La juge britannique Vanessa Baraitser bloque l’extradition d’Assange vers les USA, en invoquant des problèmes de santé mentale

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Les responsables US veulent que le fondateur de WikiLeaks soit jugé pour avoir violé la Loi sur l’espionnage. Mais une juge de Londres a statué qu’il courait un risque extrême de suicide.

Les partisans du fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, ont célébré lundi devant le tribunal pénal central de Londres après qu’une juge se fut prononcée contre son extradition vers les USA. Photo Daniel Leal-Olivas/Agence France-Presse – Getty Images

Une juge britannique a décidé lundi que le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, ne peut être extradé vers les USA pour y être jugé en vertu de la Loi sur l’espionnage, affirmant qu’il courrait un risque extrême de suicide.

La décision rendue dans cette affaire très médiatisée accorde à M. Assange une victoire majeure contre les autorités usaméricaines qui l’ont inculpé pour son rôle dans l’obtention et la publication de documents militaires et diplomatiques secrets liés aux guerres en Irak et en Afghanistan.

Les groupes et défenseurs des droits ont applaudi cette décision, mais beaucoup ont exprimé leur inquiétude quant à la justification de cette décision. La juge s’est concentrée sur les problèmes de santé mentale de M. Assange, mais a rejeté l’argument de la défense selon lequel les accusations constituaient une attaque contre la liberté de la presse et avaient des motivations politiques.

M. Assange, 49 ans, qui était présent à l’audience de lundi et portait un masque facial, a été inculpé en 2019 de 17 chefs d’accusation pour violation de la Loi sur l’espionnage et conspiration en vue de pirater les ordinateurs du gouvernement en 2010 et 2011. S’il est reconnu coupable de tous ces chefs d’accusation, il pourrait être condamné à une peine allant jusqu’à 175 ans de prison.

La juge, Vanessa Baraitser du tribunal de Westminster, a déclaré dans son jugement de lundi qu’elle était convaincue que les autorités usaméricaines avaient présenté l’affaire « de bonne foi » et que les actions de M. Assange allaient au-delà du simple encouragement d’un journaliste. Mais elle a déclaré qu’il y avait des preuves d’un risque pour la santé de M. Assange s’il devait être jugé aux USA, notant qu’elle a estimé que « le risque de suicide de M. Assange, si un ordre d’extradition devait être donné, était substantiel ».

Elle a décidé que l’extradition devait être refusée parce qu’elle serait « injuste et oppressante en raison de l’état mental de M. Assange », en pointant les conditions dans lesquelles il serait très probablement détenu aux USA.

La décision rendue lundi par la Cour pénale centrale de Londres, connue sous le nom d’Old Bailey, a marqué un tournant majeur dans une bataille judiciaire qui s’est étendue sur près de dix ans. Mais cette bataille risque de s’éterniser, car les procureurs usaméricains ont indiqué qu’ils feraient appel de la décision. Ils ont deux semaines pour le faire*.

Une foule de partisans devant le palais de justice du centre de Londres a éclaté en acclamations lorsque le verdict a été annoncé.

« Aujourd’hui, nous sommes emportés par notre joie de voir Julian bientôt parmi nous », a déclaré Craig Murray, un ancien diplomate britannique et militant des droits humains qui a documenté l’audience, aux journalistes devant le palais de justice. Il a déclaré que s’il était « ravi que nous ayons vu un peu d’humanité », la décision sur un argument de santé mentale était une « excuse pour rendre justice ».

Les groupes de défense des droits ont également applaudi le rejet de la demande d’extradition, mais certains ont exprimé des inquiétudes quant au fond de la décision. Parmi eux, Rebecca Vincent, directrice des campagnes internationales de Reporters sans frontières.

« Nous ne sommes pas d’accord avec l’évaluation de la juge selon laquelle cette affaire n’est pas politiquement motivée, qu’il ne s’agit pas de liberté d’expression », a déclaré Mme Vincent devant le tribunal. « Nous continuons à croire que M. Assange a été ciblé pour ses contributions au journalisme, et tant que les questions sous-jacentes ne seront pas traitées, d’autres journalistes, sources et éditeurs resteront en danger ».

Stella Moris, la partenaire de M. Assange, s’est fait l’écho de ce sentiment, en disant que si elle était heureuse que la demande d’extradition ait été rejetée, les charges n’avaient pas été abandonnées. Elle a appelé le président Trump à « en finir avec ça maintenant ».

Dans une déclaration, le ministère de la Justice (US) a déclaré qu’il était « extrêmement déçu » par la décision mais « heureux que les États-Unis aient prévalu sur tous les points de droit soulevés », et a indiqué qu’il continuerait à demander l’extradition de M. Assange.

M. Assange, qui est australien, s’est fait connaître en 2010 en publiant des documents fournis par l’ancienne analyste du renseignement de l’armée usaméricaine, Chelsea Manning. Il s’est ensuite réfugié à l’ambassade équatorienne à Londres pour échapper à son extradition vers la Suède, où il a dû faire face à une enquête sur des allégations de viol qui ont ensuite été abandonnées. Pendant ce temps, il a continué à diriger WikiLeaks en tant que réfugié politique autoproclamé. Il y a passé sept ans avant d’être arrêté par la police britannique en 2019.

Stella Moris, la partenaire de M. Assange, s’adressant aux journalistes à l’extérieur du tribunal lundi. Photo Leon Neal/Getty Images

Lors de l’audience d’extradition, qui a débuté en février mais a été reportée en raison de la pandémie de coronavirus, les avocats représentant les USA ont fait valoir que M. Assange avait obtenu illégalement des documents secrets et mis des vies en danger en révélant les noms de personnes qui avaient fourni des informations aux USA dans les zones de guerre.

