Paolo Persichetti, ancien des Brigades Rouges : “J’ai été le seul extradé, l’Italie a toujours contourné les règles”

Les images de Battisti exhibé comme un trophée, le rictus féroce d’un ministre de l’Intérieur qui veut décider à la place de la justice et qui laisse mourir en mer les réfugiés fuyant la guerre et la misère, devraient faire réfléchir la société et les autorités françaises

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L’Italie « n’a jamais obtenu une extradition avec une procédure correcte, elle a toujours contourné les règles. Cela s’applique à mon cas, à celui de Rita Algranati*, arrêtée au Caire et rapatriée sans aucune procédure formelle, et plus encore à celui de Cesare Battisti ».

Paolo Persichetti à sa sortie de prison en 2013

Paolo Persichetti parle à l’AdnKronos : dans les années 80 membre des Brigades rouges – Union des communistes, il a été le premier (et seul) ancien terroriste extradé de France en Italie. Il s’agissait d’une affaire judiciaire et politique. En 1993, Persichetti a été arrêté à Paris, où il était arrivé légalement avant d’être condamné par contumace à 22 ans de prison pour bande armée et complicité morale dans le meurtre du général Licio Giorgieri. Il a été arrêté et libéré au bout de 14 mois, grâce à l’intervention du président français François Mitterrand, et, malgré le fait que le gouvernement Balladur avait finalement décidé en faveur de son extradition vers l’Italie, ce fut l’arrivée à l’Elysée de Jacques Chirac, opposé à la remise en cause de la doctrine Mitterrand, qui empêcha l’exécution de la décision. L’affaire est bouclée près de dix ans plus tard : le 24 août 2002, après avoir été arrêté par la police française, l’ex-Br a été remis dans la nuit aux autorités italiennes sous le tunnel du Mont Blanc en vertu de cette extradition accordée mais jamais exécutée.

Manifestation pour Persichetti, Paris 2002

« En fait, en 2002, j’ai été arrêté parce que j’étais soupçonné d’être impliqué dans le meurtre de Biagi**, ce qui était absolument faux , explique Persichetti Si l’Italie avait voulu agir légalement, elle aurait dû émettre un mandat d’arrêt international, appuyé sur des preuves certaines, et procéder à une nouvelle demande d’extradition. Mais rien de tout cela n’est arrivé. »

« L’ostension du monstre –  Italie 2019 »: affiche du Collettivo Militant collée à proximité du ministère de la Justice à Rome

Et maintenant que le front de l’extradition a été rouvert ? « Les images de Battisti exhibé comme un trophée, le rictus féroce d’un ministre de l’Intérieur qui veut décider à la place de la justice et qui laisse mourir en mer les réfugiés fuyant la guerre et la misère, devraient faire réfléchir la société et les autorités françaises. Quiconque est renvoyé en Italie, comme cela m’est arrivé, ne sera pas puni pour de vieilles condamnations, mais pour le crime d’exil ».

La lettre que Cossiga a écrite le 27 septembre 2002 à l’ancien BR Paolo Persichetti (voir traduction en bas de l’article)

La lettre de Cossiga

« Ne perdez jamais votre dignité d’homme même en prison, un lieu n’est pas fait et certainement pas géré pour «racheter » les hommes ! Et ne perdez jamais espoir. » C’est par ces mots que se concluait la lettre que le Président émérite de la République, Francesco Cossiga, a adressée le 27 septembre 2002 à l’ancien BR, en réponse à une interview que Persichetti avait donnée depuis sa prison, dans laquelle il rappelait, entre autres, les positions de Cossiga, Macaluso et Erri De Luca concernant l’amnistie. « Quand on m’a remis cette enveloppe dans ma cellule, j’ai cru que c’était un faux – dit Persichetti maintenant à l’AdnKronos – je ne m’y attendais pas. Mais cette lettre a ensuite été utilisée d’innombrables fois, dans tous les cas d’opposition à l’extradition. Cossiga a dit des choses fondamentales, qui sont aujourd’hui plus actuelles que jamais ».

Cossiga revendiquait le fait d’ avoir « combattu le terrorisme avec acharnement » mais expliquait que c’était un « phénomène politique » qui « avait ses racines dans la situation sociale et politique particulière du pays, et non dans un « terreau criminel ». « Vous avez été défaits par l’unité politique entre la Démocratie-Chrétienne et le Parti communiste italien, et par le fait que vous n’avez pas réussi à entraîner les masses dans une véritable révolution », écrivait Cossiga, entre autres. « Mais tout cela fait partie d’une période historique de l’Italie qui a pris fin et à présent, la soi-disant « justice » qui a été exercée et qui est encore exercée contre vous, même si elle est légalement justifiable, est , politiquement, ou « vengeance » ou « peur », comme c’est le cas pour de nombreux communistes de cette période, comme un titre de légitimité républicaine qu’ils croient avoir gagné, non pas par le vote populaire et les luttes de masse, mais par leur collaboration avec les Forces de Police et de Sécurité de l’Etat ».

