Empresas Públicas de Medellín (EPM) que muestra la central hidroeléctrica HidroItuango, en Medellín (Colombia).

Photo fournie par Empresas Públicas de Medellín (EPM) montrant la centrale hydroélectrique Hidro-Ituango à Medellín (Colombie). EFE

On se demande alors si les choses n’auraient pas pu se passer différemment, que se serait-il passé si J., par exemple, avait établi une relation différente avec les habitants de la zone, si, au lieu de les considérer comme des possibles péons, serviteurs, des objets passifs de l’exploitation au travail ou sexuelle, J. leur avait au moins demandé comment vivre là, comment utiliser les ressources, comment en profiter sans avoir forcément une vision étroite mercantile et assoiffée de profit ?

Eh bien, cet exemple emprunté à la littérature permet de mieux comprendre l’horreur humaine et environnementale du barrage d’Hidroituango, une nouvelle répétition à grande échelle de cette tragédie atavique d’Antioquia incarnée par J. dans le roman de González. Ses promoteurs visibles et invisibles – parmi lesquels l’ancien président Álvaro Uribe et l’ancien gouverneur d’Antioquia, Sergio Fajardo – ont insisté pour démontrer que la construction de cette œuvre était une chose inévitable, une priorité, essentielle et, bien sûr, impossible à arrêter. Bref, qu’il n’y avait pas d’alternative. Entre-temps, le mouvement Rios Vivos (Fleuves Vivants) dénonce depuis des années le harcèlement des communautés riveraines et on estime que des centaines de corps de personnes disparues ont été jetés à l’eau lors du long et violent processus d’implantation du grand projet hydroélectrique dans la région. À la destruction de milliers d’hectares de forêt tropicale sèche – un écosystème en voie de disparition sur la planète et donc vital pour la régulation du climat -, au déplacement systématique et violent des communautés, à  la persécution et au meurtre de leurs dirigeants, ‘ajoute ce qui est peut-être la plus grande catastrophe écologique de l’histoire de la Colombie : la disparition et la mort par étranglement fleuve Cauca, deuxième plus important cours d’eau du pays, causée par la fermeture des vannes du barrage, qui court le risque de s’effondrer depuis mai dernier, lorsqu’une défaillance structurelle a révélé une série d’irrégularités dans la gestion du projet.

Mais les responsables de la catastrophe, EPM (Empresas Públicas de Medellín) et le gouvernorat d’Antioquia, ses principaux investisseurs, répètent que le barrage hydroélectrique est indispensable et qu’il est une nouvelle preuve de leur engagement pour le progrès, alors que tout indique une chaîne obscure de corruption, criminalité, irresponsabilité et pignouferie.

Ces derniers jours, le lit du fleuve a tellement baissé que le paysage a radicalement changé : il n’y a plus de rivière, mais une étendue de bancs de sable sec où les canoës sont échoués sur les centaines de milliers de poissons qui meurent, pris dans la boue. Et comme si cette image sombre ne suffisait pas, l’entreprise n’a rien trouvé d’autre que d’envoyer des employés avec des seaux en plastique pour « sauver » la faune mourante de la rivière.

Depuis plus de sept mois, on parle même de la possibilité que les digues se brisent, ce qui provoquerait une catastrophe aux proportions difficiles à calculer en termes de pertes humaines et de dommages environnementaux, d’où l’absence de réticence de certains experts à comparer ce cas à Tchernobyl.

Hidroituango, un projet conçu comme un symbole du modèle colonisateur antioquien, a fini par devenir le contraire : il représente l’échec de ce modèle, de cette geste de la hache qui, selon la mythologie de l’individu et de la civilisation, a entraîné la destruction et la mort dans tout le pays ces dernières décennies.

Existe-t-il des alternatives à ce modèle ? Bien sûr, bien qu’un changement de paradigme ne soit pas prévu dans l’immédiat, encore moins sous ce gouvernement qui dédaigne la paix, a un modèle de développement erratique et manque d’imagination quand il s’agit de proposer autre chose qu’une répétition mécanique de la guerre uribiste** d’il y a quinze ans.

Pour l’instant, au moins, nous pourrions commencer par écouter les habitants des territoires, les dirigeants et les techniciens des mouvements sociaux comme Rios Vivos, des gens comme Don Antonio Oliveros, un paysan et troubadour de la municipalité côtière de Cáceres, qui a averti dans ses vers : « Oui c’est vrai qu’il faut de l’énergie / mais EPM ne pense jamais aux autres / les grands dommages que cela causera à nos vies / si un jour ce barrage vient à péter. ».

Ce jeudi 14 février est une journée nationale d’action en Colombie sous le mot d’ordre : Liberté pour le Río Cauca ! 

http://tlaxcala-int.org/upload/graphistes/g_3347.jpg

►Signez la pétition demandant une enquête judiciaire sur le scandale du barrage d’Hidroituango

NdT

*Antioqueño : Antioquien, du département d’Antioquia, chef-lieu Medellín

**Uribiste : mode de gouverner d’Alvaro Uribe Vélez, président colombien (2002-2010), fils et frère de gangsters, lié au Cartel de Medellín et grand promoteur du narcoparamilitarisme. C’est toujours lui qui tire les ficelles, derrière le président élu Ivan Duque

***Ceibas : grands arbres tropicaux pouvant atteindre 70 m . (kapokiers ou fromagers)

Juan Cárdenas

Original :Colombia: Hidroituango y el gran fracaso del modelo antioqueño

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source: Tlaxcala, le 14 février 2019