Brésil : le renvoi du mytho

La vigilance, l’unité et la détermination seront plus que jamais nécessaires aux mouvements sociaux et politiques du Brésil pour y faire face. La solidarité internationale sera à ce titre d’autant plus importante.

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Les précautions oratoires de l’aréopage politico-médiatique occidental sur l’élection du candidat d’extrême-droite lors de la présidentielle au Brésil sont à rapprocher du silence « monastique » observé par ces mêmes secteurs lors de l’entre-deux tours, qui dure trois semaines au Brésil, sur les risques que courait le plus grand pays d’Amérique Latine de se doter d’un Président d’extrême-droite. Un nostalgique avéré de la dictature militaire fasciste ayant sévi au Brésil de 1964 à 1985, pour ce qui est des dates officielles attribuées à cette période.

Si d’aucuns appellent, au milieu des félicitations protocolaires, le nouveau Président au respect des institutions, il n’y a pas là de registre si différent de celui qui avait prévalu lors des élections précédentes où les candidats du PT l’avaient emporté. Certains par contre, comme notamment, et ce n’est pas un hasard, ce cher Donald Trump, se réjouissent avec enthousiasme de l’élection d’un individu comme Jair Bolsonaro à la tête du Brésil.

Il convient néanmoins de préciser, face aux discours triomphalistes entonnés par certains, que des 147,3 millions d’électeurs, ce sont 57,8 millions qui ont voté Bolsonaro – environ 39,2%. C’est déjà assurément beaucoup trop mais cela signifie aussi que 89 millions, soit 61,8%, ne se sont pas retrouvés derrière le vainqueur de ce scrutin. 31,3 millions de suffrages se sont portés sur le candidat de la gauche, Fernando Haddad, le restant se répartissant entre abstentionnistes et votes blancs et nuls. À ce sujet, il n’est pas inutile de préciser que le total des votes blancs et nul a dépassé lors de cette élection le chiffre de onze millions, un triste record qui perdurait depuis 1989.

Ce sinistre personnage a certes multiplié les déclarations aussi fracassantes qu’inquiétantes sur tous ceux qui, au Brésil, peuvent être qualifiées par lui de « minorités » comme les femmes, les noirs, les indigènes, la communauté LGBT, les syndicalistes, les sans-toit et les sans-terre qui l’ont combattu sans répit. Il a d’ailleurs promis de les criminaliser autant que faire se peut dans le cadre constitutionnel issu de l’après-dictature., dont on peut espérer qu’il permettra une résistance aux ambitions déjà autoritaires du nouveau chef d’État.

Car il a réitéré, à plusieurs reprises et sans le moindre état d’âme, son admiration pour la dictature militaire, étant déjà allé jusqu’au comble du cynisme, lors de la destitution de la Présidente Dilma Rousseff, en rendant hommage à l’un des pires tortionnaires de ce régime, Brilhante Ustra, qui avait précisément infligé des sévices à la Présidente.

Bien sûr, il n’a pas hésité à s’auto-promouvoir, dès le début de sa campagne il y a quelques mois, comme le « Mythe » (mito en portugais), arborant des tee-shirts à cet effet. Ce qui lui à valu assez vite d’être rebaptisé « VO Mito » (le vomi) par des opposants effarés de le voir débiter ces horreurs en toute quiétude.

Maintenant un poème
Bolsonaro Bolsomito
Quand il parle, je vomis

S’il est vrai que ce mytho – en VO dans le texte – peut inspirer à plus d’un des envies vomitives au regard de ses positions des plus rétrogrades, il importe également de se pencher sur les intentions affichées de sa politique gouvernementale.

Car elles sont on ne peut plus claires, réaffirmées dans toute leur agressivité par le mentor « économique » du président vomitif en question, Paulo Guedes, banquier privé et chroniqueur média de haute volée (ça ne vous rappelle rien !), un Chicago Boy formé à bonne école puisque c’est celle qui a inspiré la dictature de Pinochet au Chili :

Tout d’abord un programme massif de privatisations, qui va de l’énergie (Petrobrás et Electrobrás) à la Poste en passant par le secteur bancaire (Banco do Brasil, Caixa Econômica Federal, etc.) pour ne garder dans le giron public que les entreprises dont la rentabilité à court terme est plus hasardeuse. Un scénario catastrophe qui a pourtant déjà causé bien des ravages à la fin du siècle dernier. Mais c’est bien le prix à payer pour l’appui massif apporté au candidat par le capitalisme brésilien. Pas seulement d’ailleurs puisque les rodomontades de Paulo Guedes face à la presse affirmant que ni l’Argentine ni le Mercosur n’étaient des priorités masquent mal le retour du Brésil dans la basse-cour des valets de l’Empire.