C’est pourquoi, ajoutait Cossiga, « Moi qui ai été pour beaucoup d’entre vous : ‘Cossiga avec un K’ et même ‘un chef de tueurs et un ordonnateurs d’assassinats », aujourd’hui je suis pour que ce chapitre douloureux de l’histoire civile et politique du pays soit fermé, aussi pour éviter que quelques irréductibles ne deviennent de mauvais maîtres de nouveaux terroristes, ceux qui ont tué D’Antona et Biagi que, pour les forces de police et pour le système judiciaire, il est facile de chercher parmi vous, car vous avez été battus sur les plans militaire et politique avec l’aide de la gauche : aller les chercher ailleurs pourrait peut-être être plus embarrassant… »

« Malheureusement, toute tentative de ma part et de celle d’autres collègues de droite ou de gauche pour faire adopter une loi d’amnistie et de grâce s’est surtout heurtée à l’opposition du monde politique issu de l’ancien parti communiste « , regrettait le président émérite.

Puis un passage plus personnel : « J’ai lu qu’ils vous ont refusé l’utilisation d’un ordinateur, dont je ne savais honnêtement pas qu’il était une arme de guerre ! Si vous le demandez encore et et qu’ils le refusent encore, faites-le moi savoir, je ferai en sorte qu’il vous soit remis. Ne perdez jamais votre dignité d’homme même en prison, un lieu qui n’est pas fait et sûrement pas géré « racheter » les hommes ! Et ne perdez jamais espoir ».

La lettre de Mitterrand

C’est le 17 janvier 1995 que le Président français François Mitterrand s’est pour la première fois engagé directement dans l’affaire d’un exilé italien qui avait trouvé refuge à Paris, le seul qui serait ensuite extradé sept ans plus tard : Paolo Persichetti.

Avec la  » cohabitation  » entre le gaulliste Edouard Balladur au gouvernement et Mitterrand à l’Elysée, la  » doctrine  » lancée par le président français pour protéger les terroristes italiens expatriés en France était en pleine crise. Arrêté en novembre 1993, Persichetti s’est opposé à l’extradition en raison de la nature politique des crimes qui lui étaient imputés. Après plus de 14 mois de détention et 19 jours de grève de la faim, il a été libéré en janvier 1995, grâce à la prise de position du Président Mitterrand. Qui, pour la première fois à cette occasion, a pris position sur un cas individuel.

« Vous avez bien voulu appeler mon attention sur la situation de M. Paolo Persichetti – a écrit Mitterrand dans une lettre en réponse à l’abbé Pierre, qui l’avait exhorté à intervenir dans cette affaire – J’observe, avec vous, que la durée de son incarcération atteindra bientôt un an et demi, alors qu’elle ne peut être assimilée à une détention provisoire, s’agissant d’une procédure d’extradition en cours d’ examen. J’ai donc demandé que l’attention de M. le Garde des Sceaux soit spécialement appelée sur cette situation afin qu’il soit fait une stricte application des règles nationales et internationales applicables en la matière ».

NdT

*Rita Algranati, née en 1958, figure historique des Brigades Rouges. En fuite depuis 1982, elle se réfugie au Nicaragua, puis en Angola et enfin en Algérie. Capturée par la police italienne à l’aéroport du Caire en Égypte avec son compagnon Maurizio Falessi en 2003, elle purge une peine de réclusion à perpétuité pour l’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro

*Marco Biagi, consultant du ministère du Travail sur des réformes du droit du travail, fut abattu par les Nouvelles Brigades Rouges le 19 mars 2002 à Bologne. On lui avait retiré ses gardes du corps depuis quelques mois. 5 accusés furent condamnés à la réclusion perpétuelle pour cet acte.