« Le reportage ou le journalisme n’est pas une excuse pour des activités criminelles ou une licence pour enfreindre les lois pénales ordinaires », a déclaré l’année dernière à la cour James Lewis, un avocat représentant le gouvernement US.

Les avocats de M. Assange ont présenté l’accusation comme une attaque politique contre la liberté de la presse.

« Le plus grand risque pour lui aux USA est qu’il ne soit pas jugé équitablement », a déclaré Greg Barns, avocat australien et défenseur de M. Assange. « Il pourrait alors passer le reste de sa vie en prison, en isolement, traité de manière cruelle et arbitraire. »

L’audience a été entravée par de multiples problèmes techniques et un accès restreint pour les observateurs, ce qui, selon les groupes de défense des droits et les experts juridiques, a nui à la crédibilité du tribunal et à leur possibilité de suivre les procédures.

M. Assange est détenu à Belmarsh, une prison de haute sécurité à Londres, depuis sa détention en 2019. M. Assange est resté en détention après l’annonce du jugement lundi, mais son équipe de défense a déclaré qu’elle prévoyait de déposer une demande de mise en liberté sous caution mercredi, tandis que la procédure d’appel se poursuit. Beaucoup ont salué M. Assange comme un héros de la transparence qui a contribué à révéler les méfaits des USA en Irak et en Afghanistan.

Mais il a également été critiqué comme quelqu’un cherchant la publicité avec une personnalité erratique. La publication par WikiLeaks de courriels associés à la campagne présidentielle d’Hillary Clinton, dont les responsables usaméricains ont déclaré qu’ils avaient été piratés par les services de renseignement russes pour nuire à sa candidature, a également sapé sa réputation auprès de nombreux partisans précédents.

M. Assange a été libéré sous caution en 2012 et s’est enfui dans l’ambassade équatorienne à Londres. Pendant les années qu’il y a passées, il a donné des conférences de presse et a accueilli un défilé de visiteurs, dont la chanteuse Lady Gaga et l’actrice Pamela Anderson. Il avait également irrité les employés de l’ambassade en faisant du skateboard dans les couloirs.

Lorsqu’il a été traîné hors de l’ambassade par la police britannique, M. Assange était devenu un invité indésirable de l’ambassade [qui obéissait désormais au nouveau président Lenin Moreno, NdT]. Des semaines plus tard, M. Assange a été inculpé aux USA.

John C. Demers, le procureur général adjoint des USA pour la sécurité nationale, a déclaré que la publication des documents avait rendu les 3adversaires de l’Amérique plus forts et mieux informés et les États-Unis moins sûrs ».

La santé mentale et physique de M. Assange s’est détériorée pendant sa détention en Grande-Bretagne, ont averti les experts. Nils Melzer, le rapporteur spécial des Nations unies sur la torture et les mauvais traitements, a déclaré en novembre 2019 que la peine infligée à M. Assange équivalait à une « torture psychologique ».

Les médecins ont déclaré que sa santé s’était détériorée au fil des audiences.

« Je peux attester du fait que sa santé s’est sérieusement détériorée, au point que sa vie est maintenant en danger », a déclaré M. Melzer le mois dernier.

Les organisations d’information et de défense de la liberté de la presse, ainsi que les groupes de défense des droits, avertissent depuis longtemps que l’inculpation de M. Assange et un éventuel procès aux USA créeraient un dangereux précédent pour la liberté de la presse.

« Une des principales préoccupations est de savoir s’il doit retourner aux USA » a déclaré Julia Hall, experte d’Amnesty International sur la lutte contre le terrorisme et la justice pénale en Europe.

« Les accusations d’espionnage impliqueraient qu’il soit détenu dans une prison de sécurité maximale, où les conditions sont horribles », a ajouté Mme Hall. « Pour quelqu’un qui a un profil aussi élevé, avec un traitement spécial et des procédures Covid en prison, cela équivaudrait à de la torture et à des mauvais traitements. »

Les procureurs US n’ont jamais inculpé un journaliste en vertu de la Loi sur l’espionnage, mais des experts juridiques ont fait valoir que poursuivre un journaliste ou une organisation de presse pour avoir fait son travail – mettre des informations précieuses à la disposition du public – serait contraire au Premier amendement de la Constitution. Les actions de M. Assange restent difficiles à distinguer, d’un point de vue juridique, de celles des organisations de presse traditionnelles.

Jameel Jaffer, directeur exécutif du Knight First Amendment Institute de l’Université de Columbia, a averti que les accusations dont M. Assange fait toujours l’objet « jettent une ombre sinistre » sur le journalisme. Les accusations portant sur la publication pure et simple des documents sont particulièrement préoccupantes, a-t-il déclaré.

« Ces accusations constituent une attaque sans précédent contre la liberté de la presse », a-t-il ajouté, « une attaque calculée pour dissuader les journalistes et les éditeurs d’exercer des droits que le Premier Amendement devrait être censé protéger ».

Charlie Savage a contribué à ce reportage

NdT

*Cette information semble inexacte. Selon le site ouèbe du gouvernement britannique, les requérants (le gouvernement US) peuvent faire appel à la Haute Cour dans les 7 jours suivant le jugement et, s’ils veulent faire appel de la décision de celle-ci, s’adresser à le Cour Suprême.

Elian Peltier et Megan Specia

Original: U.K. judge blocks Assange’s extradition to U.S., citing mental health concerns

Traduit par Fausto Giudice Фаусто Джудиче فاوستو جيوديشي

Source: Tlaxcala, le 4 janvier 2020

http://tlaxcala-int.org/upload/gal_21691.jpg