Le magnat du pétrole et proche de « l’ami Donald », Rex Tillerson, rappelait d’ailleurs à ceux qui l’auraient oublié que la  doctrine Monroe  de 1823, affirmant le droit des USA à surveiller et contrôler l’Amérique Latine, gardait toute son actualité avec une formule sans ambages : « Elle est aussi pertinente aujourd’hui que le jour où elle a été formulée. »

Bolsonaro a également marqué comme priorité la révocation du Statut du Désarmement en défendant la possession d’armes par le citoyen lambda et la réduction de la limite d’âge (de 25 à 21) pour l’acquisition d’armes à feu. Il a, dans cet objectif, défendu l’usage d’armes. “L’arme à feu garantit la liberté d’une personne« . Lorsque l’on connaît la bataille acharnée menée aux USA par tous ceux qui luttent contre l’accès libre aux armes face aux ravages qu’elles permettent de commettre dans le pays, il est licite de s’alarmer face à ce retour en arrière au Brésil, pays qui a tant souffert de la banalisation de la violence, en particulier lors de la période de la dictature militaire tant chérie par ce nouveau Président.

Ses déclarations martiales promettant de “balayer de la carte tous ces bandits rouges du Brésil” et menaçant tous les médias qui oseraient s’opposer à sa politique augurent d’un avenir plutôt sombre, illustré par ses promesses de s’attaquer au Titre II de la Carta Magna, celui des droits et garanties fondamentales, plus précisément son Chapitre V, article 17, qui garantit la liberté d’association.

Il n’a pas hésité à menacer : “Cette bande; si elle veut rester ici, devra se soumettre à la loi. Sinon, elle devra partir ou aller en prison.” Cela en dit long sur la politique antisociale et liberticide qu’il entend mener.

Et si le PT garde le groupe le plus nombreux d’élus au Parlement, bien que minoritaire, Bolsonaro entend s’appuyer sur la myriade de formations lui ayant déjà prêté allégeance pour aller de l’avant, le clientélisme restant une plaie avérée du système politique brésilien.

Les menaces déjà proférées à l‘encontre des mouvements sociaux, syndicats, sans-terre (MST), sans-toit (MTST), mouvements féministes et LGBT sont à ce titre éloquentes et expliquent la création par ces organisations de rassemblements unitaires visant à s’opposer aux velléités totalitaires du nouveau pouvoir. Il y a tout lieu également de s’inquiéter du sort réservé à l’ancien Président Lula, envoyé en prison sans l’ombre d’une preuve et aujourd’hui, lui qui était plébiscité dans les sondages, à la merci de la vengeance de ce nouveau Président. La mobilisation nationale, à commencer par les collectifs d’avocats, mais aussi internationale sera plus que jamais décisive pour ne pas laisser Lula à la merci de ses bourreaux.

À ce sujet, et pour situer l’importance du problème, Sérgio Moro, le juge qui a fait emprisonner Lula en l’absence de toute preuve mais sur ses convictions personnelles, comme il a dû le reconnaître dans les attendus du jugement, a été nommé ministre de la Justice, en attendant qu’une place puisse être libérée au Suprême Tribunal Fédéral (STF). Comme quoi, toute peine mérite salaire !

La première bataille qui se profile est celle de la loi sur les retraites. Bolsonaro a déjà déclaré qu’il se rendrait à Brasilia afin de rencontrer l’actuel Président, le putschiste Temer, pour mettre au point une stratégie permettant de la faire passer avant la fin de l’année puisque la passation des pouvoirs n’est prévue qu’en début d’année 2019. Un texte sur la révision du système des retraites qui avait soulevé une vive contestation parmi  les mouvements sociaux et les partis de gauche. Il a dit à propos de cette loi : “Elle est la bienvenue.et sera menée à bien avec beaucoup de sérieux et de responsabilité de notre part. “ Pour un candidat qui avait présenté sa campagne sous un jour “dégagiste”, voilà qui montre bien l’accord de fond entre l’actuel président et le nouveau avec l’aggravation d’une politique contre le peuple entamée par Temer. La vigilance, l’unité et la détermination seront plus que jamais nécessaires aux mouvements sociaux et politiques du Brésil pour y faire face. La solidarité internationale sera à ce titre d’autant plus importante.

 « Personne ne lâche la main de personne » : dessin de Thereza Nardelli, alias Zangadas, tatoueuse de Belo Horizonte (Minas Gerais)

Pedro da Nóbrega

Source: Tlaxcala, le 2 novembre 2018