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Sénat de la République
Francesco Cossiga

à M. Paolo Persichetti
Casa Circondariale Marino del Tronto
Frazione Navicella, 218
63100 Ascoli Piceno

Rome, 27 septembre 2002

Cher monsieur Persichetti,

J’ai lu l’entretien que vous avez accordé à La Stampa (25 septembre 2002), et je vous remercie pour l’attention que vous et vos camarades réservez à mes analyses et à mes jugements.
J’ai combattu durement le terrorisme, mais j’ai toujours estimé que, s’il s’agit bien entendu d’un phénomène politique gravissime et blâmable, il n’en plonge pas moins ses racines dans la situation sociale et politique particulière du pays et non dans un “terreau criminel”.
Le terrorisme de gauche – qui était aussi le fruit de ceux qui, au sein des partis et de la Cgil, n’avaient pas le courage d’aller jusqu’au bout de leurs opinions ou de leurs actes, qui professaient la “violence” au Parlement et dans “la rue”, mais qui, ensuite, n’ont pas assumé, c’est le moins qu’on puisse dire, la responsabilité des conséquences pratiques de leurs enseignements – naît à mon avis d’une lecture “non historique” du marxisme-léninisme et d’une “mythification” de la Résistance et de la Libération qui, dans le contenu social et politique de la gauche, a échoué parce qu’elle a conduit à la reconstitution d’un “régime des libertés bourgeoises”.
J’estime que l’extrémisme de gauche, qui n’était pas un terrorisme au sens propre (en effet, [les militants] ne croyaient pas qu’on ne pouvait changer la situation politique que par des actes terroristes), mais plutôt une “subversion de gauche”, comme l’avait été à ses débuts le bolchevisme russe, c’est-à-dire un mouvement politique qui, se trouvant dans la situation de combattre un appareil d’État, usait de méthodes terroristes comme l’ont toujours fait tous les mouvements de libération, y compris la Résistance (l’assassinat d’un grand philosophe comme Giovanni Gentile – bien qu’il fût fasciste – alors qu’il marchait tranquillement dans la rue par des résistants des Gap [NdT : Groupes d’actions patriotique, d’orientation communiste] florentins peut être jugé favorablement ou négativement, mais, d’un point de vue théorique, il n’en reste pas moins un acte de terrorisme), en croyant amorcer – et c’est là qu’était l’erreur, ne serait-ce que sur un plan formel – un mouvement véritablement révolutionnaire.
Vous avez été battus par l’unité politique entre la Démocratie chrétienne et le Parti Communiste Italien, et parce que vous n’avez pas su entraîner derrière vous les masses dans une véritable révolution. Mais tout ceci fait partie d’une période historique de l’Italie qui est achevée. Et, dorénavant, la soi-disant “justice” qui s’est exercée et qui s’exerce encore à votre encontre, même si elle est légalement justifiable, tient politiquement soit de la “vengeance”, soit de la “peur”. Ce sont précisément ces mêmes sentiments qui animent nombre de communistes de cette période. Quelle légitimité républicaine croient-ils détenir, quand ils l’ont conquise non par un suffrage populaire ni par des luttes des masses, mais à la faveur de leur collaboration avec les forces de police et de sécurité de l’État ? C’est pour cela que moi, qui ai été pour beaucoup d’entre vous “KoSSiga” [NdT: les deux S sont écrits à la main en calligraphie runique pour évoquer le sigle nazi], voire carrément “le chef d’une bande d’assassins responsable d’avoir ordonné des homicides”, je suis aujourd’hui partisan de clore ce chapitre douloureux de l’histoire civile et politique du pays, ne serait-ce que pour éviter qu’une poignée d’irréductibles ne deviennent de funestes maîtres à penser pour de nouveaux terroristes, ceux qui ont tué d’Antona et Biagi, que, pour les forces de police et pour la Justice, il est commode de chercher parmi vous, parce que vous avez été vaincus politiquement et militairement avec l’aide de la gauche : il serait peut-être plus embarrassant d’aller les chercher ailleurs…
Malheureusement, toutes les tentatives, de ma part ou de la part de certains de mes collègues, de droite ou de gauche, de faire approuver une loi d’amnistie ou d’indulto [NdT: allègement de la peine d’emprisonnement] se sont heurtées surtout à l’opposition de la sphère politique de l’ex-Parti communiste.
J’ai lu qu’on vous a refusé l’usage d’un ordinateur. Honnêtement, j’ignorais qu’un tel appareil pouvait être une arme de guerre ! Au cas où vous en feriez de nouveau la demande et que celle-ci serait de nouveau rejetée, faites-le-moi savoir et je veillerai personnellement à vous le faire parvenir.
Ne perdez jamais votre dignité d’homme, même en prison, lieu qui n’est pas fait ni organisé pour “racheter” les hommes ! Et ne perdez jamais espoir.

Cordialement,
Francesco Cossiga

PS: Si vous voulez, vous pouvez rendre cette lettre publique et la faire circuler parmi vos camarades, au moins ceux qui savent que Kossiga est un « ennemi-ami » et non un sale réactionnaire »…

Mia Grassi

Original: Ex Br Persichetti: « Io unico estradato, Italia ha sempre aggirato regole »

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source: Tlaxcala, le 30 janvier 2019